Le Rêve d’être artiste

Lille, Palais des Beaux-Arts, du 20 septembre 2019 au 6 janvier 2020

1. Jean-Baptiste Siméon Chardin
(1699 - 1779)
Le Singe peintre, vers 1735
Huile sur toile - 28 x 23 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN GP RMN-Gabriel Ojéda
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De la sim-pli-fi-ca-tion. C’est important de s’abaisser au niveau du benêt. Mais à force de s’adapter à la bêtise supposée du grand public en simplifiant, simplifiant, sim-pli-fiant, le visiteur d’intelligence moyenne n’y comprend plus grand chose (ill. 1).
Le propos était passionnant pourtant : comment l’artiste est-il devenu artiste ? Autrement dit : comment est-il passé du statut d’artisan à celui d’artiste ? Voila un véritable sujet d’histoire de l’art, autrement plus intéressant que « La Joie de vivre » qui explosa au musée de Lille en 2015 (voir l’article), ou que « l’Amour » qui dégoulinait au Louvre-Lens en 2018 (voir l’article).

Les commissaires ont écarté l’idée d’un parcours chronologique, jugé trop universitaire - donc trop rasoir ou trop compliqué ? - pour privilégier une déambulation thématique propice au butinage. Les titres des différentes sections sont révélateurs de la clarté du discours général : « Je signe donc je suis ? », « Une place au soleil ? » « Génial.e, forcément génial.le ? », « Me, myself, & I », « Splendeurs ou misères », « Autodérision ». Dédale est ici largement surpassé. On perd vite le fil.

2. Vue de l’exposition
Section « Je signe donc je suis »
José de Ribera, Saint Jérôme, 1643
Roma Auskalnyte, Tilted, 2017
Photo : bbsg
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Chaque section est un pot-pourri d’œuvres très variées étrangement réunies pour illustrer une même idée. Quel est le point commun entre un calice du XVe siècle, un tableau de Ribera, une photo de Roma Auskalnyte (ill. 2) ? Ils portent tous une signature ou une trace qui « exprime l’esprit et la personnalité originale d’un maître et d’un atelier  ». Finalement, Dürer ou Warhol, même combat et même ambition : en signant, ou en apposant son monogramme, chacun d’eux avait conscience d’être « un artiste de valeur, artistiquement et économiquement ».
Les cartels de l’exposition entraînent le visiteur d’anecdote en anecdote : chaque œuvre est commentée pour elle-même, sans être jamais comparée aux autres. Avez-vous remarqué la signature de Seurat ? Elle se fond dans le tableau, tracée en pointillés comme le reste de la composition. Quant à Ribera, il choisit d’écrire son nom sur le crâne que tient saint Jérôme, « se livrant de lui-même à une méditation sur son propre destin. » C’est amusant, c’est bouleversant, et alors ?
Dérouté, le visiteur d’intelligence moyenne tâtonne à la recherche d’un fil conducteur auquel s’accrocher. Il suppute que la notion d’artiste n’était pas la même aux temps de Ribera et de Seurat, et qu’au-delà de l’affirmation de leur identité, leurs deux signatures ne répondaient pas aux mêmes exigences d’authenticité et d’unicité. D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’un peintre ou un sculpteur signe une œuvre que c’est lui qui l’a réalisée, il peut l’avoir seulement conçue.
La différence entre l’artisan et l’artiste, entre la main et l’idée, aurait mérité d’être développée à travers le thème de l’atelier. Rubens par exemple, employa une centaine de personnes chargées de copier ses œuvres ou d’intervenir sur ses compositions selon leur spécialité - peintres d’animaux, de fleurs ou des paysages - tandis qu’il se réservait la partie la plus noble, les figures humaines, et signait bien sûr le tableau. Rodin quant à lui confia à des praticiens la sculpture de ses marbres, et si cette pratique ne sembla pas choquer au début de sa carrière, elle finit par être critiquée (voir l’article). Il y avait là une évolution qui méritait une véritable analyse.

3. Gavin Turk (1967)
Self-portrait (Fountain), 2012
Bronze - 201 x 89 cm
Londres Ben Brown Fine Arts
Photo bbsg
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Mais c’était sans doute trop subtil pour le bêta venu seulement s’ébaubir. « On a voulu donner un aperçu ludique et accessible, rendre la sujet vivant et simple », déclaraient les commissaires le jour de la visite de presse. « Ludique  », mot magique et désormais obligatoire, dont la prononciation permet de conjurer l’ennui que suscite un musée. On le psalmodie pour persuader le public de franchir la porte et apaiser sa peur de se cultiver en lui promettant du divertissement (voir l’article). Il manquait ce jour-là le terme « récréatif », et même « festif ». « Convivial » aussi. « Dînatoire » pourquoi pas ? Non. Car on a beau picorer, on reste sur sa faim. Contrairement à l’autoportrait en bronze de Gavin Turk, le cerveau du visiteur ne risque pas ici de surchauffer (ill. 3).

L’exposition se compose donc d’une succession de petites histoires divertissantes, qui remplacent le déroulement forcément fastidieux d’une démonstration scientifique. Le parcours est conçu comme un « storytelling » (sic). Le choix du terme est intéressant car il renvoie à une technique de marketing : cette exposition, comme l’annonce son titre, vend du rêve. D’ailleurs, certaines œuvres ne sont pas réelles, remplacées par des reproductions numériques, parce que leur prêt n’était pas possible. C’est le cas de deux enluminures, les seules œuvres du XIIIe siècle présentées, c’est aussi le cas du médaillon de Jean Fouquet, considéré comme le premier autoportrait. Elles auraient pu être reproduites et commentées dans le catalogue qui en réalité est vide. Mais peut-on sérieusement exposer des œuvres qui ne sont pas originales quand on veut montrer l’avènement de l’artiste ?

4. Rigaud Hyacinthe (1659-1743)
,Charles le Brun (1619-1690) et Pierre Mignard (1612-1695), premiers peintres du roi
Huile sur toile 130 x 140 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN GP
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Le discours souvent semble anachronique. L’introduction de la section « une place au soleil », sous-titrée « pouvoir, mécènes et marchands d’art pour vivre (bien ou mal) de son art », donne ainsi le sentiment d’une harangue de mai 68 ou d’un couplet de chanteur rebelle : « Trouver une place au soleil n’est pas chose aisée pour qui veut créer sans entraves, courtiser, mais sans se compromettre, vivre de son art sans dépendre complètement des puissants et des commanditaires que l’on immortalise  ».
Ce poème en prose trahit le jugement moral d’une vision moderne de l’artiste : celui-ci devrait être libéré des contraintes matérielles, il devrait créer par vocation et certainement pas pour gagner sa croûte, la réussite financière n’étant que la récompense de son génie. Et cette vision est présentée comme un idéal. D’ailleurs, tous les textes des salles parlent de « l’artiste » au singulier, comme un être à part.
Pourtant, pendant des siècles, il fit partie d’un atelier, d’une manufacture, d’une académie. Pendant des siècles des hommes épousèrent la carrière de peintre ou de sculpteur pour vivre. Ils exerçaient là un métier, répondaient à des commandes, plus particulièrement de l’Église et de l’aristocratie. Et il aurait fallu montrer en quoi, eux aussi, étaient des artistes et pas seulement des artisans. Car le génie comme la liberté ne peut s’exercer que dans la contrainte.
Aussi scandaleux que cela puisse paraître aujourd’hui, le statut de « peintre du roi » était bel et bien prestigieux, et sans doute Charles Le Brun n’eut-il pas le sentiment de se compromettre en travaillant au service de Louis XIV qu’il flattait sans vergogne. Commanditaires et mécènes sont les grands absents de cette exposition. Pourtant, ces affreux personnages qui bridèrent la créativité des artistes leur permirent malgré tout de créer, et de briller.

5. D’après Jean Antoine Houdon (1741-1828)
Buste de Denis Diderot, 1780
Plâtre patiné - 58 x 28 x 28 cm
Langres, Musée
Phot : Musée de Langres
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Il faut dire que cette section offre d’impressionnants raccourcis dignes d’un élagueur professionnel. L’histoire des corporations et de l’Académie, qui constituait a priori le cœur de l’exposition, est illustrée par une seule œuvre [1], le portrait de Charles Le Brun et de Pierre Mignard par Rigaud (ill. 4) : « Le premier a activement contribué à fonder l’Académie royale de peinture et de sculpture, quand l’autre a défendu une académie rivale, l’Académie de Saint-Luc, qui représente le vieux système des corporations et le monde de l’artisanat ». De la sim-pli-fi-cation. Quelques phrases chocs font parfaitement l’affaire.

Avec l’Académie fut mis en place le Salon qui permettait aux académiciens d’exposer leurs œuvres au public. Et avec le Salon se développa la critique d’art qui porta un nouveau regard sur les artistes. Les commissaires n’ont pas voulu épiloguer sur ce point, une seule œuvre, le buste de Diderot d’après Houdon, a été retenue pour rappeler vite fait, bien fait, que « le critique d’art c’est l’un des trois piliers, avec l’artiste et le marchand, de la sainte trinité de l’art qui se met en place au 18e siècle et conduira à l’écosystème artistique actuel » (ill. 5). On suppose que l’artiste, souvent incompris, joue le rôle de Jésus crucifié, le marchand, c’est Dieu le père qui offre son fils aux yeux du monde, et le critique c’est l’oiseau qui chante ses louanges ou défèque sur lui, selon son humeur. Quoi qu’il en soit, le résumé est efficace et sans fioritures ou presque. Le visiteur d’intelligence décidément très moyenne et peu au courant des dernières tendances lexicales, bute un peu sur le vocabulaire choisi, interloqué par le terme « écosystème », et aussi par le mot « casting » qui ponctue le catalogue pour annoncer la liste des personnages représentés dans chaque tableau.
L’importance des salons au XIXe siècle est tout de même évoquée par un extrait du film sur Turner, qui met en scène sa rivalité avec Constable. C’est sans doute mieux qu’un long discours et plus vivant qu’une série de tableaux qui ne sont que des images immobiles.

6. Pierre Bonnard (1867-1947)
Portrait d’Amboirse Vollard au chat, vers 1924
Huile sur toile - 96,5 x 111 cm
Paris, Petit Palais
Photo : bbsg
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La remise en cause de l’Académie au XIXe siècle n’est pas plus analysée que le reste. Aucune partie n’est spécifiquement consacrée à la rivalité entre l’avant-garde face et les artiste académiques. On aurait pu rappeler par exemple que les impressionnistes finirent par rejoindre les collections nationales, au musée du Luxembourg, malgré les protestations de Gérôme. Seul un tableau d’Henri Fantin-Latour, qui représente Manet entouré de ses amis, évoque indirectement le Salon des Refusés où le peintre fit scandale avec son Déjeuner sur l’herbe. Le rôle des marchands est enfin sobrement incarné part Ambroise Vollard portraituré par Bonnard (ill. 6). Il est tout de même un peu louche ce Vollard, « connu pour ses ruses de vendeur », alors que le gentil artiste voudrait bien « profiter sans être exploité du système marchand et critique. »

L’art contemporain occupe une place démesurée dans cette exposition au point de se substituer à l’art ancien. Ainsi dans la section consacrée au portrait d’artiste - une partie bâclée, il vaut mieux, sur ce sujet lire le catalogue de la très belle exposition que le Musée des Beaux-arts de Lyon avait consacrée à l’autoportrait (voir l’article) - on ne voit pas Le Désespéré de Courbet, mais le Désespéré de Courbet cité par Olivier Blanckart (ill. 7) , on ne voit pas non plus l’autoportrait de Van Gogh mais un morphing [2], réalisé à partir du tableau par Kaare K. Johnsen. C’est animé, c’est amusant, c’est merveilleux ; presque autant que l’Atelier des Lumières (voir l’article->7315]). Les commissaires vont même plus loin : les créations de certaines grandes figures contemporaines semblent déjà dépassées, puisqu’on en présente des interprétations par les artistes d’aujourd’hui que sont les chanteurs, acteurs, footballeurs... Ainsi la performance que Marina Abramović fit en 2010 au MoMA est reprise par le chanteur Jay-Z dans un « film d’art  » intitulé Everyone is an Artist, baby. Oh yeah.

7. Olivier Blanckart (1959)
Moi en : Gustave Courbet, 2010
Photographie sur dibond - 45 x 54,5 cm
Collection de l’artiste
Photo : Olivier Blanckart
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Le catalogue n’apporte pas grand chose, ses textes sont ceux des salles et il ne reproduit même pas toutes les œuvres exposées. Il regroupe en revanche une série d’entretiens avec diverses personnalités du monde de l’art, une sociologue [3], une galeriste, une journaliste, un critique d’art et deux artistes. Aucun conservateur de musée, aucun historien de l’art spécialiste du Moyen-âge, de la Renaissance ou du XVIIe siècle. On salue l’exploit de ces six personnes d’avoir trouvé quelque chose d’intéressant à dire malgré l’inanité des questions qui leur ont été posé : « Les artistes sont-ils des carriéristes ? » « Être artiste c’est du travail ou du génie ? » « C’est un sacerdoce ou une mine d’or ? » « Est-ce que son image compte pour un artiste. » On touche le fond.

Et l’on continue de creuser en jouant au Quizz conçu par le musée sur sa page Facebook pour savoir quel genre d’artiste son visiteur aurait été : un businessman, un génie, un bohème, ou un officiel ? Les questions qui permettent de repérer les génies parmi les joueurs portent évidemment sur Jeff Koons et Orlan.
Quelques peintres anciens, un peu connus, vaguement talentueux, sont malgré tout conviés dans ce petit moment ludique et convivial. David par exemple. Un de ses tableaux finit par apparaître si l’on répond que l’art est un moyen non pas d’exprimer ses émotions ou de gagner sa vie, mais de faire de la politique. Il s’agit d’Apelle peignant Campaspe en présence d’Alexandre (ill. 8). Qu’apprend-on sur ce tableau ? Rien, quelle horreur, on est là pour rigoler. Les outils numériques - c’est formidable - permettent d’animer les différents personnages de la composition et de les faire dialoguer entre eux pour la rendre plus vivante :

8. Jacques-Louis David
Apelle et Campaspe, 1814
Huile sur bois 960 x 1360 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : RMN GP-Philipp Bernard
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- Alexandre à Apelle : « Vous voulez que je vous dise quoi peindre ? »
- Apelle : « Non, c’est moi l’artiste. »
- Alexandre : « Oui, mais c’est moi le client. »
- Apelle : « Et le client est roi, c’est ça ? »
- Alexandre : « Non, il est empereur. »
- Campaspe : « Bon, Vous vous décidez, ça caille là ! »
On en pleure. mais pas forcément de rire.

Commissaires : Bruno Girveau, Delphine Rousseau, Régis Cotentin, assistés de Clémentine Delplancq.


Collectif, Le Rêve d’être artiste, RMN, PBA de Lille 2019 160 p., 19,90 €. ISBN 9782711874064


Informations pratiques : Palais des Beaux-Arts, Place de la République, 59000 Lille. Ouvert le lundi de 14h à 18h et du mercredi au dimanchede 10h à 18h, fermé le mardi. Tarif : 7 € (réduit 4 €)

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