Un tableau de Dirck van Baburen pour le musée d’Utrecht

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31/1/20 - Acquisition - Utrecht, Centraal Museum - Il y a un an, le Centraal Museum d’Utrecht emportait aux enchères chez Sotheby’s à New York Le Banquet des dieux de Joachim Wtewael (voir la brève du 1/2/19), précieux petit cuivre maniériste qui fut ensuite présenté à la TEFAF Maastricht sur le stand du Vereniging Rembrandt. Le musée néerlandais vient de récidiver en achetant, toujours chez Sotheby’s à New York, un tableau, cette fois-ci monumental, de Dirck van Baburen (ill. 1) adjugé juste en dessous de l’estimation basse, pour 850 000 dollars sans les frais. C’est une acquisition [1] particulièrement judicieuse pour le musée qui avait organisé l’année dernière une grande exposition sur les Caravagesques d’Utrecht, dont les vedettes étaient Hendrick ter Brugghen, Dirck van Baburen et Gerrit van Honthorst.


1. Dirck van Baburen (vers 1594-1624)
Granida et Daifilo - 1623
Huile sur toile - 165,7 x 211,5 cm
Utrecht, Centraal Museum
Photo : Sotheby’s
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2. Gerrit van Honthorst (1592-1656)
Granida et Daifilo - 1625
Huile sur toile - 144,7 x 179 cm
Utrecht, Centraal Museum
Photo : Centraal Museum
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Le Centraal Museum d’Utrecht possédait justement depuis 1943 un tableau (ill. 2) de Gerrit van Honthorst qui constituera un pendant idéal à sa dernière acquisition puisque les deux toiles partagent le même sujet. Exécutées à deux ans d’intervalle, ces deux œuvres s’inspirent en effet de Granida, la célèbre pièce de théâtre néerlandaise de Pieter Corneliszoon Hooft qui remporta un immense succès au cours du XVIIe siècle et inspira plusieurs artistes du Siècle d’Or néerlandais. Cette pastorale en cinq actes se déroule en Perse et raconte les amours de la princesse Granida et du berger Daifilo. S’égarant au cours d’une partie de chasse, Granida rencontre un couple de jeunes bergers, Daifilo et Dorilea. Saisissant un coquillage, Daifilo offre à boire à la princesse qui vient de lui révéler son identité et dont il tombe immédiatement amoureux, abandonnant Dorilea. Son premier amour se voit ainsi déjà reléguée à l’extrême-gauche de la toile dans cette scène qu’a choisi Dirck van Baburen tandis que Gerrit van Honthorst nous montre le moment où le jeune couple, alangui, s’apprête à être séparé de force par les soldats visibles à l’arrière-plan. Ces deux scènes sont les plus fréquemment représentées dans la peinture, surtout la première, qui pouvait aisément s’adapter à un portrait de mariage où la fiancée devenait princesse persane pendant que le futur époux était dépeint en berger.

Les commanditaires des deux tableaux sont connus : celui de Gerrit van Honthorst fut probablement réalisé à l’occasion du mariage du stathouder Frédéric-Henri d’Orange-Nassau avec la comtesse Amalia van Solms en 1625 tandis que celui de Dirck van Baburen, peint seulement huit ans après la publication de Granida en 1615, en constituerait la première représentation dans l’art occidental. Le tableau est cité dans le testament de Peter van Hardenbroeck (1593-1656/58) qui le légua d’ailleurs à son homme de loi, Jan de Wijs. Le texte précise que la figure de Daifilo reprend ici les traits de Pieter van Hardenbroeck, qui épousa en 1628 Agnes van Hanxelaer, une ancienne religieuse qui avait justement fui son couvent en 1623 pour entamer une relation avec lui. L’histoire de Granida et Daifilo trouvait donc un écho parfait dans la vie du premier commanditaire du tableau de Dirck van Baburen.

Le tableau fut peint peu après le retour d’Italie de l’artiste, qui y séjournait depuis plusieurs années après avoir travaillé à Utrecht - où sa présence est attestée en 1611 - auprès du peintre Paulus Moreelse. L’expérience italienne est ici palpable : Dirck van Baburen sut interpréter avec talent la leçon de Caravage et les observateurs les plus attentifs [2] ont remarqué les pieds sales du berger Daifilo, particulièrement révélateurs du naturalisme prononcé adopté par l’artiste néerlandais. La toile n’est pas sans évoquer une œuvre peinte la même année, qui manquera pour toujours aux collections publiques françaises : l’exceptionnel Concert de Gerrit van Honthorst acquis en 2013 par la National Gallery of Art de Washington (voir la brève du 28/11/13). La figure féminine placée à la droite du tableau semble en effet porter la même robe bleue à bordure jaune que la princesse Granida de Dirck van Baburen mais il s’agissait manifestement d’un vêtement unisexe puisqu’on le retrouve également porté par Achille pleurant devant le corps de Patrocle, le dernier tableau de l’artiste, vendu en 2007 chez Christie’s New York et finalement acquis par la Gemäldegalerie Alte Meister de Cassel (voir la brève du 21/3/09). Véritable testament pictural de Dirck van Baburen, cette œuvre grandiose appartenait depuis le XIXe siècle à la famille Achille-Fould, qui la conservait au château Beychevelle à Pauillac depuis 1977. Dix ans plus tard, le tableau réapparut sur le marché de l’art parisien mais échappa malheureusement au Musée du Louvre qui, rappelons-le, ne possède toujours aucune œuvre de Dirck van Baburen...

Alexandre Lafore

Notes

[1L’acquisition du tableau a été assurée, comme pour le cuivre de Wtevael l’an dernier, par le soutien du Vereniging Rembrandt - mécène traditionnel des acquisitions des musées néerlandais, qui avait déjà permis de faire entrer le tableau de Gerrit van Honthorst en 1943 - via son Fonds voor Klassieke Beeldende Kunst) mais aussi du Mondriaan Fonds et du Stichting Elise Mathilde Fonds. La nouvelle présentation des collections du Centraal Museum, annoncée pour 2021, permettra sans doute de faire dialoguer les deux tableaux inspirés de Granida.

[2Signalons ces deux photos postées par l’historienne de l’art Maaike Dirkx sur son passionnant compte Twitter, Rembrandt’s Room.

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