Un tableau inédit de Michael Sweerts réapparaît à l’hôtel Drouot

1. Michael Sweerts (1618-1664)
Un enfant tenant un fruit (allégorie du goût)
Huile sur toile - 24,6 x 18,3 cm
En vente à l’hôtel Drouot le 9 décembre 2019
Photo : Cabinet Turquin
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20/11/19 - Découverte - Michael Sweerts - C’est une savoureuse histoire comme les aiment les amateurs, les marchands et encore plus les journalistes : surpris par l’attention soutenue qu’excitait un petit tableau (ill. 1) présenté dans une vitrine lors d’une vente courante organisée à l’hôtel Drouot le 20 septembre 2019, les responsables de la SVV Farrando décidèrent de retirer celui-ci de la vacation prévue dans la journée et de le confier pour analyse au cabinet Turquin. L’étude et la restauration de cette petite toile ont porté leur fruits : comme le murmuraient les observateurs les plus clairvoyants, il s’agit bien d’une œuvre inédite de Michael Sweerts ! Il fallait en effet un œil exercé pour reconnaître la main de l’artiste dans cette délicate petite figure enfantine, comme tremblant de peur, présentée dans une vitrine. La photographie (ill. 2) prise lors de la visite de salle pour la vente du 20 septembre en témoigne encore.


2. Photo issue de la visite de salle de la vente Farrando du 20 septembre 2019
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Les experts du cabinet Turquin ont fort judicieusement rapproché ce petit tableau d’une série des Cinq Sens dont deux autres éléments (ill. 3 et 4) sont connus et conservés depuis 1954 au Museum Boijsmans van Beuningen de Rotterdam [1]. Sur le premier d’entre eux, on admire un petit garçon tenant une bougie tout juste éteinte, symbolisant l’ Odorat [2]. Le second tableau conservé à Rotterdam, montrant une petite fille avec un bandage sur l’index de la main, est considéré comme une allégorie du Toucher. La toile redécouverte à l’hôtel Drouot dépeint un jeune enfant qui tient un fruit, il convient donc d’y voir une représentation du Goût. Les dimensions quasi identiques des trois tableaux accréditent la probabilité de leur appartenance à la même série des Cinq Sens - Sweerts en a réalisé plusieurs, avec des enfants mais aussi avec des adultes - et l’expression des visages de ces trois très jeunes enfants, qui n’ont pas plus de cinq ans, traduit un souci identique de naturalisme.


3. Michael Sweerts (1618-1664)
Un enfant tenant une bougie éteinte (allégorie de l’odorat)
Huile sur toile - 18,1 x 24,5 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen
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4. Michael Sweerts (1618-1664)
Une enfant avec un bandage au doigt (allégorie du toucher)
Huile sur toile - 18 x 24,6 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen
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On retrouve en effet la même mélancolie dans ces trois visages enfantins, soulignée par des larmes chez la petite fille à l’air boudeur, tandis que le petit garçon redécouvert à Drouot semble surpris par la texture ou le goût du fruit qu’il tient dans la main. Ces tableaux, datables des années 1650 - 1660 par comparaison avec d’autres œuvres de l’artiste, montrent combien Sweerts sut retranscrire la tendresse enfantine. Les trois enfants fixent le spectateur, partageant leur douleur ou leur désarroi avec une moue infiniment touchante, qui nous émeut encore plusieurs siècles plus tard. Si les trois figures sont extrêmement ressemblantes, il est permis de penser que la plus poignante est la dernière redécouverte : l’enfant aux lèvres entrouvertes redécouvert à Drouot semble encore tout interdit par la sensation qu’il vient d’éprouver.

Michael Sweerts est l’un des artistes les plus originaux du XVIIe siècle européen, son parcours atypique faisant de lui un parfait personnage de roman. Né à Bruxelles et mort parmi les Jésuites portugais établis à Goa, sur la côte indienne, sa carrière le mena à Rome et en France mais il travailla aussi à Amsterdam avant de partir pour l’Orient. Proche du cercle des Bamboccianti lors de son séjour italien, il sut également assimiler la leçon caravagesque ou adopter une palette claire, d’une grande sobriété, qui refuse les effets de clair-obscur qu’affectionnent pourtant ses contemporains. Quasiment monochromes, ces trois effigies enfantines partagent la même gamme colorée et le même cadrage resserré qui les rapproche du genre des tronies, fort prisé par les peintres nordiques. Gageons que ce visage à la fois tendre et mélancolique saura séduire les amateurs lors de sa prochaine vente, même si l’estimation a été corrigée depuis septembre : le tableau n’est plus proposé pour quelques centaines d’euros mais plus solidement estimé pour 80/120 000€...

Alexandre Lafore

Notes

[1Il s’agit plus précisément de dépôts de l’Agence du patrimoine culturel des Pays-Bas (RCE) ; les deux tableaux appartenant à l’État néerlandais.

[2Selon le site du musée, mais on pourrait fort bien y voir une allégorie du Toucher...

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