Interview de Felwine Sarr dans L’Express, étude de texte

Didier Rykner

Une fois de plus, l’un des deux auteurs du rapport Savoy-Sarr dont nous avons dénoncé à plusieurs reprises la grande partialité et les conclusions, enfonce le clou, cette fois dans une interview parue dans L’Express. Felwin Sarr ose ainsi affirmer qu’« aucune attaque ne porte sur le fond, sur le travail scientifique, ou ne conteste nos statistiques, notre historiographie, notre tentative de quantifier l’impact des butins de guerre, des missions scientifiques, des dons et des legs ». C’est évidemment entièrement faux, leurs détracteurs ne cessant justement de dénoncer le fond de leur travail, et pour notre part nous l’avons fait à plusieurs reprises. Nous pouvons le faire à nouveau, sur le contenu de cette interview qui ne contient une nouvelle fois pratiquement que des contre-vérités et des approximations.

On apprend ainsi une situation d’une « absolue évidence » : « 90 % du patrimoine africain se trouve dans l’Hexagone ». Signalons qu’il y a quelques jours, devant le Comité français d’histoire de l’art, Bénédicte Savoy prétendait ne jamais avoir endossé cette statistique, se retranchant derrière les citations d’autres auteurs. Manifestement, Felwine Sarr n’a pas les mêmes pudeurs. Comment peut-on dire que l’on ne conteste pas leurs statistiques, quand le premier chiffre que nous récusons est celui-ci : 90%, de l’art africain hors d’Afrique, qui varie d’ailleurs au gré des auteurs entre 80 et 95%. La vérité est que la réalité de ce chiffre n’est jamais démontrée. Et que, surtout, Felwine Sarr en invente une nouvelle : ces 90% se trouveraient désormais en France !

Nous ne commenterons pas cette phrase de Sarr : « pour ce qui me concerne, retour à la vieille représentation du Noir prisonnier de son émotivité, de son affectivité ou de son désir de vengeance ». Il est incroyable qu’on ne puisse pas discuter d’un tel sujet sans être accusé d’avoir des préjugés racistes envers son contradicteur sous prétexte qu’il serait Noir. Jamais une seconde, dans les débats qui ont eu lieu dans la presse, Felwine Sarr n’a été ainsi traité. Se faire passer pour une victime est un moyen simple de réfuter le débat et les arguments qui lui sont opposés.

Le rapport émettrait selon Felwine Sarr des « propositions nuancées ». Il explique que « 46 000 [objets] seraient entrés [en France] entre 1885 et 1960, durant la période coloniale » et que : « s’agissant de ceux pour lesquels le non-consentement est avéré, tels les butins de guerre, c’est clair, on restitue. En revanche, pas de restitution pour ceux qui ont été vendus ».
Comparons à ce que dit le rapport ? « Restitutions rapides, et sans recherches supplémentaires de provenance, des objets prélevés en Afrique par la force ou présumés acquis dans des conditions inéquitables ». Et quels sont ces objets, en plus des butins de guerre ? Ceux acquis « par des personnels militaires ou administratifs actifs sur le continent pendant la période coloniale (1885-1960) ou par leurs descendants » et ceux acquis « lors de missions scientifiques antérieures à 1960 ». Pour Savoy et Sarr, TOUTES les pièces « prélevées en Afrique » pendant la colonisation sont donc suspectes, et doivent être restituées « sans recherches supplémentaires de provenance ». Que leur « calendrier » prévoit plusieurs étapes ne change à rien à cela. Car il le réaffirme dans son interview : « oui, les objets pour lesquels le consentement ne peut être clairement établi sont appelés à être restitués. » 
Ils inversent donc le sens de la preuve : tous les objets doivent être restitués, sauf s’il est possible de prouver « une transaction fondée sur un consentement, à la fois, libre, équitable et documenté ». Ce qui, évidemment, est dans la majorité des cas impossible. Imagine-t-on que les achats donnaient lieu à l’émission d’une facture ? Et que celle-ci ont été soigneusement conservées pour prouver un siècle plus tard que les objet n’avaient pas été fait l’objet d’une spoliation ?


1. Échoppe à Loango proposant des masques de style kongo pour le chaland européen
Carte postale datant de 1910
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Ceci est d’autant plus vrai que leur travail si « scientifique » semble ignorer un point : dès le début du XXe siècle, les Africains avaient parfaitement compris que les Européens s’intéressaient à leurs objets. Et ils ont mis en place une véritable industrie de création d’objets et de masques fabriqués spécialement pour être vendus et exportés (ill. 1). Aujourd’hui, une partie des œuvres conservées d’art africain sont des objets faits pour être vendus. Souvent par les mêmes qui créaient les œuvres rituelles. Ce n’étaient pas des faux au sens strict du terme, ils ont souvent un intérêt artistique et historique. Que va-t-on faire donc de ces œuvres qui se comptent par centaines, et dont le mode d’acquisition s’est bien entendu perdu depuis longtemps ? Les restituer selon le rapport Savoy-Sarr puisqu’ils ont été acquis pendant la colonisation, par les colonisateurs, à moins qu’on ne puisse prouver qu’ils ont été achetés « avec le consentement du vendeur ».
À une seule reprise, ce rapport envisage ce cas, mais pour écrire, ce qui est faux : « le marché de l’art opère une vigoureuse distinction entre ces œuvres créées pour plaire aux Européens, dont la valeur est jugée faible, et les pièces africaines « authentiques », portant des traces d’usage ou d’inscription dans des rites. » Cette distinction existe, mais elle est souvent relativement complexe. Ainsi, Felwin Sarr ne semble pas connaître l’existence des ivoires dits « Sapi-Portugais » réalisés pour les Européens aux XVème-XVIème siècle sur les Côtes africaines et dont les prix sont extrêmement élevés. Une salière de ce type vendue en 2008 chez Sotheby’s atteignit ainsi la somme de 1 296 750 euros (ill. 2) !


2. Sierra Leone, fin XVe, début du XVIe siècle (Sapi-Portugais)
Salière
Ivoire - H. 19,5 cm
Vente Sotheby’s, 11 juin 2008
Photo : Sotheby’s
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Savoy et Sarr vont encore plus loin : même les pièces entrées dans les musées après 1960 peuvent être restituées si on ne peut prouver « les circonstances de leur acquisition à l’époque coloniale ». Il suffira alors au pays demandeur de justifier leur intérêt.
De qui les auteurs se moquent-ils quand ils osent prétendre qu’il n’est pas question de restituer la majorité des œuvres des musées ? Dans leur grande bonté, ils laisseront au mieux aux musées français les pièces sans grand intérêt acquises après 1960 ou les rares œuvres acquises avant dont on aura pu prouver qu’elles ont été achetées avec le consentement du vendeur… Voilà les « propositions nuancées » dont parle Felwine Sarr.
On a l’impression que cette absence de documents permettant de contextualiser les achats serait propre à l’Afrique et à la colonisation… et qu’elle serait donc la preuve de pratiques délictueuses que l’on cherche à masquer. Il serait intéressant à cet égard de savoir combien de preuves d’achat précises remontant au début du XXe siècle possèdent les musées ethnographiques ou d’art et tradition populaire européens. N’y-aurait-il pas là aussi « tromperies » et « pressions » de la part de « messieurs de la ville » éduqués et fortunés à l’encontre de paysans pour leur acheter leurs vieilles tables de ferme à vil prix ?

Cette interview à L’Express est truffée de perles. Le rapport traiterait « aussi des restitutions temporaires et mène[rait] toute une réflexion sur la circulation des objets. » Or, le rapport explique que « restitution temporaire » est un oxymore, et lui donne le sens de « solution transitoire, le temps que soient trouvés des dispositifs juridiques permettant le retour définitif et sans condition d’objets du patrimoine sur le continent africain », ce qui signifie qu’il n’y a pas pour eux de véritables « restitutions temporaires ». Quant à la réflexion sur la circulation des objets, elle est introuvable dans le rapport à moins que l’on appelle « réflexion » le fait d’expliquer que la circulation n’est pas une solution acceptable.

Pour justifier le travail considérable accompli, Felwine Sarr explique : « Nous avons organisé un atelier avec 27 juristes, un autre atelier à Dakar, plusieurs réunions de "critical friends" [partenaires critiques], consulté a minima 150 individus ». Mais lorsque l’on se penche sur la réalité des faits, on constate que les réunions de « critical friends » ont été au nombre de… deux ; que l’atelier avec 27 juristes s’est déroulé sur une journée (six heures et demi au total) : 27 personnes pendant six heures et demi, cela représente 14’ par personne ! ; que l’atelier de Dakar a duré lui aussi une journée et a abordé des thèmes aussi cruciaux que « Resocialiser le patrimoine : espaces épistémologiques et régimes de culture » ou « Panser l’avenir et logiques de distribution : la mutualité comme horizon ? ». Et, enfin, que l’efficacité de la consultation d’a minima 150 individus, si elle s’est faite comme celle des 34 collaborateurs de musées, pendant une demi-journée au C2RMF, peut être légitimement questionnée : après une présentation de leur mission et de son déroulement, il y eut un échange avec la salle qui ne permettait, pour des raisons évidentes de temps (le tout s’est déroulé en une matinée !), aucun travail de concertation sérieux. Comme nous l’a confié un participant : « De toute façon, il ne s’agissait pas de prendre le temps de nous entendre, d’être dans la finesse d’analyse ni dans des cas concrets. Nous avons été abasourdis par l’amateurisme et l’à peu près dont ils ont fait preuve ».

Felwine Sarr demande, à propos de la conquête du général Dodds (qui n’était d’ailleurs que colonel à cette date), que l’on soit précis. Mais pourquoi cette précision, pas davantage que dans le rapport, ne rapporte-t-elle l’exacte histoire de cette conquête du Dahomey telle qu’Yves-Bernard Debie la relate ici. Que Dodds et ses troupes aient libéré les esclaves Yoruba de Behanzin, qu’il soit considéré comme le libérateur de Kétou et du peuple Yoruba, que Béhanzin ait été un dictateur sanguinaire et un esclavagiste de la pire espèce n’est sans doute pas une justification pour des prises de guerre qui ne s’embarrassaient pas de ces considérations. Mais ce ne sont tout de même pas des points négligeables quand on prétend donner des leçons de morale sur la colonisation et jouer sur les sentiments de repentance et de réparation de ses crimes. D’ailleurs, à la question « Nombre de conservateurs vous reprochent de raisonner hors contexte, de juger les pratiques d’hier à l’aune de normes morales d’aujourd’hui », Felwine Sarr répond : « Il ne s’agit pas de dire que c’était mal, mais de décrire comment tel objet a été accaparé. » Mais il ne fait évidemment pas que cela. Il dit que c’est mal, et que cela doit être réparé aujourd’hui, selon les critères d’aujourd’hui. Quand Felwine Sarr écrit « Étrange. C’est un peu comme si l’on soutenait que la traite des nègres n’avait rien d’abject, alors même qu’à l’époque, et y compris au sein de l’Église, fleurissaient des condamnations éthiques », on s’étonne qu’il demeure, avec Bénédicte Savoy, complètement muet sur les condamnations éthiques de ces pratiques d’esclavage au sein des penseurs et hommes d’état africain à la même période. L’explication est simple : il n’y en avait pas. Car si l’esclavage était répandu largement, y compris en Afrique, par les Africains eux-mêmes, les seuls à s’interroger sur la légitimité de cette pratique étaient les occidentaux.

Comment peut-on affirmer, un peu plus loin, « Au musée du Quai Branly, qui est un musée "des autres", les cultures de l’Europe sont absentes. La vraie segmentation est là », en oubliant que dans l’ancien Musée de l’Homme au Trocadéro il y avait avait également des collections européennes…qui faisaient même l’objet d’articles dans la défunte revue du musée : « Objets et Mondes ». Comment faire croire qu’on peut dissocier le musée du Quai Branly de Guimet, du Louvre, d’Orsay et du Musée national d’Art moderne dont l’ensemble constitue un véritable musée universel ? Surtout lorsqu’on ajoute que « l’un des défis pour l’Afrique est de ne pas reproduire un tel schéma », quand il est justement question de faire, dans chaque pays, des musées presque exclusivement constitués d’œuvres de provenance locale...

Comment Felwine Sarr peut-il se réclamer d’une démarche « scientifique », quand il explique que la restitution des manuscrits coréens s’est faite à partir d’une loi d’exception, ce qui est absolument faux ? Comment peut-il prétendre que ce qu’ils proposent est « très mesuré » et que les restitutions ne se feront que « dans le cas où la provenance de l’objet concerné est claire et la captation violente, établie » quand c’est bien l’inverse qui va se passer et que la preuve devra être établie que la « captation » n’a pas été violente [1] ? Comment peut-il affirmer sans rire ne pas avoir « compris pourquoi les marchands d’art [qu’ils ont très largement tenus à l’écart de leur rapport] étaient si remontés contre [eux] » ? Comment peut-on conclure une telle interview par « Voilà pourquoi je crois profondément qu’il n’y aura pas d’hémorragie au détriment des musées hexagonaux. C’est un fantasme. » Comment peut-on à ce point dire tout et n’importe quoi ?

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