Ministère de la Culture : quelques pas en avant, mais l’ambiguïté règne en maître

Didier Rykner

L’ambiguïté est inhérente aux discours des politiques qui jouent souvent avec les mots pour éviter de prendre position sur le fond. C’est ainsi que, dans trois dossiers récents, le ministre de la Culture a fait un petit pas dans la bonne direction, mais de manière si peu claire qu’il est impossible d’être certain que la décision finale sera effectivement la bonne.

1. La Maison du Peuple à Clichy
Photo : Didier Rykner
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- La maison du Peuple. Nous renvoyons nos lecteurs aux articles que nous avons consacrés à cette affaire. Cela fait longtemps que le ministère a été interpellé sur cette question, qui ne devrait même pas en être une. Nous avons interrogé celui-ci à plusieurs reprises ces derniers mois, sans obtenir aucune réponse alors que celle-ci devrait aller de soi : la législation des monuments historiques ne peut autoriser la construction d’une tour sur un monument historique. Il a fallu attendre quasiment la veille de la cession prévue au promoteur pour que le ministre prenne une position. Il l’a fait comme nous l’a appris Le Parisien le 20 septembre, en déclarant : « Il y a des règles en matière de patrimoine et la tour, telle qu’elle est prévue, en plein milieu, dénature le bâtiment. Pour obtenir une autorisation, il faudra que le projet soit modifié. »
On se réjouit donc que Franck Riester se soit déclaré opposé au projet puisqu’il est le seul in fine à pouvoir l’empêcher ou l’autoriser. Mais on regrette qu’il ne soit pas plus clair, ce qui donne la place à toutes les interprétations, à commencer par celle de Rémi Muzeau le maire de Clichy, qui veut faire croire qu’il reste placide et pour lequel il n’y aurait « ni veto, ni annulation du projet ». Le ministère, nous répondant enfin, nous a néanmoins confirmé qu’il y avait bien un veto, mais en ajoutant immédiatement « sur le projet proposé », refusant par là même de dire qu’il concernait tout projet de tour sur le monument (et encore moins juste à côté). Le ministre doit se rendre à Clichy. Espérons qu’il maintiendra cette position : un veto pour tout projet qui consisterait à construire une tour sur ou dans le périmètre d’un monument historique classé, et qu’il proposera par ailleurs des pistes pour sa restauration qui n’a que trop traîné. Ajoutons que par nature, une tour à Clichy, en plus de celles qui sont prévues à Paris, est une très mauvais idée même si l’architecte Rudy Ricciotti est l’un des meilleurs du moment.

2. Coq de Notre-Dame (avant l’incendie)
Photo : Hilader (CC BY-SA 4.0)
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- Notre-Dame. Nous étions absent de Paris au moment des Journées du Patrimoine, et nous n’avons donc pas pu voir la petite exposition que le ministre a souhaité organiser autour de la cathédrale en exposant notamment dans ses locaux le coq sculpté de la flèche retrouvé par miracle peu après l’incendie, ainsi que la tête d’une des sculptures qui en ornaient la base et qui ont été déposés quelques jours avant le sinistre. Il s’agit incontestablement d’un geste symbolique positif alors que la restauration de cette flèche telle qu’elle était au matin du 15 avril n’est pas encore complètement actée. Mais là encore, cela reste ambigu et vient après beaucoup d’atermoiement. Il semble que la raison puisse prévaloir, et que le ministre y serait plutôt favorable. Il devrait, néanmoins, être plus clair dans ses intentions.

3. Salle des Colonnes du Conservatoire
Photo : Didier Rykner
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- Le conservatoire d’art dramatique  : pour ce monument, sur lequel nous demandons aussi depuis longtemps des précisions au ministère, absolument en vain, la position du ministre est encore plus incertaine. Certes, il a dit assez rapidement que le bâtiment serait protégé. Et la DRAC a proposé son inscription à la Commission régionale du patrimoine et de l’architecture. Mais, comme nous l’avions écrit (voir la brève du 4/7/19), cette commission a considéré que la protection devrait être plus forte et a demandé lors de sa séance qu’il soit classé entièrement, un souhait qui manifestement n’a pas eu l’heur de plaire à la DRAC et au ministère, qui estiment à raison que cela sera plus contraignant pour le repreneur éventuel, si le conservatoire devait être vendu. Un comble tout de même, quand le rôle du ministère et du ministre est de protéger le patrimoine et sûrement pas de le vendre à un promoteur qui pourrait en faire ce qu’il veut. Là encore donc, le ministre fait un pas en avant, ce qui doit être mis à son crédit, mais ne va pas jusqu’au bout de la logique (ou en tout cas, il n’en donne pas l’impression en refusant de répondre à nos questions précises). Il faut maintenant, car c’est la procédure normale, que ce dossier soit présenté devant la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, et que le Conservatoire soit classé.

Nous avons donc trois dossiers, tous différents, qui montrent une certaine bonne volonté du ministre mais une incapacité manifeste à décider. Est-ce la peur de se faire taper sur les doigts par Édouard Philippe ou Emmanuel Macron ? Pour ces trois dossiers, l’aspect politique n’échappera en effet à personne : à Clichy, on veut éviter de trop fâcher un maire, pour Notre-Dame, il s’agit d’un dossier suivi directement par le Président de la République, et au Conservatoire, l’enjeu financier est important puisque la vente doit permettre de payer la construction d’un nouveau bâtiment dans le quartier des Batignolles. Encore un peu de courage, monsieur le Ministre !

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