Joconde : au Louvre, Rembrandt et Vermeer, ce n’est pas prioritaire

Didier Rykner 2 2 commentaires

Au troisième jour de l’installation de la Joconde dans la salle de la Vie de Médicis par Rubens (voir notre précédent article), la situation était toujours aussi ubuesque. L’organisation change en permanence pour tenter de trouver la meilleure solution (qui en réalité n’existe pas). Au moins la file d’attente a cessé de s’agglutiner sur les escalators à l’arrêt, ce qui est un progrès du point de vue de la sécurité. En revanche, tout le reste est géré à peu près n’importe comment. Les surveillants sont débordés et certains nous ont dit : « écrivez bien que nous ne sommes pas d’accord avec tout ça ». Ils se font à l’occasion insulter par les visiteurs excédés alors qu’ils sont au moins autant victimes qu’eux de ces conditions de visites absolument ahurissantes.


1. La file d’attente commençait aujourd’hui dès la pyramide pour entrer aile Richelieu
Photo : Didier Rykner
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Aujourd’hui donc, l’entrée côté Richelieu n’était pas fermée, mais il fallait pour s’y engager prendre déjà une file d’attente fort longue (ill. 1). Ceux qui souhaitaient simplement se rendre dans les salles de sculpture étaient priés de faire la queue avec ceux qui voulaient voir la Joconde ! Ou alors, il fallait pénétrer dans le Louvre par l’entrée Sully et rejoindre les sculptures, en passant par le Louvre de Philippe-Auguste et en remontant d’un niveau par l’ascenseur au bout des salles d’histoire du Louvre, puis en parcourant les salles égyptiennes. Un parcours de presque quinze minutes : au Louvre, le plus court chemin d’un point à l’autre n’est plus la ligne droite.


2. File d’attente dans le département
des Objets d’Art
Photo : Didier Rykner
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3. File d’attente commençant avant la
salle des Chasses de Maximilien
Photo : Didier Rykner
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Pour accéder aux salles de peinture nordique, cela s’apparentait presque à une mission impossible, car il fallait passer par la file d’attente de la Joconde. Certains, peu au fait du plan du musée, mettaient aujourd’hui environ deux heures et demi pour arriver aux Rubens (témoignage recueilli par une guide-conférencière que nous avons interrogée). Il y avait à vrai dire plusieurs façons très longues de parvenir à la Joconde. La première était donc de faire la queue à l’entrée Richelieu, puis de monter les deux étages de l’escalator en suivant la file qui avançait fort lentement. Plus long probablement encore : passer par les Objets d’Art (ill. 2). Aujourd’hui, la file d’attente y commençait avant la salle des Chasses de Maximilien (ill. 3).


4. Plan des fermetures de salle obsolète affiché dans le musée (et sur le site du musée)
Photo : Didier Rykner
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Par ailleurs, le plan d’ouverture garantie (qu’il faut plutôt appeler le plan de fermeture assurée) vient d’être modifié. Un changement qui n’apparaît pas encore sur le site internet du Louvre où c’est l’ancien plan qui peut être téléchargé, ni même dans les salles (ill. 4), alors qu’il date de mercredi 17 juillet. Il s’agit donc d’un « calendrier annuel d’accès aux collections permanentes du 17 juillet au 31 août 2019 » (ill. 5 et 6). Oui, vous avez bien lu : un calendrier annuel sur un mois et demi, il fallait l’inventer. Désormais donc, la peinture française au deuxième étage de la cour carrée sera fermée deux jours (et donc trois en comptant le mardi). Mieux encore : alors que le Louvre affirmait être ouvert entièrement les samedis et dimanches, désormais les salles d’objets d’art au premier étage seront fermées pour une partie les samedis, lundis et jeudis, et pour une autre partie les dimanches, mercredis et vendredis. Si l’on y rajoute les mardis, ces salles sont donc closes quatre jours de la semaine. « Un Louvre plus accueillant » peut-on lire sur le site du musée !


5. Plan de fermeture (recto) des salles à jour
distribué sur demande à la banque
d’accueil (si on sait qu’il existe)
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6. Plan de fermeture (verso) des salles à jour
distribué sur demande à la banque
d’accueil (si on sait qu’il existe)
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Le Louvre n’a plus rien d’accueillant, et ce ne sont pas les surveillants qui diront le contraire. Nous en avons interrogé plusieurs qui se désolent. Les consignes changent en permanence. Certaines salles qui étaient ouvertes sont désormais fermées. Ainsi, si vous arriviez par les Objets d’Art, la salle 527 (Adolphe de Rothschild), dédiée au maniérisme, était fermée (ill. 7) pour éviter que les visiteurs qui veulent voir la Joconde ne coupent la file d’attente qui commence dans la salle des Chasses de Maximilien. Un peu plus tard, elle était rouverte, on ne sait pourquoi. Les ouvertures garanties n’existent plus, on ferme des salles sans aucune autre raison que d’orienter les visiteurs vers la Joconde.
Hier encore, il était possible de circuler de part et d’autre de la salle 802 « la grande peinture flamande de la première moitié du XVIIe siècle » où aucun tableau n’est plus visible). Aujourd’hui, il était interdit de passer de la salle Rubens (855) à la salle « peinture flamande vers 1600 » (803), ou d’ailleurs en sens inverse (pour éviter les « resquilleurs » de la Joconde). On admirera la logique qui empêchait donc de circuler librement dans la peinture flamande. Quant à la peinture néerlandaise, y arriver était de toute façon très compliqué puisqu’il fallait déjà parvenir à la salle 800 qui précède celle de la Vie de Marie de Médicis. De toute façon, ce n’est pas grave : la consigne donnée à des gardiens qui s’inquiétaient des visiteurs qui voulaient s’y rendre est claire « Rembrandt et Vermeer, ce n’est pas prioritaire » ! Voilà ce qu’est devenu le Louvre sous la présidence de Jean-Luc Martinez.


7. Passage vers la salle 527 fermée en
début d’après-midi (rouverte ensuite)
Photo : Didier Rykner
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8. Accès interdit vers les Nicolas Poussin
(pas prioritaires)
Photo : Didier Rykner
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9. Salle de l’école de Fontainebleau
fermée pour des travaux imaginaires
Photo : Didier Rykner
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Nous avons croisé une guide-conférencière qui venait repérer les lieux pour préparer ses visites. Elle ne savait pas comment faire, sachant que la visite dure deux heures maximum, et que l’attente peut-être encore plus longue. Elle ne savait pas non plus comment faire pour les personnes handicapées, les gardiens lui ayant dit qu’ils ne pouvaient pas les laisser passer non plus. Parallèlement, nous avons tout de même vu une personne en fauteuil roulant être traitée prioritairement. En réalité, les consignes ne sont pas claires, changent tous les jours et en fonction des chefs d’équipe. Nous parlions de chaos dans notre premier article, c’est encore au delà. Il n’était par exemple plus possible, lorsqu’on se trouvait dans la rotondes des tableaux de Valentin, d’aller voir les Poussin ! Sens interdit (ill. 8)… Et plusieurs salles (817 à 823) (ill. 9 à 11) sont entièrement fermées, alors qu’elles devraient normalement être ouvertes (elles ne sont pas indiquées fermées sur le « plan d’ouverture garantie ») : on peut normalement y voir les œuvres de petits maîtres comme Jean Fouquet, Jean Hey, Hans Memling, Jean Perreal ou Jean Clouet ! Eux non plus ne sont manifestement pas prioritaires. Et bien entendu, les raisons données pour cette fermeture sont une nouvelle fois des travaux imaginaires (ill. 12). Mentir au public est devenu un des sports favoris du Louvre.


10. Salle « La peinture dans le royaume de France entre 1440 et 1500 » fermée pour
des travaux imaginaires
Photo : Didier Rykner
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11. Salle « Tradition et innovations à Cologne » fermée pour des travaux imaginaires
Photo : Didier Rykner
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Mais le meilleur reste à venir. Dans une réunion organisée aujourd’hui avec le personnel, la direction du Louvre a annoncé qu’elle allait tester pendant trois jours, jusqu’à lundi prochain, une nouvelle tactique : isoler entièrement l’aile Richelieu en fermant tous les passages entre celle-ci et l’aile Sully. L’attente sera déportée sous la pyramide et l’entrée ne se fera plus que par Richelieu. Les visiteurs qui se moquent de la Joconde et qui veulent voir la sculpture occidentale, ou les objets d’art, ou les peintures nordiques ou encore les taureaux de Khorsabad n’auront qu’à faire la queue avec ceux qui veulent voir la Joconde. Celle-ci seulement est devenue prioritaire. Tout le reste du musée y est soumis. C’est cela, la conception de l’art et d’un musée par Jean-Luc Martinez qui démontre une fois encore toute l’étendue de ses compétences.


12. Panneau annonçant la fermeture de salles pour des travaux imaginaires
Photo : Didier Rykner
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La seule solution devant un tel fiasco serait évidemment de renoncer, pendant trois mois, à montrer ce tableau. Comme me l’a dit un agent de surveillance, il faudrait désintoxiquer les touristes de la Joconde qui n’est qu’un tableau parmi d’autres. Mais cette peinture, peu à peu, est en train d’asphyxier le Louvre. Avec le président-directeur, ils forment assurément une paire gagnante.

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