Le panneau de Cimabue enfin acquis pour le Louvre

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1. Cenni di Pepo, dit Cimabue (connu de 1272 à 1302)
La Dérision du Christ, vers 1280
Tempera et or sur panneau - 25,8 x 20,3 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Hervé Lewandowski

3/11/23 - Acquisition - Paris, Musée du Louvre - Honneur à la presse quotidienne régionale : c’est Oise Hebdo qui a pu s’offrir le luxe d’annoncer l’arrivée dans les collections nationales du désormais célèbre panneau (ill. 1) de Cimabue découvert lors d’un inventaire dans la région (même si la nouvelle était déjà connue de beaucoup). Brûlant la politesse au Ministère de la Culture, qui l’a seulement annoncé hier midi par un simple communiqué de presse, le journal rappelait bien sûr le rôle des commissaires-priseurs de Senlis et des experts parisiens, qui choisirent de proposer ce tableau (voir la brève du 23/9/19) au manège Ordener de Senlis - un espace très heureusement équipé d’un défibrillateur et pouvant accueillir plusieurs centaines de personnes - le dimanche 27 octobre 2019. La suite est bien connue : disputé au téléphone mais aussi en salle par plusieurs acheteurs internationaux, n’hésitant pas à enchérir avec allégresse à coups de millions d’euros, le panneau fut donc adjugé 19 500 000 € marteau - soit plus de vingt-quatre millions avec les frais - à un galeriste agissant pour le compte des collectionneurs américains Alvaro Saieh et Ana Guzmán (voir la brève du 27/10/19). Présent dans l’assistance, un émissaire du Musée du Louvre avait bien été dépêché dans l’Oise mais les enchères s’envolèrent sans doute bien trop haut pour que ce Cimabue inédit puisse être préempté.


2. Cenni di Pepo, dit Cimabue (connu de 1272 à 1302)
La Vierge et l’enfant trônant entourés d’anges
Tempéra et or sur panneau - 25,7 x 20,5 cm
Londres, National Gallery
Photo : National Gallery
3. Cenni di Pepo, dit Cimabue (connu de 1272 à 1302)
La Flagellation
Tempéra et or sur panneau - 25,2 x 20,3 cm
New York, The Frick Collection
Photo : The Frick Collection

Confiant dans le coup suivant, le Louvre avait probablement déjà prévu la suite des évènements : le panneau se vit classé Trésor national quelques semaines plus tard (voir la brève du 23/12/19), comme on pouvait s’y attendre compte tenu de sa rareté et de son importance pour l’histoire de l’art. C’est bien le seul point qui ne fera sans doute jamais débat, l’attribution à Cimabue n’ayant pas été contestée, du moins à notre connaissance, et l’on attend d’ailleurs avec impatience de pouvoir un jour admirer le tableau en compagnie des deux autres fragments probablement issus du même polyptyque, respectivement acquis par la Frick Collection de New York (ill. 2) en 1950 et la National Gallery de Londres (ill. 3) en 2001. De nombreuses voix se sont en revanche élevées avant comme après la vente : s’il s’agit très certainement d’une redécouverte majeure pour l’histoire de la peinture occidentale, le panneau reste de dimensions modestes par rapport à l’immense Maestà qui fait actuellement l’objet d’une prometteuse restauration. Parvenu au Louvre en 1812, à la faveur des guerres napoléoniennes, celui-ci trône dans le prestigieux Salon Carré et ne pourra que jurer avec le « petit » nouvel arrivant, un peu comme si l’on présentait l’un des dessins préparatoires de Jacques Louis David à côté du si gigantesque tableau du Sacre.


4. Cenni di Pepo, dit Cimabue (connu de 1272 à 1302)
La Vierge et l’Enfant en majesté entourés de six anges, dite la Maestà
Tempéra et or sur panneau - 427 x 280 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/H.Lewandowski

Remontant à 1997, la fort mauvaise photographie (ill. 4) disponible sur la base des collections du musée ne donne qu’une idée imparfaite de ce grand - dans tous les sens du terme - chef-d’œuvre dont on attend avec impatience l’achèvement de la restauration. Si l’on ne peut qu’apprécier un tel enrichissement des collections publiques françaises, force est de constater que l’engouement des spécialistes des Primitifs italiens et des amoureux du patrimoine risque fort de ne guère être partagé par un plus grand public. Faut-il y voir l’explication de la discrète annonce d’hier ? Une œuvre de cette importance et d’une telle valeur aurait probablement mérité mieux qu’un communiqué de presse lapidaire, même s’il faut saluer l’annonce du Musée du Louvre faite à son tour ce vendredi en fin de matinée. Dans son propre communiqué, l’institution revient largement sur le panneau, son état et son iconographie tout en apportant quelques précisions bienvenues sur le financement d’une telle acquisition. Celui-ci n’a en effet - on peut le regretter - pas su intéresser d’éventuels mécènes qui auraient pu l’offrir au Louvre en bénéficiant de la forte déduction fiscale prévue pour les trésors nationaux.

Ce n’est en effet pas tous les jours qu’un musée français peut réunir plus de vingt millions d’euros pour un Primitif italien inédit : le Musée du Louvre a donc pour la première fois puisé dans le trésor que constituent les revenus de la licence de marque concédée au Louvre Abu Dhabi. Pour le dire en termes moins techniques, il s’agit des sommes - très conséquentes - générées par l’accord diplomatico-financier autorisant les Émirats Arabes Unis à utiliser le nom du Louvre sur les rives du Golfe Persique. Celles-ci sont en partie affectées au Fonds de dotation du Musée du Louvre qui n’est pas a priori destiné à financer des acquisitions, si l’on en croit son dernier rapport d’activité [1].


5. Bernardo Daddi (connu entre 1320 et 1348)
Saint Dominique ressuscite le jeune Napoleone Orsini
Tempera et or sur panneau - 39 x 35 cm
Vendu chez Artcurial à Paris le 23/3/22
Photo : Artcurial

Bâti en 2009 sur le modèle des endowment funds anglo-saxons, celui-ci abrite ainsi une partie des revenus issus du partenariat avec Abu Dhabi (ainsi que les dons et legs d’autres mécènes, particuliers et entreprises). Une autre partie est conservée directement par le Louvre et c’est dans celle-ci qu’a été puisé une grande partie du coût de l’acquisition.
Ces précisions techniques ont leur importance, en raison d’abord des sommes mobilisées mais aussi à la suite d’une légère confusion [2] sur les détails de ce financement. La Société des Amis du Louvre - autre mécène historiquement associé aux enrichissement des collections - apporte de son côté la dernière pierre à l’édifice, soit « l’ultime million d’euros qui a rendu possible cette acquisition », comme le précise le communiqué de presse du musée. Terminons cependant avec notre propre ultime million d’euros, celui qui aurait pu faire entrer au Louvre un autre primitif italien (ill. 5) : le beau panneau de Bernardo Daddi (ill. 5) qui fut adjugé un million marteau en mars 2022 à quelques stations de métro. Certes fendu, cet important panneau à l’historique prestigieux n’a hélas pas été préempté alors que l’artiste - il est vrai déjà bien représenté avec l’Annonciation et le grand triptyque venant tous deux de la collection Campana - est également un nom important des débuts de la peinture italienne, comme nous le rappelions peu après sa vente (voir l’article). Bernardo Daddi est sans doute moins rare que Cimabue, nous répondra-t-on, mais il était aussi moins cher... Réjouissons-nous tout de même de voir enfin le Louvre renouer avec une politique d’acquisition « hors du commun », comme l’écrit le communiqué annonçant cette nouvelle qui aura tout de même pris plus de quatre ans à se concrétiser depuis la vente de Senlis.

Alexandre Lafore

Notes

[1] Notons néanmoins que depuis un an, un complément à ce fonds de dotation, consacré exclusivement aux acquisitions, a été créé à partir de dons expressément fléchés. Comme pour le fonds initial, seuls les revenus pourront être utilisés pour de nouvelles acquisitions, et ceux-ci sont pour l’instant insuffisant.

[2] Le communiqué de presse reçu ce matin annonçait ainsi que « l’établissement mobilise pour cet achat exceptionnel une part des revenus de son fonds de dotation », ce qui était sensiblement différent. Surpris, nous avons contacté le Musée du Louvre qui a rapidement pu nous confirmer qu’il s’agissait d’une erreur.

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