Un coffret vénitien en cristal de roche pour l’Art Institute de Chicago

Alexandre Lafore

4/9/19 - Acquisition - Chicago, The Art Intitute - C’est un magnifique objet (ill. 1) que l’Art Institute de Chicago vient d’acquérir [1] sur le marché de l’art parisien, plus précisément auprès de la galerie Kugel qui l’exposait lors de l’édition 2018 de la Tefaf Maastricht. Ce précieux coffret rectangulaire (ill. 2 et 3) orné de 184 pièces en cristal de roche, exécuté à Venise à la toute fin du XVIe siècle, appartient à un petit groupe d’objets similaires dont il semble cependant être le plus riche. Seize colonnes torsadées en cristal de roche, avec la base et le chapiteau en bronze doré, viennent scander deux à deux ses côtés, soulignant l’aspect architectural de l’objet qui repose sur six pieds en vermeil ciselé de rinceaux feuillagés. Plusieurs de ces coffrets ornés de cristal de roche possèdent une origine royale ou papale et un usage singulier : destinés à contenir des langes brodés ou facie benedette, ils étaient parfois offerts par le pape à l’occasion de la naissance de l’enfant d’un souverain catholique. Cette tradition est attestée depuis le règne du pape Clément VIII (1592-1605) et un tel cadeau est réputé avoir été présenté au roi Henri IV et à la reine Marie de Médicis par le nonce Maffeo Barberini, le futur Urbain VIII. Les historiens ont parfois hésité sur la provenance de ces objets, constitués de bois laqué et rehaussé d’ornements dorés, les attribuant à des ateliers tantôt milanais, tantôt vénitiens.


1. Coffret en cristal de roche, argent doré et bois laqué
Venise, vers 1595 - 35 x 41 x 31,1 cm
Chicago, Art Institute
Photo : Galerie Kugel
Voir l´image dans sa page

La découverte de ce coffret a permis d’éclaircir un peu mieux l’usage comme la provenance de ces objets : son fond en argent doré, présentant un luxuriant décor de fleurs, de fruits et de rinceaux habités d’animaux porte un poinçon de Venise. De plus, la technique des arabesques dorées sur fond de laque noire est assez caractéristique de la production vénitienne qui imite les laques persans et ottomans dont des modèles pouvaient facilement circuler par le biais des reliures de manuscrits qui parvenaient aisément jusqu’à la cité des doges. Cette production de laque de style ottoman n’a guère duré plus d’un demi-siècle mais elle témoigne avec éclat de la richesse des échanges culturels entre Venise et l’Orient. Sur le couvercle de ce coffre, deux plaquettes sont gravées deux dédicaces latines « BONAE MATRI » et « VTERE FELIX » qui viennent confirmer la tradition attachée à ces objets. C’est la seule pièce connue du groupe à porter cette devise latine gravée en relation directe avec une naissance.


2. Coffret en cristal de roche, argent doré et bois laqué
Venise, vers 1595 - 35 x 41 x 31,1 cm
Chicago, Art Institute
Photo : Galerie Kugel
Voir l´image dans sa page
3. Coffret en cristal de roche, argent doré et bois laqué
Venise, vers 1595 - 35 x 41 x 31,1 cm
Chicago, Art Institute
Photo : Galerie Kugel
Voir l´image dans sa page

Son historique précis peut être retracé à grands traits : il correspond au premier lot de la vente de la collection du comte Raynal de Choiseul-Praslin (1839-1916), qui eut lieu à Paris en 1869. On précisait alors que le coffret avait été exécuté voire commandé pour le roi Sigismond III de Pologne, à l’occasion de la naissance de son premier enfant, le futur roi Ladislas IV (1595-1648). Il a ensuite dû passer dans les collections de son frère et successeur, le roi Jean II Casimir (1609-1672) qui s’est exilé en France après la mort de sa femme Louise-Marie de Gonzague et s’est retiré à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, où son cénotaphe est encore visible de nos jours. C’est certainement à ce moment-là que le coffret arriva en France : on sait aussi que Louis XIV avait acquis en 1669 de plusieurs joyaux provenant de feue la reine de Pologne, ce qui laisse imaginer que le roi Jean II Casimir avait emporté de nombreuses pièces lors de son exil français. Par la suite, le coffret passa dans les collections des Choiseul-Praslin. Il en porte toujours trace : la clef en or, réalisée à Paris entre 1847 et 1869 dans le style néo-Renaissance, est ornée de trois croissants ou C entrelacés et surmontés d’une couronne comtale (ill. 4 et 5). Cette clef, qui apparaît sur la photo du catalogue de la vente de 1869, est toujours visible en 1884 lorsqu’Alfred de Rothschild publie le catalogue de sa collection : il fut donc le dernier propriétaire connu de ce coffret, qui réapparut cependant en vente publique à Nice en 1965, avant de passer la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle dans une collection particulière.


4. Coffret en cristal de roche, argent doré et bois laqué
Venise, vers 1595 - 35 x 41 x 31,1 cm
Chicago, Art Institute
Photo : Galerie Kugel
Voir l´image dans sa page
5. Coffret en cristal de roche, argent doré et bois laqué
Venise, vers 1595 - 35 x 41 x 31,1 cm
Chicago, Art Institute
Photo : Galerie Kugel
Voir l´image dans sa page

Il faudra donc désormais se rendre dans le grand musée américain pour admirer cette magnifique pièce, qui n’est cependant pas la première à intégrer une collection publique américaine puisque le Saint Louis Art Museum conserve – sans l’exposer – un coffret très proche, dont la composition quasiment identique de la plaque du fond suggère que les deux pièces proviennent du même atelier.


6. Pieter Gerritsz. van Roestraten (1630-1700)
Nature morte
Huile sur toile - 80 x 109 cm
Collection particulière
Photo : Dorotheum
Voir l´image dans sa page
7. Coffret-reliquaire de saint Hilaire
XVIIe siècle
Bois d’ébène, bronze doré, verre, cristal de roche - 27 x 41,5 x 30 cm
Poitiers, église Saint-Hilaire-le-Grand
Photo : Ville de Poitiers
Voir l´image dans sa page

En raison de leur luxe et de leur prestige, ces coffrets ont pu servir comme modèles à des peintres comme le flamand Pieter Gerritsz. Van Roestraten, gendre de Frans Hals, qui s’est spécialisé dans les natures mortes avec des pièces d’orfèvrerie et dont un des tableaux récemment passé en vente (ill. 6) représente un coffret du même modèle que celui que vient d’acquérir le musée de Chicago. Ces coffrets ont également été utilisés comme reliquaires : c’est le cas de celui (ill. 7) de saint Hilaire, à Poitiers, conservé depuis la fin du XIXe siècle dans une grande châsse néo-gothique offerte par les fidèles.

Alexandre Lafore

Notes

[1via Kate S. Buckingham Endowment Fund ; Paul H. Leffmann and Chester D. Tripp Major Acquisition funds ; Mary Waller Langhorne and Harry and Maribel G. Blum endowment funds ; Irish Gala and Harry A. Root and Curtis Chapin Palmer European Decorative Arts purchase funds ; Gladys N. Anderson Endowment Fund ; Richard T. Crane Memorial Fund ; Mary Swissler Oldberg Endowment Fund ; Decorative Arts Purchase Fund ; European Decorative Arts General, Ivan and Jean Plaut, Charles R. Feldstein, General Acquisition, Bessie Bennett, and Mr. and Mrs. Joseph Varley endowment funds ; Wendell Fentress Ott Fund

Mots-clés

Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.