Nouvelle contribution à l’épineux problème des restitutions

Réginald Groux

Le premier article de Réginald Groux sur la question des restitutions peut être lu ici.

Si l’emploi malheureux du verbe « restituer » a déjà fait couler beaucoup d’encre, il y a une question qui me laisse perplexe : en supposant que tout le monde tombe un jour d’accord pour restituer, à qui restituer ?
Pour le verbe « restituer » le dictionnaire propose la définition suivante : « rendre ce qui a été pris ou possédé injustement ou illégalement ». Quant au verbe « rendre » il ne s’agit ni plus ni moins que de « restituer à son propriétaire ». Il s’agit donc bien de rendre les œuvres supposées acquises injustement ou illégalement à leur propriétaire.


1. Mali (Dyabougou), entre le milieu du XIXe siècle et 1930
Fétiche
Terre mêlée à de la cire d’abeille, sang coagulé, bois - 44 x 59 x 24 cm
Paris, Musée du Quai Branly
Photo : Musée du Quai Branly
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Au regard du rapport Sarr-Savoy, il apparaît comme un dogme fondateur que les légitimes propriétaires des œuvres réputées « pillées » sont les États issus de la décolonisation, puisque ce sont ces mêmes États qui toujours introduisent les demandes en restitutions. Mais ces États ont-ils la capacité légale de demander la restitution, la question mérite d’être posée.
Nul ne contestera que tous les objets traditionnels mis en cause appartenaient, au moment de leur collecte, à des communautés villageoises, à des familles ou à des particuliers. Or, comme nous venons de le dire, ce sont des États qui en réclament une restitution, et non pas les communautés villageoises, familles ou particuliers qui en étaient les anciens propriétaires. La question préalable est donc de savoir dans quelles conditions administratives et à quel moment s’est effectué un supposé transfert de propriété au profit d’un État quel qu’il soit, de tous ces biens privés appartenant lors de leur collecte par le colonisateur à des communautés culturelles, des familles ou des particuliers.

En effet, si aucune législation en Afrique ne vient fixer les conditions dans lesquelles la propriété de tous les objets à caractère cultuel ou ethnographique a été transférée à l’État demandeur, les légitimes propriétaires en sont toujours les familles ou les villages où le prélèvement s’est effectué. Dans ce cas, les réclamations faites au niveau d’un état seraient juridiquement infondées et le prétendu spolié se retrouverait de facto dans le rôle abhorré du spoliateur. D’autant qu’avant la colonisation il n’y avait pas de notion d’État centralisé ni de frontières administratives dont les États modernes seraient les héritiers directs : l’Afrique d’aujourd’hui n’est que le résultat d’un souk géopolitique résultant de la conférence de Berlin en 1885. Les musées français possèdent presque toujours des fiches qui renseignent avec précision sur le lieu et la date de collecte de la plupart des objets qu’ils possèdent. On devrait donc avoir la possibilité d’identifier sans ambiguïté la famille ou le village qui peut légitimement faire valoir ses droits sur la propriété de tel ou tel objet mis en cause. En bonne justice, il faudrait contacter les héritiers ou les ayants droits. Si l’on voulait établir un parallèle, les œuvres d’art spoliées par les nazis ont bien été restituées aux héritiers des familles spoliées et non pas aux gouvernements, ce qui semble logique. Ainsi, les deux fétiches Kono du village de Dyabougou (ill. 1), emportés de force par Marcel Griaule (tel que précisément décrit par Michel Leiris dans l’Afrique Fantôme), devraient être restitués au village de Dyabougou et à personne d’autre.

Un autre problème se pose concernant la notion de pillage qui, prétend-on, ne s’appliquerait qu’aux seuls musées et institutions publiques et épargnerait les collectionneurs. Prenons l’exemple d’un ancien administrateur qui a acheté un couple de statues dans un village de la brousse malienne. Il décide d’offrir la statue masculine à un musée et de conserver le pendant féminin, lequel reste dans la collection familiale. Nous nous retrouverions aujourd’hui dans la situation paradoxale où, dans des conditions de collecte absolument identiques, une statue est réputée provenir du pillage et l’autre pas ! Je veux bien qu’un juriste m’explique comment ce subtil distinguo peut se mettre en forme, en terme de droit, d’autant que les œuvres en collection privée ne sont pas inaliénables, alors que celles des musées le sont.


2. Côte d’Ivoire
Siège royal
Bois
Dakar, Musée de l’Ifan
Photo : Wikimedia (CC BY-SA 3.0)
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Autre sujet qui me semble poser question : les musées africains possèdent tous dans leur inventaire des œuvres provenant de l’époque coloniale et appartenant à des cultures exogènes. Ainsi le musée de Dakar possède-t-il des objets Bambara du Mali, des pièces de la Guinée, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire (ill. 1), du Burkina Faso et même du Benin (ill. 3) qui fait figure de leader charismatique en matière de restitutions. Faut-il que les musées africains rendent les œuvres spoliées et expatriées par les gouvernements coloniaux à leur pays d’origine ? Si la réponse est négative, cela implique l’idée de restitutions faites sur un mode discriminatoire et non pas sur des critères relevant de l’absolu : seuls les pays colonisateurs devraient restituer ! Mais dans ce cas, la notion de spoliation est-elle encore juridiquement (ou techniquement) recevable, je vous le demande ? Ainsi le musée de l’Ifan à Dakar devrait-il s’empresser de restituer, entre autres, les Asen numéro d’inventaire 54.101 à 54.104 puisque ceux-ci sont répertoriés dans le catalogue du musée de Dakar comme provenant du musé d’Abomey ! Idem pour les statues Lobi numéro d’inventaire 41.19.156 à 158, dons du Gouvernement Général de l’A.O.F ainsi que précisé page 105 dudit catalogue, lesquelles devraient revenir au Burkina ou à la Côte d’Ivoire, l’ethnie étant à cheval sur les deux pays…


3. Bénin (Abomey)
Siège royal
Bois
Dakar, Musée de l’Ifan
Photo : Wikimedia (CC BY-SA 3.0)
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Pour les tenants de la restitution qui liront mon article je précise ceci : il est grand temps que les états africains se dotent de musées : je suis le premier à défendre cette idée puisque j’en ai créé un moi-même, à mes propres frais. Mais plutôt que s’engager dans des querelles byzantines qui ne feront qu’attiser des rancœurs, il vaudrait mieux s’entendre avec les anciens états colonisateurs pour qu’ils achètent des collections - on peut trouver en Europe tout ce que l’on veut en matière d’objets de qualité à des prix abordables - qu’ils les documentent et ensuite qu’ils en fassent don dans des lieux adaptés qu’ils auront aidé à construire. Tout cela accompagné des formations adéquates pour assurer la pérennité des collections. Dommage que le président Macron n’y ait pas songé : il aurait évité d’inutiles polémiques, un mécontentement de la part des directeurs de musée, une inquiétude justifiée chez les collectionneurs, un ralentissement du marché et bien d’autres déboires à venir. Par surcroît, il aurait donné une image d’un président généreux et d’une France grande, comme elle l’a souvent été par le passé et le demeure toujours. Et surtout, il en serait lui-même sorti grandi.

J’ai vu quelques rares images du nouveau Musée des Civilisations Noires à Dakar. J’ai cru y déceler une statue perlée du Cameroun, laquelle, si elle n’est pas complètement fausse, me semble pour le moins d’un style très tardif. Un couple de grandes statues "nigeriesques" tout comme les deux grandes statues cercueil Ngata semblent être de l’artisanat de Foumbam de la pire espèce, mais attendons de juger sur pièces [1]
J’ai eu la charge de l’exposition d’art africain au troisième Festival Mondial des Arts Nègres, (le Fesman) à Dakar en 2010, avant de remettre ma démission à deux mois de l’ouverture, face à l’incompétence et la gabegie générale. Bon nombre de pièces exposées étaient des faux grossiers, dont certains provenaient d’un marchand sénégalais toujours recherché par la justice américaine pour avoir vendu des faux au USA et s’être échappé alors qu’il était libéré sous caution. J’ai visité l’exposition (finalement confiée au directeur du musée de Bamako) et j’ai eu honte pour le Sénégal.

Il est grand temps de mettre de côté les susceptibilités, l’orgueil, le narcissisme et les blessures du passé, pour être tout simplement efficace. Pour avoir comme seul objectif de montrer une image vraie des cultures, de l’histoire et de l’art africain. Ce n’est pas facile et cela requiert, en ce qui concerne le choix des objets d’art, des années d’expérience. Je dis ceci parce que j’aime mon pays d’adoption et que je souhaite avant tout, dans un domaine où j’ai fait mes preuves, que les visiteurs étrangers soient admiratifs et élogieux plutôt que moqueurs et déçus, ouvrant la porte au dénigrement du MCN et des élites intellectuelles sénégalaises. Quand toutes ces conditions seront réunies, peut-être les musées français, en osmose avec les citoyens, considèreront-ils comme un honneur de pouvoir offrir quelques pièces des collections publiques à leur pays d’origine. Car mieux que rendre des œuvres, ils restitueront ce jour-là l’Histoire, et avec elle le respect, trop souvent malmené, que l’on doit aux peuples d’Afrique.

A défaut d’une politique d’achats ou de prêts intelligente et encadrée par de vrais professionnels, des « sachants » honnêtes (je vous assure que cela existe) le MCN atteindra un objectif diamétralement opposé à ses ambitions. Est-ce une image dévastatrice de la gestion de la culture et du patrimoine africain qu’a souhaité le président Macky Sall ? À ceux qui ont entre leurs mains le destin du MCN, je vous demande d’avancer avec prudence.

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