La collection Al Thani à Fontainebleau... et à l’hôtel de la Marine ?

1. Vue de l’exposition
Salle de Bal du château de Fontainebleau
Photo : The Al Thani Collection / Alexandre Halbardier
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10/9/18 - Exposition - Fontainebleau, Musée national du château - Ramsès II et Marie-Françoise de Savoie sont réunis au château de Fontainebleau, dans un parcours qui commence par un buste en granit du pharaon et se termine par un diadème en diamants offert à la princesse pour son mariage en 1939. Il n’est pas facile d’organiser une exposition à partir d’œuvres issues d’une seule collection privée (à moins que le sujet ne soit la collection elle-même). Celle que propose le Château de Fontainebleau, pendant un mois, sur le thème de la figure royale à travers les siècles et les civilisations, est avant tout un prétexte pour montrer, en lui donnant une certaine cohérence, un florilège de la collection Al Thani (ill. 1). Soixante-trois objets ont été choisis parmi les quelque 6000 pièces possédées par la famille royale du Qatar. On avait déjà eu un aperçu des bijoux conservés par la fondation familiale à l’occasion d’une exposition au Grand Palais en 2017 [1].
Il est envisagé de présenter cette collection de manière beaucoup plus pérenne dans un lieu prestigieux de Paris, comme le révélait Le Monde dans un article du 7 septembre 2018 : moyennant 20 millions d’euros, les œuvres de la collection Al Thani pourraient être montrées par roulement et pendant vingt ans, à l’Hôtel de la Marine. Le Centre des Monuments nationaux a confirmé indirectement cette information en annonçant dans un courriel laconique qu’étant en discussion pour un partenariat avec la Fondation Collection Al Thani, il ne souhaite pas communiquer pendant cette phase de négociation.
Certains se sont émus d’un tel projet. Il n’y a pourtant rien de choquant dans cette démarche a priori : puisque le CMN cherche des financements pour l’Hôtel de la Marine (voir les articles), mieux vaut présenter les œuvres d’une collection privée prestigieuse, moyennant finances, plutôt que de louer les œuvres de collections publiques pour des expositions à l’étranger. Dans la mesure où la collection Al Thani n’est pas à vendre et où elle réunit des œuvres de qualité, ce partenariat serait une solution envisageable, qui n’a rien à voir avec une démarche comme celle du Louvre par exemple, qui avait accueilli une exposition de montres Breguet [2] (mais a refusé tout partenariat avec Al Thani [3]). L’espace consacré à cette collection serait de 400 m2, toujours selon l’article du Monde, ce qui semble raisonnable, tant que cela ne nuit pas au programme scientifique, ni n’empiète sur les expositions temporaires prévues par le CMN, ce qui reste à confirmer.

2. Attribué à Georg Schreiber
(actif de 1617 à 1643)
Aiguière, bassin
et paire de flambeaux, vers 1620
Ambre, métal doré - aiguière : 48,5 x 27,5 cm
Collection Al-Thani
Photo : Fondation Collection Al-Thani
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Dans l’exposition de Fontainebleau, les différentes époques et civilisations sont introduites par un texte et incarnées par un ou deux objets qui ne sont malheureusement pas commentés individuellement ; c’est d’autant plus dommage qu’ils ont été choisis pour les symboles qu’ils arborent. Heureusement, le catalogue avec des notices apporte toutes les informations nécessaires.
Un pendentif en or incrusté de lapis-lazuli ou bien une aiguière zoomorphe en argent montrent une image de roi héros, guerrier et chasseur sous les empires assyrien et achéménide. Alexandre le Grand apparaît de profil coiffé de la peau d’l’éléphant sur une très rare monnaie d’or. Des pharaons jusqu’à la monarchie de droit divin, l’autorité vient d’en haut. C’est une dent qui en témoigne, pour le royaume de France : celle de saint-Jean Baptiste dans son écrin en or ciselé et gravé, qui évoque l’importance des reliques et le rôle que joua saint Louis.
L’Orient et l’Occident se rencontrent parfois, grâce aux ambassadeurs. Un parchemin confié à Denis de La Haye de Ventelet, ambassadeur de France à Istanbul, affirme l’amitié de l’empereur ottoman Mehmet IV pour Louis XIV en 1666. Un trône et un palanquin thaïlandais sont un clin d’œil au tableau de Gérôme, Réception des ambassadeurs du Siam par Napoléon III et l’impératrice Eugénie, qui appartient au château de Versailles et qui a récemment été déposé pour cinq ans au musée Chinois de Fontainebleau.
Avec les siècles, la figure royale délaisse les dieux ; son pouvoir ne vient plus d’en-haut, mais d’en bas : elle se cherche des racines, notamment dans l’Antiquité. Mais finalement, plus que l’héritage du passé, c’est l’apparat qui compte. Les objets présentés sont moins édifiants qu’éblouissants, les symboles s’effacent derrière la préciosité des matériaux et la virtuosité des artistes. Un buste d’Hadrien se compose d’une tête en calcédoine sculptée vers 1240 par un artiste de la cour de Frédéric de Hohenstaufen (1194-1250), empereur du Saint Empire romain germanique. Sans doute considérée comme une tête antique, elle fut au XVIe siècle dotée d’un précieux buste en vermeil.
Surnommé « l’or du Nord », l’ambre fut travaillé avec talent par Goerg Shreiber au XVIIe siècle. Une aiguière, un bassin bassin et une paire de flambeaux, réalisés vers 1620, lui sont attribués (ill. 2) ; sur le bassin apparaissent les fondateurs des quatre grands empires de l’Antiquité : Alexandre le Grand, Jules César, l’assyrien Ninos et le perse Cyrus le Grand.

3. Edward Farrell (1779-1850)
Paire d’aiguières du duc d’York, 1824
Argent doré - 59 x 30 cm
Collection Al-Thani
Photo : Fondation Collection Al-Thani
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La porcelaine servait elle aussi le prestige des rois, et deux seaux à glace sont issus du service « aux camées » de Catherine II de Russie, exécuté de 1778 à 1779 par la manufacture de Sèvres ; là encore, l’Antiquité est la référence, les pièces étant ornées de reproductions de bas-reliefs et de camées.
Edwar Farrell mit son extravagance au service du duc d’York, aimant s’inspirer des styles du passé et les mélanger pour obtenir des pièces spectaculaires. Il conçut en 1824 une paire d’aiguières (ill. 3), chacune posée sur un piédouche rocaille, au-dessus duquel se tient un dragon, tandis que sur leur panse se déploie une bataille d’Alexandre le Grand d’après Charles Le Brun, Le Passage du Granique por l’une, La Batailles d’Arbèles pour l’autre. Il réalisa aussi un candélabre monumental représentant Hercule et l’hydre de Lerne. La visite se termine par des bijoux féeriques tels que la broche d’émeraude de Catherine II ou celle en saphir qui aurait appartenu à Joséphine.

Le cadre choisi est assez exceptionnel puisqu’il s’agit de la salle de Bal qui habituellement n’accueille pas d’exposition. La scénographie de François-Joseph Graf, fort heureusement, se fond dans le décor, les vitrines reprenant le motif des lambris. C’est l’occasion d’admirer les luminaires de cette pièce - lustres, torchères et bras de lumières néo-Renaissance - qui viennent d’être restaurés. Les bronzes ont été redorés, les torchères en carton-pierre, matériau en vogue dans les années 1830, ont subi une restauration plus importante. L’ensemble a été installé sous Louis-Philippe, lorsque la salle de Bal fut réaménagée, le plafond restauré, le lambris refait, le parquet posé et l’éclairage mis en place. Destinées à la Salle des Colonnes, les torchères étaient étaient placées dans la salle de Bal pour les réceptions ; le parti pris a donc été de donner à cette pièce ses lumières de fête, et le résultat est réussi.

« Rois du Monde. Art et pouvoir royal à travers les chefs-d’œuvre de la collection Al Thani », du 8 septembre au 8 octobre 2018, Fontainebleau, salle de Bal.
Commissaire : Vincent Droguet
Sous la direction de Vincent Droguet, Rois du monde : art et pouvoir royal à travers les chefs-d’œuvres de la collection Al Thani, RMN-GP 2018, 256 p., 45 €. ISBN : 9782711871414.

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