26/9/26 - Acquisition - Paris, Musée des Arts décoratifs - C’est une acquisition des plus remarquables dont nous n’avions pas encore parlé. Grâce au mécénat de Jean-Conrad et Cécilia Hottinger, et de Krystyna Campbell-Pretty et sa famille, le Musée des Arts décoratifs de Paris s’est enrichi d’une pièce d’un important service en porcelaine que l’on pensait perdu : la cafetière du premier exemplaire du « Déjeuner de François Ier », dessiné par Alexandre-Évariste Fragonard pour la manufacture de Sèvres. Passée en vente chez Osenat le 6 avril 2025 sans être identifiée — alors présentée comme une verseuse « dans le goût de Chenavard », estimée 300 à 400 euros et finalement adjugée 6 930 euros avec les frais —, elle fut finalement repérée dans la galerie parisienne Dragesco-Cramoisan à l’occasion du Parcours céramique-Rive gauche en septembre 2025.

Alexandre-Evariste Fragonard (1780-1850), dessinateur
Ferdinand Régnier (actif 1812-1842), sculpteur
Hilaire François Boullemier (1798-1862), doreur
Pierre Riton (actif 1821-1872), peintre d’ornements
Cafetière du « Déjeuner François Ier »
Porcelaine dure, émaillée et en biscuit - 28 x 19 x 10,5 cm
Paris, Musée des Arts décoratifs
Photo : Les Arts Décoratifs/Christophe Dellière
L’historique du « Déjeuner François Ier », qui fut édité en deux uniques exemplaires achevés en avril et en juillet 1837, est bien connu, documenté par un ensemble de dessins préparatoires et de documents administratifs conservés par le Service des archives et collections documentaires du Musée national de Céramique à Sèvres. L’article que consacre Audrey Gay-Mazuel, conservatrice au département XIXe siècle et Art nouveau du Musée des Arts décoratifs, à cette nouvelle acquisition dans le dernier numéro de Sèvres, l’excellente revue de la Société des Amis du Musée national de Céramique, en livre le détail. En septembre 1832, le peintre et sculpteur Alexandre-Évariste Fragonard, fidèle collaborateur de la manufacture de porcelaine de Sèvres, lui livre des aquarelles pour un Déjeuner François Ier pour lesquelles il reçoit 370 francs. L’ensemble est composé de quatre tasses à café et leurs soucoupes, d’un pot à sucre, d’un pot à lait et d’une cafetière, chacun placé sur un socle plus ou moins haut décoré en relief, le tout disposé sur un plateau reposant sur des mascarons. Le socle sculpté de la cafetière, décrit par plusieurs dessins en grisaille, est composé de putti et de tritons en ronde-bosse entrelacés de godrons et de rinceaux. La cafetière à fond rose présente un décor en biscuit blanc - deux médaillons figurant un putto déguisé en Indien d’Amérique et une allégorie des Arts encadrés de tritons sonnant d’un coquillage et de sirènes sur la panse ; mascarons, putti portés par des dauphins, guirlandes de fruits et fleurs sur le col et le pied - tandis que l’anse, le bec verseur et la base du couvercle sont émaillés en bleu ciel. Le tout est rehaussé d’or. Comme le précise le musée, sa forme, son décor foisonnant en relief et sa vive polychromie font référence à l’art de la Renaissance, en particulier aux céramiques de Bernard Palissy et aux bas-reliefs en stuc blanc de Rosso Fiorentino dans la galerie François Ier du château de Fontainebleau.

Alexandre-Evariste Fragonard (1780-1850), dessinateur
Ferdinand Régnier (actif 1812-1842), sculpteur
Hilaire François Boullemier (1798-1862), doreur
Pierre Riton (actif 1821-1872), peintre d’ornements
Cafetière du « Déjeuner François Ier »
Porcelaine dure, émaillée et en biscuit - 28 x 19 x 10,5 cm
Paris, Musée des Arts décoratifs
Photo : Les Arts Décoratifs/Christophe Dellière
Il fallut attendre 1835-1836 pour que les premières pièces en blanc du service fussent exécutées puis le 25 avril 1837 pour que le « Déjeuner François Ier, dans le Style de la renaissance en reliefs, riche en décor en or en couleur » entrât au magasin de vente. Les archives qui lui sont attachées livrent des informations précises quant au coût de fabrication de chacune des pièces et mentionnent les différents artistes qui y œuvrèrent : Boullemier fils (Hilaire François Boullemier) pour la dorure des ornements, Pierre Riton pour la peinture des ornements, le modeleur Ferdinand Régnier pour la cafetière et l’ornemaniste Barbin pour le rechampi des figures et des ornements en fond rose et la peinture des pierreries. Enfin, il est attesté qu’en juin 1837, ce Déjeuner, accompagné de six statues équestres en biscuit, fut offert par Louis-Philippe à Ferdinand II, roi des Deux-Siciles. Jusqu’à la redécouverte de la cafetière l’année passée, aucune pièce de cet ensemble n’était localisée. Il en est tout autrement du second exemplaire du service, aujourd’hui conservé au Musée national de Céramique à Sèvres. Entré au magasin le 22 juillet 1837, sous la dénomination « Déjeuner de François Ier dans le style de la renaissance, riche décor en or et en couleur », il fut présenté à l’Exposition des manufactures royales au Louvre le 1er mai 1838 puis figura dans la Description méthodique du Musée Céramique de Sèvres publiée par Brongniart et Denis Riocreux en 1845, avant d’être livré le 30 avril 1851 par ordre du ministre de l’Agriculture et du Commerce au maire de Nantes pour le musée de cette ville qui le rendit finalement au Musée national de Céramique où il est de nouveau présenté depuis 2012. Ce service est plus sobre que le premier, orné d’un décor en biscuit blanc sur fond d’or mat et peint d’un bleu ciel similaire, appliqué sur l’anse et le bec verseur de la cafetière mais aussi sur les panses des pots à sucre et à lait, les pieds des tasses et à leurs soucoupes. Il présente par ailleurs, à l’instar du premier exemplaire, des frises de faux cabochons à l’imitation des pierres précieuses. Il fut ces dernières années présenté à l’occasion de l’exposition Louis-Philippe à Fontainebleau : le roi et l’histoire au château de Fontainebleau en 2018 ou lors de la rétrospective Alexandre-Évariste Fragonard au Musée d’Angoulême, contrainte de fermer précipitamment en raison du deuxième confinement à l’automne 2021 (voir l’article).

Cafetière du « Déjeuner François Ier », détail
Porcelaine dure, émaillée et en biscuit - 28 x 19 x 10,5 cm
Paris, Musée des Arts décoratifs
Photo : Les Arts Décoratifs/Christophe Dellière

Cafetière du « Déjeuner François Ier », détail
Porcelaine dure, émaillée et en biscuit - 28 x 19 x 10,5 cm
Paris, Musée des Arts décoratifs
Photo : Les Arts Décoratifs/Christophe Dellière
Désormais présentée au sein des galeries du XIXe siècle du Musée des arts décoratifs, cette cafetière nouvellement acquise est la première porcelaine de Sèvres à y illustrer le courant néo-Renaissance qui s’épanouit sous la monarchie de Juillet. Jusqu’alors seule la version en bronze doré du monumental Vase de la Renaissance de Claude-Aimé Chenavard — conservé au château de Fontainebleau dans sa version originale en porcelaine polychrome présentée à l’Exposition des produits des manufactures royales de 1832 et au musée du Louvre dans sa version répliquée en porcelaine blanche et bleue de 1835 —, déposé par le Mobilier national, y évoquait l’importance des tendances historicistes à la manufacture de Sèvres. Nous renvoyons à ce sujet à l’article de Virginie Desrante, Sèvres dans le miroir : reproduire et réinterpréter son patrimoine paru en 2020 dans Revivals. L’Historicisme dans les arts décoratifs français au XIXe siècle, cet excellent ouvrage coédité par le Louvre et le Musée des Arts décoratifs à la suite du séminaire « Questions de style : l’historicisme dans les arts décoratifs français du XIXe siècle » organisé entre 2015 et 2018.