Avis conforme des ABF : une bataille perdue, continuons le combat

Didier Rykner

Quatre voix. Il aurait suffi que quatre sénateurs décident de voter pour, et les trois amendements allant tous dans le même sens, qui proposaient de supprimer dans l’article 15 les exceptions de la loi Elan à la nécessité d’un avis conforme des architectes des bâtiments de France, auraient été adoptés par le Sénat (sur la loi Elan, voir cet article).


Destruction de maisons anciennes dans le secteur sauvegardé
de Perpignan, été 2016
Photo : Didier Rykner
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Certes, cela n’aurait pas empêché, ensuite, l’Assemblée nationale, qui suit comme un seul homme ou presque les diktats du Président de la République, de revenir au texte d’origine. Mais cela aurait au moins eu le mérite de marquer l’opposition de la chambre haute à cette destruction partielle mais gravissime du code du patrimoine. Désormais plus rien ne s’oppose à son vote, d’autant qu’il s’agit d’une procédure accélérée. Demain donc, les maires destructeurs n’auront plus qu’à décréter qu’un édifice est en péril pour pouvoir le raser. Même ancien, même avec un intérêt patrimonial, même situé dans le périmètre de protection d’un monument historique ou dans un site patrimonial remarquable, même si l’architecte des bâtiments de France s’y oppose.
Il suffira au maire de s’adresser à un expert incompétent ou complaisant (il y en a bien sûr) pour obtenir le permis de démolir sans autre forme de procès. Demain, on rasera gratis, pour la plus grande satisfaction des promoteurs. Sans doute est-ce cela le nouveau monde d’Emmanuel Macron : un retour à l’ancien monde, celui des années 60-70 ou des quartiers historiques entiers ont été détruits.

Jean-Pierre Leleux, sénateur qui a porté l’un de ces amendements, nous a confirmé que la ministre de la Culture Françoise Nyssen a été particulièrement en retrait, ne défendant à aucun moment l’avis conforme des ABF qui relève pourtant de sa responsabilité. « Je regrette beaucoup que la ministre de la Culture ne se soit pas prononcée favorablement pour ces amendements » nous a-t-il confié.
Comme nous le disons souvent, le patrimoine n’est l’apanage de personne ni d’aucun bord politique. Si Jean-Pierre Leleux fait partie du groupe Les Républicains, les sénateurs Centristes ont également proposé un amendement dans le même sens et ont tous voté pour, tandis que les Socialistes, les Communistes et les Centristes votaient également tous pour la défense du patrimoine. Parmi les Républicains, seuls 25 sauvaient l’honneur de leur camp, les 118 autres (avec une abstention) se ralliant aux 22 La République en Marche qui ont voté, eux, comme un seul homme, pour suivre leur grand Chef, Emmanuel Macron. Le détail des votes, toujours intéressant, se trouve ici.

Ne nous trompons pas donc : si l’un des opposants à ce texte fut à l’Assemblée Nationale Raphaël Gérard, député LREM, et si d’autres bataillèrent à ses côtés, le fossoyeur du patrimoine, sous les ordres d’Emmanuel Macron et d’Édouard Philippe, dans ce cas précis est bien le parti La République En Marche avec l’aide scandaleuse de beaucoup de parlementaires Les Républicains. Quant à la ministre de la Culture, dont on sait déjà toute la considération qu’elle porte aux architectes des bâtiments de France, il est temps que les affaires qui s’accumulent à son sujet obligent enfin l’exécutif à s’en séparer. Elle n’a vraiment rien à faire à ce poste.

Dès que ce texte scélérat sera adopté définitivement (et rappelons que cet article n’était pas le seul scandaleux), nous invitons tous les lecteurs de La Tribune de l’Art, mais aussi les ABF, les conservateurs des monuments historiques et tous les amoureux du patrimoine à nous faire connaître les destructions qu’il provoquera. Nous en tiendrons un compte le plus précis possible afin que le bilan nécessaire qui en sera tiré puisse être connu de tous. Ce qu’une loi a fait, une autre peut le défaire. Le combat ne fait que commencer. Guerre aux démolisseurs !

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