Marie-Madeleine classée Trésor national

3 3 commentaires Toutes les versions de cet article : English, français

18/11/23 - Trésor national - France - Voilà une œuvre immédiatement séduisante, dont les spécialistes ont souvent salué la rareté comme l’importance historique pour la sculpture médiévale : proposée chez Azur Enchères à Cannes le 14 juin dernier, assortie d’une riche notice mais aussi d’une estimation étonnamment [1] modeste - 20/30 000 € - dues au Cabinet Fligny, cette superbe Marie-Madeleine fut logiquement adjugée pour la somme conséquente de 330 000 € marteau, soit 429 000 € avec les frais. Son adjudicataire, un marchand étranger, eut l’agréable mais brève surprise de ne voir aucun musée français préempter cette œuvre (ill. 1 à 3) mais ceux-ci viennent donc de se rattraper puisque le Journal Officiel du dimanche 5 novembre nous apprenait que sa demande de certificat d’exportation - déposée le 29 juin, soit bien après la vente [2] - se voyait tout aussi logiquement refusée par les membres de la Commission consultative des trésors nationaux réunie le 18 octobre.


1. Attribuée au Maître du retable de Lautenbach, entourage de Nicolas de Leyde
Sainte Marie-Madeleine, vers 1470-1480
Tilleul sculpté - 55,5 cm
Vendue le 14/6/23 à Cannes
Photo : Azur Enchères
2. Attribuée au Maître du retable de Lautenbach, entourage de Nicolas de Leyde
Sainte Marie-Madeleine, vers 1470-1480
Tilleul sculpté - 55,5 cm
Vendue le 14/6/23 à Cannes
Photo : Azur Enchères

On admire dès le premier coup d’œil la grâce de cette sculpture en tilleul parvenue jusqu’à nous en fort bon état de conservation, en dépit de quelques petits manques et surtout du passage d’insectes xylophages. Qu’importe ! Malgré les piqûres présentes sur l’ensemble de la surface, dûment signalées dans le rapport de condition, l’œuvre n’a rien perdu de sa qualité. Si la question de son attribution passionnera sûrement les spécialistes, les amateurs apprécieront son beau visage, les plis de sa robe mais aussi l’élégante cascade formée par son abondante chevelure. La Commission a salué sa « force plastique », malgré ses dimensions modestes qui en font très probablement une œuvre destinée à la dévotion privée. Souhaitons donc ardemment que d’éventuels mécènes se manifestent dans le délai imparti, d’autant que le prix de cette sculpture est très sensiblement inférieur à celui d’autres récents « trésors nationaux », comme le panneau de Cimabue (voir la brève du 3/11/23) ou Le panier de fraises des bois de Chardin (voir la brève du 7/11/23). Jalon manquant entre Nicolas de Leyde et Nicolas de Haguenau, cette Sainte Marie-Madeleine est vraisemblablement due à un artiste ayant travaillé dans l’atelier ou l’entourage du premier, que le très sérieux Journal officiel - reprenant l’avis de la Commission - qualifie sans détour inutile de plus grand sculpteur de la fin du Moyen Âge au Nord des Alpes. Étudiée par l’historien de l’art alsacien Victor Beyer dans un article [3] de 1972, la statuette était réputée provenir de l’abbaye de Lucelle, dans le Haut-Rhin, mais Victor Beyer l’avait judicieusement rapprochée d’une autre figure de sainte femme conservée à Berlin, et revenue à Strasbourg à l’occasion de la remarquable exposition organisée autour de Nicolas de Leyde en 2012 (voir l’article). Celle-ci pose d’ailleurs aussi un singulier problème d’attribution, sur lequel revenait alors la riche notice de son catalogue exemplaire.

3. Attribuée au Maître du retable de Lautenbach, entourage de Nicolas de Leyde
Sainte Marie-Madeleine, vers 1470-1480 (détail)
Tilleul sculpté - 55,5 cm
Vendue le 14/6/23 à Cannes
Photo : Azur Enchères

Que va-t-il désormais se passer pour cette élégante Marie-Madeleine ? On pouvait très rapidement imaginer trois points de chute intéressants pour la sculpture : le Musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg bien sûr mais aussi le Musée de Cluny et le département des Sculptures du Musée du Louvre à Paris. Notre première hypothèse fut hélas rapidement infirmée, même si les musées de Strasbourg se sont déjà enrichis d’un formidable « trésor national » cette année (voir la brève du 11/1/23). Ce si grand dessin aurait-il eu raison de la plus modeste Marie-Madeleine ? Le Musée du Louvre, qui accueille celle de Quentin Metsys depuis 2006 (voir la brève du 16/6/06) est actuellement plutôt préoccupé par l’avenir d’un certain délicieux tableau de Jean-Siméon Chardin et c’est donc selon nos informations le Musée de Cluny qui se met en ordre de bataille pour acquérir le plus récent des « trésors nationaux », qui trouverait une place idéale parmi sa riche collection de sculptures médiévales provenant de l’aire germanique. Régulièrement enrichie - citons par exemple un fragment de prédelle préempté chez Sotheby’s en mai 2019 (voir la brève du 17/5/19) - et fort bien valorisée dans les nouvelles salles, cet ensemble constituant une référence nationale ne demande qu’à s’étoffer de cette Marie-Madeleine désormais en quête d’un - ou de plusieurs - mécènes. La procédure administrative des « trésors nationaux » visant avant tout à s’assurer que des chefs-d’œuvre puissent rejoindre les collections publiques françaises grâce à de fortes déductions fiscales, ne regrettons surtout pas de voir cette œuvre à Paris plutôt qu’à Strasbourg - ou à Colmar - et formons au contraire le vœu qu’elle puisse susciter l’intérêt de particuliers ou bien d’entreprises déterminés à soutenir ce nouveau projet d’acquisition du Musée national du Moyen Âge. Pour sa part, le Musée de l’Œuvre Notre-Dame est déjà engagé dans un projet très stimulant : l’exposition « Strasbourg 1560-1600. Le renouveau des arts », organisée par Cécile Dupeux au printemps 2024, que nous avons déjà hâte de découvrir !

Alexandre Lafore

Notes

[1] L’experte parisienne s’en explique - sans vraiment convaincre - à nos confrères du Quotidien de l’Art, à qui elle a déclaré récemment que « L’estimation, certes prudente, voire trop prudente, tenait compte du fait qu’il existait une statuette identique au musée de Berlin, ce que le marché a parfois du mal à comprendre lorsqu’il s’agit de statuaire ancienne. Je n’avais pas connaissance non plus de l’identité précise du sculpteur : plusieurs pistes ont été émises mais celui-ci est resté à ce jour anonyme. Le commissaire-priseur voulait également, comme c’est souvent le cas, assurer au mieux la vente, le vendeur lui faisant totalement confiance. Le prix de réalisation a cependant dépassé les espérances les plus optimistes » avant de préciser que « l’objet aurait pu être préempté puisqu’il avait aussi été « montré à plusieurs conservateurs » », ce qui n’est pourtant pas gage de préemption...

[2] Si le procédé peut rappeler celui d’autres œuvres récemment classées « trésor national », comme le panneau de Cimabue ou Le panier de fraises des bois de Chardin, la réalité est encore plus complexe. Le choix de ne pas demander le certificat d’exportation avant la vente pour ces deux tableaux était parfaitement assumé par le cabinet Turquin afin de déterminer un prix international. Ici, avec une évaluation tellement sous-estimée, et un seuil d’exportation nécessitant une demande de certificat beaucoup trop haut (100 000 € pour une sculpture), le certificat n’était avant la vente théoriquement pas nécessaire (voir cet article)...

[3] Victor Beyer, « Autour du retable de Lautenbach (Bade) L’énigme d’une sainte Madeleine inconnue » in Cahiers Alsaciens d’Archéologie d’art et d’histoire, Strasbourg, Société pour la conservation des monuments historiques d’Alsace, Tome XVI, 1972, p. 151- 156.

Mots-clés

Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.