À propos de la politique d’expositions du Louvre à Lens


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L’exposition Le Brun au Louvre-Lens, le 27 mai 2016
Photo : Didier Rykner
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« Je trouve ça bien que Lens puisse profiter de belles expos aussi. La culture n’est pas destinée qu’aux métropoles, il faut l’ouvrir à tous. » Cette réponse faite par une estimée consœur à un de nos tweets où nous regrettions que l’exposition « Le Nain » soit organisée au Louvre-Lens mérite une réponse argumentée, et il est impossible de la condenser en 140 caractères. Nous lui avons donc promis un article qui permettra de préciser notre opinion à ce sujet. Le voici.

Bien évidemment, la culture n’est pas destinée qu’aux métropoles. Et bien sûr, les musées de province ont le droit - je dirais même le devoir - d’organiser de belles expositions. Là est d’autant moins la question que nous consacrons sans doute plus que n’importe qui des articles à ce qui se passe hors de Paris. Lorsqu’Orléans organise une rétrospective Jean-Baptiste Perronneau (qui ouvrira en juin) il ne nous viendrait évidemment pas à l’esprit l’idée de dire qu’elle devrait être à Paris. Quand Lille montrera Jean-François Millet, cet automne, on ne s’indignera pas que l’exposition ne soit pas au Musée d’Orsay. Quand Nicolas Régnier sera montré à Nantes en novembre, nous applaudirons ! Quand Montpellier présentait Alphonse Mucha, quand Cassel faisait découvrir Erasme Quellin, nous n’avons pas crié au scandale, bien au contraire !
La différence est évidente : dans un cas, nous avons des musées en région qui organisent eux-même ces expositions, dans l’autre nous avons le Musée du Louvre, un musée national situé à Paris, qui monte des événements à Lens, donc dans une ville difficilement accessible (en terme de temps et de coût) pour ceux qui habitent hors de la capitale.

Cela ne signifie pas, bien entendu, que le Louvre-Lens ne doit pas organiser de grandes expositions ! « Renaissance », « L’Europe de Rubens », « Les Désastres de la guerre », « D’Or et d’Ivoire », « Dansez, embrassez qui vous voudrez » avaient toute leur place à Lens car il s’agissait d’expositions abordant une problématique plus générale qu’une monographie d’artiste. D’une part elles sont plus formatrices pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire de l’art, d’autre part, quelle que soit leur qualité - certaines étaient excellentes, d’autres franchement mauvaises - leur visite n’est pas forcément indispensable pour ceux qui, par goût ou par profession, font de l’histoire de l’art le centre de leurs activités. Une rétrospective Le Nain n’a lieu, dans le meilleur des cas, que tous les 40 ans. Une exposition Le Brun sans doute encore moins souvent. Le devoir du Louvre serait de permettre à un maximum de personnes de les voir. « Le Brun » aura attiré 40 000 visiteurs seulement. Dans le meilleur des cas (et ce chiffre est certainement optimiste), la rétrospective Le Nain en fera venir 60 000, soit cinq fois moins que celle du Grand Palais en 1978 !

Si Lens était vraiment une priorité pour le Louvre, il fallait y envoyer l’exposition « Vermeer et la peinture de genre », qui traite d’un pan entier de l’art néerlandais (exposition transversale donc) et qui aurait su attirer les foules dans un lieu qui en a vraiment besoin. On a préféré l’organiser, dans les conditions que l’on connaît et dans un espace incapable même de recevoir tous les visiteurs intéressés (voir l’article). Les Le Nain ou Charles Le Brun, artistes majeurs du XVIIe siècle, auraient trouvé leur public à Paris, au Louvre ou au Grand Palais, mais ils n’ont attiré à Lens que les amateurs ayant les moyens et la motivation pour venir les voir. Lens a un devoir d’éducation, qui passe par des expositions généralistes (ce qui ne veut pas dire des expositions médiocres), pas des expositions qui n’y attireront que des amateurs avertis. À Paris au contraire, le nombre de visiteurs potentiels aurait aussi permis aux néophytes de voir les Le Nain et Le Brun.

Il s’agit d’un gâchis extraordinaire (rappelons que le Louvre-Lens a un budget de 15 millions d’euros par an, soit plus que le Musée Fabre et le Musée des Beaux-Arts de Lyon réunis !), pour un musée sans collections permanentes et pour organiser seulement deux expositions temporaires par an. Un gâchis inscrit « dans les gènes » de ce musée (une expression que les différents présidents du Louvre aiment bien employer), et que la présidence actuelle accentue encore par sa politique incohérente.


Didier Rykner, lundi 22 mai 2017





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