24/9/26 - Acquisition - Troyes, Musée de Vauluisant - Un tel chef-d’œuvre se devait de rejoindre les collections publiques françaises, murmuraient les amateurs qui se pressaient pour l’admirer chez l’expert parisien René Millet en amont de sa vente. Il fallait pourtant déjà se mettre à genoux pour découvrir cet ambitieux triptyque (ill. 1) troyen qui allait être proposé à l’hôtel des ventes du Marais de Saint-Étienne le 27 novembre 2025, assorti d’une estimation surprenante d’abord fixée à 80/100 000 €. Réévalué à 300/400 000 € par la suite, le triptyque fut cependant ravalé à 250 000 €. Les négociations purent alors véritablement débuter entre les différentes parties et prirent finalement moins d’un an puisqu’on voyait déjà les choses bouger en juin [1] et que l’annonce officielle fut effectuée tout juste avant les Journées du Patrimoine.

Photo : Alexandre Lafore
Le week-end dernier, celles-ci marquèrent l’occasion d’enfin dévoiler le triptyque à l’hôtel de ville de Troyes (ill. 2), où il est visible depuis le 19 et jusqu’au 29 septembre avant de gagner le Musée de la Renaissance en Champagne - Hôtel de Vauluisant. Il faut se féliciter de cette heureuse issue, cet attachant musée constituant à nos yeux la destination naturelle de ce chef-d’œuvre, pour lequel il fallut cependant fabriquer un socle solide. Comme nous l’ont aimablement précisé les équipes des Musées de Troyes [2], le triptyque fut négocié à 150 000 € hors frais, une somme — conséquente — qui fut réunie avec l’aide du ministère de la Culture via le Fonds du Patrimoine qui apporta 45% du financement. La région Grand Est contribua, pour sa part, à hauteur de 30% et les Amis des Musées d’Art et d’Histoire de Troyes lui emboîtèrent le pas en apportant 10% de la somme, une part égale à celle de la Ville de Troyes elle-même. Il faut enfin citer le Club des mécènes du patrimoine de l’Aube, attaché à la Fondation du Patrimoine, qui assura les 5% restant de cette importante acquisition troyenne. Il faudra, enfin, attendre le dimanche 4 octobre pour voir le triptyque dans son musée.
Cet « important témoignage de la peinture française du XVIe siècle » constituait bien « un tableau évidemment patrimonial » comme nous l’écrivions déjà en amont de la vente (voir la brève du 18/11/25) et l’on ne peut que se réjouir de le voir rejoindre un musée que l’on sait désargenté. La visite de l’ancien hôtel de Vauluisant a beau être savoureuse, avec son parquet qui grince à souhait et ses espaces historiques, elle ne reste pas moins éprouvante (nous l’avons nous-même subi en cet été caniculaire) et ses façades lépreuses mériteraient une restauration plutôt urgente [3]. Comment ne pas souhaiter que ce musée merveilleux puisse bénéficier de l’élan suscité par cette acquisition fondamentale qui enrichit spectaculairement ses salles de peinture ? On n’avait rien admiré d’aussi important à Troyes depuis la redécouverte — puis le don, sous réserve d’usufruit — du panneau [4] de La Prédication de saint Vincent Ferrier de Nicolas Cordonnier, acquis et offert par Patrice Benadon (voir la brève du 3/3/22).

(actif en Champagne au premier quart du XVIe siècle)
Triptyque Gréau
Huile sur panneaux de chêne - 83,5 x 193 cm
Troyes, Musée de Vauluisant
Photo : Carole Bell
Naturellement confié ensuite aux bons soins des spécialistes de la peinture de cette époque, le Triptyque Gréau (ill. 3) a été attribué à un peintre, dont le nom a été forgé pour l’occasion. Sa personnalité artistique mérite largement d’être étudiée, mais les historiens de l’art qui se sont déjà penchés sur l’œuvre estiment qu’il est impossible de la rattacher à l’un des noms déjà connus à Troyes pour cette époque, compilés à l’occasion de la publication de l’un des volumes de la « série » Peindre en France à la Renaissance (voir l’article). Sa provenance est plus sûre que son attribution puisqu’il s’agit de l’une des œuvres phare de la collection réunie par l’industriel troyen Julien Gréau (1812-1895), grand érudit et célèbre collectionneur qui exposa le triptyque au musée de Troyes en 1864. Alors assorti d’une origine difficile à prouver, il resta dans sa descendance après la mort de son propriétaire et échappa aux diverses ventes [5] qu’il organisa tout au long du XIXe siècle. Le nom de Julien Gréau a ainsi traversé les siècles et ce prestigieux pedigree reste donc abondamment représenté au Musée du Louvre comme au Metropolitan Museum of Art de New York. La Gazette Drouot citait en novembre 2025 un commentateur de 1895, qui assurait que Gréau avait amassé plusieurs collections « si nombreuses et si exceptionnellement riches qu’on en ferait un musée public ». Le triptyque fit d’ailleurs la une (ill. 4) de ce même magazine le 7 février 1939, lorsque le fils de Julien Gréau fut contraint de le mettre en vente, sous une attribution à l’école de Bernard van Orley. En novembre 1973, le triptyque refit une apparition sur le marché de l’art mais fut déjà ravalé lors d’une vente à Paris [6].
Représentant respectivement La Flagellation et La Résurrection, les deux panneaux latéraux (ill. 5 et 6) montrent deux épisodes de la Passion du Christ au traitement un peu différent : les Musées de Troyes ont souligné l’inspiration anversoise du Christ, debout, torturé par ses bourreaux. Postures instables, costumes aux reflets irisés du bourreau de gauche et richesse des étoffes : nous baignons en plein maniérisme. La Résurrection du panneau droit serait, selon les équipes troyennes, l’élément le plus conforme aux autres artistes actifs dans la ville au début du XVIe siècle, comme en témoigne sa confrontation (très attendue) avec celle du Maître de Clairvaux exposée au Musée de Vauluisant à la faveur d’un dépôt de l’ancien Hôtel-Dieu de la ville [7].

La Flagellation du Triptyque Gréau
Huile sur panneau de chêne - 63,5 x 50 cm
Troyes, Musée de Vauluisant
Photo : Carole Bell

La Résurrection du Triptyque Gréau
Huile sur panneau de chêne - 63,5 x 50 cm
Troyes, Musée de Vauluisant
Photo : Carole Bell
Retenue comme titre du triptyque par le livret de l’exposition de 1864, l’énigmatique inscription « Lhome parfaict » du panneau central (ill. 7) mérite d’être mieux étudiée mais fait sans doute référence à la double nature du Christ : entre La Flagellation où la chair de l’homme est meurtrie et La Résurrection où sa nature divine triomphe, le panneau du milieu évoque aussi bien les (traditionnelles) représentations de l’Ecce homo que L’Homme de douleurs, gravé par Albrecht Dürer aux alentours de 1500.

L’homme parfait du Triptyque Gréau
Huile sur panneau de chêne - 63,5 x 50 cm
Troyes, Musée de Vauluisant
Photo : Carole Bell
En attendant de voir les équipes des Musées de Troyes comme les spécialistes de la peinture du XVIe siècle français publier à nouveau ce triptyque toujours conservé dans son cadre d’origine, comment ne pas encourager les lecteurs de La Tribune de l’Art à se rendre dans l’une des villes du pays les plus riches en patrimoine ancien et y admirer ce qui s’impose déjà comme l’un des plus importants enrichissements de l’année pour les collections publiques françaises ?

