Le Louvre refuse l’acquisition d’un fragment de tombeau royal

Didier Rykner 2 2 commentaires

Le 12 octobre 2018, l’étude Paris Enchères-Collin du Bocage proposait, salle 1 de l’hôtel Drouot, une vente cataloguée dont le n° 244 était ainsi présenté : « Élément d’architecture en marbre blanc à décor gothique d’une voûte » (ill. 1). Au dos figurait une étiquette « N. E. Landau antiquaire » (ill. 2) qui aurait au moins dû attirer l’attention de l’étude, Nicolas Landau (et non « Landeau » comme l’orthographiait la notice) étant un des plus grands antiquaires du XXe siècle (le « prince des antiquaires », même). L’œuvre était estimée la somme faramineuse de 100 à 150 €. Il faut dire qu’on y joignait « Deux tête en résine » !


1. Catalogue de la vente du 12 octobre 2018
à l’hôtel Drouot
SVV Paris Enchère
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2. Étiquette de Nicolas Landau
au dos du fragment
Photo : La Tribune de l’Art
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Deux heures et demi avant la vente, un amateur d’art ami des musées réalisait qu’il s’agissait en réalité de rien moins qu’un fragment du tombeau de Louis X Le Hutin (ill. 3), roi de France (et de son fils mort quatre jours après sa naissance, Jean Ier le Posthume), détruit en 1793 à Saint-Denis, et dont un certain nombre d’autres éléments sont conservés au Louvre. Le temps d’y courir pour vérifier son intuition, il était évidemment trop tard pour prévenir le musée de cette vente, ce qu’il aurait bien sûr fait si cela avait été possible.


3. France, premier tiers du XIVe siècle
Fragment du soubassement du tombeau de Louis X le Hutin et de Jean Ier le Posthume
Marbre - H. 22 cm
France, collection particulière
Photo : Paris Enchère
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Il décida alors d’enchérir. Ce qui le mena jusqu’à un prix d’adjudication de 38 000 €, soit 47 500 € avec les frais, une somme très importante pour notre acheteur qui dut notamment, pour s’en acquitter, jongler avec ses comptes bancaires et un compte d’assurance-vie. Mais, décidé à le faire entrer au Louvre, il ne voulait pas gagner d’argent sur sa découverte et contacta le département des sculptures pour le proposer au prix de 50 000 €, la différence servant à couvrir des frais d’arbitrage bancaire, un manque à gagner de son assurance-vie, et différents autres frais dont un taxi qu’il avait utilisé pour se rendre au Louvre !


4. Photomontage juxtaposant un fragment conservé au Louvre
avec le fragment acheté à l’hôtel Drouot
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Le département des sculptures, fort logiquement, reconnaissant que l’objet était effectivement ce qu’il pensait que c’était (et ce qu’une simple comparaison démontre amplement - ill. 4), se montra intéressé mais prévint le propriétaire de l’œuvre qu’il devait bien sûr présenter l’acquisition au président directeur du Louvre Jean-Luc Martinez.

La décision de celui-ci lui a été communiquée fin décembre : c’est non. Faisant fi de l’importance patrimoniale majeure de cette œuvre, de son coût raisonnable, de l’implication d’un simple particulier pour permettre cette opération sans aucun gain et avec tout le stress qu’une telle dépense a inévitablement provoqué, le président directeur du Louvre décide de dire non à l’enrichissement du patrimoine français d’un fragment de tombeau royal !

Peut-être 50 000 € est-ce trop pour le budget du Louvre ? Pourtant, ce n’est même pas le coût du salaire chargé d’un administrateur général adjoint dont nous avons expliqué que deux venaient d’être recrutés (voir cet article). Une fois de plus, une fois de trop, le Louvre faillit gravement à sa mission. Jusqu’à quand ?

En complément de cet article :

Nous avons, bien sûr, interrogé le Louvre à ce sujet en passant comme il se doit par le service de communication, seul habilité à répondre aux journalistes, comme nous le faisons d’ailleurs toujours. Celui-ci nous a répondu : « C’est le département des Sculptures qui n’a pas souhaité donner suite à cette proposition d’achat. La réponse a été donnée au vendeur après que le président-directeur en ait été informé ». Cette réponse ne nous a évidemment pas satisfait, car cela ne correspondait pas aux informations que nous avions pu avoir : dans un courriel que nous avons pu consulter, il n’est en effet pas question de « proposition d’achat » mais bien de « projet d’acquisition ». Nous avons demandé quelles étaient les raisons pour lesquelles l’achat avait été refusé par le département des sculptures, et la réponse lapidaire qui nous a été faite : « Ils ne souhaitent pas les partager » ne nous a pas davantage convenu. Nous avons donc cherché à contacter d’autres personnes, notamment au Louvre, afin de croiser les sources. Et nous avons reçu hier ce message du service de communication : « Le musée du Louvre a déjà répondu à la question que vous posiez. Il n’est pas nécessaire d’appeler directement d’autres personnes à l’interne [sic]. Nous sommes vos uniques interlocuteurs. »

Nous répondrons donc, publiquement, ceci au Louvre : « Nous faisons du journalisme, nous ne sommes pas ici pour répéter la parole officielle du musée. Nous nous réservons donc le droit d’interroger, ou d’essayer d’interroger qui nous voulons, pour valider ou infirmer les informations que nous avons obtenues. Bien entendu, nos sources demeurent protégées. Que vous ayez pu avoir connaissance d’appels que nous avons pu passer ne peut donc être que le fait des personnes que nous avons contactées. C’est leur droit le plus parfait de vous en informer, mais je n’ai pas besoin de votre autorisation pour enquêter. »

Pour ne pas mettre en danger, dans cette ambiance très « La vie des autres », nos interlocuteurs potentiels « à l’interne », nous avons sur ce sujet renoncé à investiguer davantage. La réaction totalement excessive et irrationnelle du musée suffit à confirmer les informations que nous avions pu avoir.
Imaginons il y a deux ans un mail du service Communication du premier ministre au journaliste du Canard Enchaîné : « Matignon a déjà répondu à la question sur l’emploi de Madame Pénélope Fillon. Il n’est pas nécessaire d’appeler directement d’autres personnes à l’interne. Nous sommes vos uniques interlocuteurs »...

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