Trésors nationaux : l’hémorragie

Julien Lacaze

Des statistiques fantômes

Le 6 septembre 2016, il y a maintenant plus de deux ans, l’association Sites & Monuments demandait au ministère de la Culture (parmi d’autres documents) la communication des statistiques relatives aux exportations d’œuvres d’art. Celles-ci avaient en effet disparu des Chiffres clés de la Culture après 2013 (pour les statistiques postérieures à 2011).

La Commission d’Accès aux Documents Administratifs (CADA) a heureusement considéré dans son avis du 19 janvier 2017 que ces statistiques, « si elles existent, sont communicables à toute personne qui en fait la demande » (voir ici). Un avis auquel le ministère de la Culture a refusé de se conformer (fait rare), obligeant l’association à se tourner vers le Tribunal administratif.

Le ministère affirma alors dans ses écriture qu’« il n’existe pas de recensement statistique relatif au nombre total, et par catégories, des certificats délivrés, à leur valeur déclarée totale et par catégories, à la destination des biens exportés, [aux] chiffres symétriques relatifs aux importations » (mémoire du sous-directeur des affaires juridiques du ministère de la Culture daté du 9 novembre 2017, p. 5 ; ill. 1). La négation par le ministère des statistiques relatives aux œuvres exportées montrait qu’il n’entendait conduire aucune politique dans ce domaine (voir ici).

Le tribunal administratif, relevant que le ministère « précise toutefois dans son mémoire en défense que ces certificats sont chiffrés à 35 000 sur la période considérée », ce qui était contradictoire, donna raison à Sites & Monuments le 21 février 2018 en ordonnant la transmission « des données statistiques ou chiffrées se rapportant aux certificats de sorties du territoire si toutefois ces dernières existent comme il a été indiqué dans l’avis de la CADA ».


1. Conclusions du ministère de la Culture du 9 novembre 2017 affirmant l’inexistence des statistiques relatives aux certificats d’exportation.
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2. Lettre du ministère de la Culture du 25 septembre 2018 communiquant les statistiques relatives aux certificats d’exportation
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Alors que le ministère de la Culture portait l’affaire en appel devant le Conseil d’État (voir cet article), le directeur général des patrimoines par intérim adressait à l’association, par un courrier du 25 septembre 2018 (ill. 2), les statistiques relatives au nombre total, et par catégories, des certificats délivrés entre 2010 et 2017, contredisant ainsi l’argumentation antérieure du ministère. C’était tout à son honneur. Espérons que le nouveau directeur général des patrimoines (voir la brève du 14/11/18) continuera dans cette voie en fournissant enfin les certificats d’exportation...

Restait désormais à exploiter les statistiques communiquées, couvrant la période de 2010 à 2017, en les confrontant à deux moyens essentiels d’enrichissement des collections publiques : les mécénats liés au statut de trésor national et les budgets d’acquisition de l’État. Si d’autres sources d’enrichissement existent (dons, dations, fraction du produit de la billetterie des établissements publics, collectivités territoriales, société d’amis…), l’étude de ces deux ressources est révélatrice.

Explosion des exportations d’œuvres d’art pour un nombre de trésors nationaux constant…

Les Chiffres clés de la Culture pour 2018 titrent, dans un chapitre consacré au commerce extérieur : « Des sorties du territoire record d’objets d’art, de collection et anciens en 2016 » (derniers chiffres disponibles). Ainsi, comme le montrent les courbes ci-dessous (ill. 3), les exportations d’œuvres s’élevaient à 1799 millions d’euros en 2016, alors que les importations étaient, à ma même date, de 601 millions d’euros. Soit un excédent commercial de près d’1,2 milliard d’euros. Remarquons que si un excédent commercial est en général un indicateur positif pour l’économie, il constitue en réalité une grave perte patrimoniale lorsqu’il s’agit du commerce d’œuvres d’art, d’autant que la décontextualisation d’une œuvre peut difficilement être compensée par l’entrée d’une autre. La procédure intentée contre le ministère de Culture est probablement à l’origine de l’introduction de ces courbes dans les Chiffres clés 2018 (voir ill. 3), puisqu’elles n’y figuraient pas auparavant [1].
Si ces chiffres sont inquiétants, il est cependant délicat de se faire une idée précise des exportations définitives d’œuvres à partir de ces seules données, le ministère précisant qu’elles « se rapportent à une grande diversité de transaction économiques, commerciales et non commerciales [, que] Ces objets sont déplacés pour être restaurés, évalués, expertisés, donnés, achetés ou vendus mais aussi le temps de la tenue, à l’étranger ou en France, d’une exposition temporaire, d’un salon ou d’une foire ».


3. Courbe des exportations d’ « objets d’art, de collection et anciens » comparée à celle des importations de ces mêmes biens. Source : Chiffres clés de la Culture 2018, p. 107 (première occurrence pour ces courbes)
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Les chiffres des octrois de certificats d’exportation permettent en revanche d’évaluer avec plus de certitude la sollicitation internationale du patrimoine mobilier français. Les statistiques couvrant la période 2010-2017, obtenues de haute lutte, permettent de prolonger les données publiées jusqu’en 2013 (pour les chiffres de 2011) dans les Chiffres clés de la culture.

Le nombre des certificats octroyés est d’autant plus pertinent qu’il ne concerne que certains biens culturels, franchissant des seuils financiers, donc a priori significatifs pour le patrimoine. Pour prendre l’exemple des catégories de certificats dont Sites & Monuments a demandé la consultation (voir ici), la catégorie 2, relative aux fragments de décors démembrés, est assortie d’un seuil à 0 euro en raison de sa sensibilité particulière ; la catégorie 3, relative aux tableaux, comporte un seuil élevé de 150 000 euros (en particulier pour l’art ancien) ; la catégorie 7, celle des sculptures, un seuil à 50 000 euros ; la catégorie 13b, relative aux collections historiques, un seuil à 50 000 euros ; la catégorie 15, celle dédiée au mobilier et aux objets d’art, étant assortie d’un seuil de 50 000 euros (également élevé dans ce secteur du marché aujourd’hui dévalorisé). Nous renvoyons, pour le surplus, à l’annexe 1 de l’article R. 111-1 du code du patrimoine.

Les statistiques relatives aux octrois de certificats doivent évidement être mises en regard des refus de certificats - bien devenant ipso facto des trésors nationaux - dont notre action a eu également le mérite de renforcer la publicité (désormais annuelle), qui était très aléatoire jusqu’à présent (voir ici et ici).

L’examen de la courbe ci-dessous (ill. 4) montre une phase de croissance rapide des demandes d’exportation entre 1993 et les années 2000, menant le nombre des certificats octroyés de 2500 à 8000, correspondant probablement à la mise en place du marché commun et à l’internationalisation du marché français, puis une croissance moins forte) [2], mais continue en tendance, portant le nombre des certificats de 8000 à plus de 10 000 en 2017, chiffre symbolique jamais franchi depuis la création, en 1993, de l’actuelle procédure d’exportation.


4. Courbes des certificats octroyées toutes catégories confondues (en bleu) comparée à celle des certificats refusés (biens classés « trésors nationaux », en rouge) ; Le premier tracé a été élaboré à partir des Chiffres clés de la Culture, complétés, pour la période 2011-2017, par les statistiques communiquées en septembre 2018 par le ministère de la Culture. Le détail des exportations par catégories de biens culturels peut être trouvé ici.
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Au regard de cette très forte augmentation des octrois de certificats sur une période de 25 années, le chiffre des refus de certificats semble immuable (voire en baisse entre 2007 et 2014), toujours limité à une dizaine d’œuvres par an (sans tenir compte des trésors nationaux finalement exportés faute de solution d’achat…). Ainsi, 11 certificats ont été refusés en 1993, comme en 2017, alors que le nombre des certificats octroyés était entre-temps multiplié par quatre, passant de 2580 à 10 249 ! Comment expliquer que le nombre des trésors nationaux, définis par la loi comme des biens culturels « d’importance majeure pour le patrimoine national » (article L. 111-1 5e du code du patrimoine), n’ait pas évolué dans des proportions semblables, passant d’une dizaine en 1993 à une trentaine ou à une quarantaine aujourd’hui ? Le chiffre actuel de 0,1 % de refus de certificats, pour des œuvres a priori importantes correspond-il à la réalité, ou est-il marqué de malthusianisme ?

Il semble en effet que la stabilité du nombre des trésors nationaux relève d’une pratique administrative assumée. Ainsi, dans une interview donnée en 2006 à Connaissance des Arts, le service des musées de France expliquait : « sur toutes les œuvres pour lesquelles nous recevons une demande de certificat, très peu sont qualifiées « trésor national ». Nous faisons entre 8000 et 9000 certificats par an et la moyenne des refus est de 10 ou 12, justement parce que cela reste un système d’exception. »


5. Antonio Canova (1757-1822), 1814
Buste de la Paix, 1814
Marbre - H. 53 cm
Vente Sotheby’s, Londres, 4 juin 2018, lot 25
Adjugé 5 303 500 livres sterling.
Reconnu comme Trésor National par la
Grande-Bretagne le 2 novembre 2018
Photo : Sotheby’s
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6. Antonio Canova (1757-1822)
Buste de Joachim Murat, 1813
Marbre - 50 x 66 cm
Vente Christie’s Paris du 28/11/17
. Adjugé 4 320 000 euros
Non reconnu comme Trésor National par la France. Demande de consultation du dossier d’exportation rejetée (voir ici).
Photo : Christie’s
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Un système d’exception, certes, mais qui répond à un critère légal, celui de l’« importance majeure pour le patrimoine national », qui ne plafonne nullement le nombre des trésors nationaux (et certainement pas davantage à dix). Si le refus de certificat conduit à une exportation, le problème de financement devient patent, alors que l’on a manifestement tendance à « casser le thermomètre pour faire tomber la fièvre » en ne refusant pas certains certificats qui devraient l’être (ill. 5 et 6). La délivrance secrète de leur passeport aux désormais fameux portraits de Rembrandt (voir ici) – dont la qualité de trésor national ne pouvait être niée [3] –, tout comme l’absence de publication des statistiques, relevaient malheureusement de cette logique. Comment comprendre aussi le classement trésor national par la Grande-Bretagne (voir ici) d’un buste de Canova représentant la Paix (ill. 5) et la délivrance par la France de son certificat à un rare buste de Murat, notre figure de la Guerre, illustration de l’art d’un sculpteur peu commun dans les collections nationales (ill. 6) ?

Explosion des exportations d’œuvres d’art et diminution de moitié des budgets d’acquisition…

Alors que le nombre des certificats d’exportation octroyés passait entre 2010 et 2017 de 7722 à 10 249, c’est-à-dire augmentait d’un tiers, le budget d’« acquisition et enrichissement des collections publiques » était divisé par deux durant la même période (ill. 7 ; voir cet article). Il passait ainsi de 17 millions en 2011 à environ 9 millions d’euros en 2013, une baisse que l’actuel projet de budget se propose de reconduire, avec 9,8 millions de crédits, malgré un chiffre record d’exportation d’œuvres en 2017 (publié il est vrai ici pour la première fois) [4].

En 2017, la somme de 9,08 millions avait été affectée, pour 2,2 millions, aux musées nationaux (achat de la Vierge allaitant l’Enfant de Jean Hey pour Cluny – brève du 27/3/17, de vases à fond pourpre pour le musée de Sèvres, de photographies de la succession d’Alfred de Vigny pour la BNF…) ; pour 3,7 millions à divers établissement publics de l’État (achat de dessins de Malevitch pour le centre Pompidou, achat du Portrait de Murat par Gérard pour le musée de l’Armée – brève du 24/3/17…) et pour 3,1 millions aux musées territoriaux (Diptyque de Charlotte de Savoie pour le musée de Chambéry (brève du 23/8/17, service à thé de Louis-Philippe pour le musée de la céramique de Rouen (brève du 19/7/17), tableau de Michael Sweerts pour le musée de Grenoble (brève du 27/4/18), mosaïque du dieu Océan pour les musée de Vienne…) Ainsi, généralement, 2/3 des crédits d’État bénéficient aux collections nationales et 1/3 aux musées des collectivités et toute diminution des crédits est à répercuter dans cette proportion [5].


7. Tableau constitué à partir des rapports annuels de performances annexés au projet de loi de règlement du budget et d’approbation des comptes, Culture (2011-2017). On note une forte baisse des crédits d’« acquisition et d’enrichissement des collections publiques » à partir de 2013. Voir ici.
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Cette baisse de 8 millions d’euros environ, reconduite depuis 6 ans (et bientôt 7), représente aujourd’hui près de 50 millions d’euros cumulés, en moins, pour les acquisitions. Les conséquences de cette diminution sont évidemment d’autant plus grandes qu’elle se fait dans une période d’explosion des exportations.

Ainsi, les spectaculaires cloches en argent du service Penthièvre-Orléans (ill. 8), pièces maîtresses du seul service princier ayant survécu à la Révolution, que le musée du Louvre s’emploie à remembrer depuis plus de 50 ans (ill. 9), pourtant dûment reconnues trésor national le 9 juillet 2010 (voir ici et ici), ont, faute de financement, obtenu leur certificat d’exportation le 5 février 2013. Les crédits d’acquisition passaient, il est vrai, cette même année, de 15,26 à 8,73 millions d’euros. Le ministère de la Culture refusant de laisser consulter ce dossier (voir ici), nous ignorons la somme qui aurait été nécessaire à leur acquisition. Ces objets sont désormais prêtés par un particulier au musée de Boston (voir ici), où ils finiront probablement…


8. Antoine-Sébastien Durant (maître en 1740)
Cloches en argent du service Penthièvre-Orléans
Fouine et pigeon & Renard et coq, , Paris, 1755-57
Reconnues trésor national le 9 juillet 2010 sur un avis de la CCTN du 19 mai 2010
Certificat d’exportation délivré le 5 février 2013
Photos : auteurs inconnus
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9. Éléments du service Penthièvre-Orléans aujourd’hui réunis au musée du Louvre.
Acquisitions en 1946 (don David David-Weill), 1971 (don Pierre David-Weill),
1987 (achat), 1992 (don Edmond Safra) et 1994 (don société des Amis du Louvre)
Photo : RMN-GP
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Une saine politique d’acquisition devrait aussi être offensive et permettre le rapatriement de certaines pièces importantes. La partie la plus conséquente d’un autre service (comportant de nombreuses pièces de forme) (ill. 10), celui au marly rouge ou « aux papillons » de Napoléon 1er, fameux pour avoir suivi l’Empereur dans son exil à l’Île d’Elbe, était récemment disponible sur le marché international. Il est dommage, faute de crédits, que le château de Fontainebleau, d’où il provient, et qui tente de le remembrer pièce après pièce (il en possède 8 aujourd’hui) (ill. 11), n’ait pu participer aux enchères ou soumettre une offre à la famille Rockefeller, a priori bien disposée à son égard [6].


10. Manufacture de Sèvres
Service à dessert « Marly rouge » commandé en 1807 par Napoléon Ier et emporté avec lui lors de son exil sur l’île d’Elbe
Vente Christie’s, New York, 9 mai 2018
collection de Peggy et David Rockefeller, lot 118, adjugé 1 812 500 dollars
Photo : Christie’s
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11. Éléments du service aujourd’hui réunis au château de Fontainebleau.
Acquisitions en 2001 (3 assiettes), 2008, 2012 (2 assiettes), 2013 (compotier) et 2017
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Ces deux achats, manqués faute de crédits, auraient pourtant permis, par leur caractère spectaculaire et le sens qu’ils auraient donné à d’autres pièces conservées dans les collections nationales, de créer un point d’intérêt touristique dans un domaine, lié à la gastronomie, où notre pays bénéficie déjà d’une forte notoriété. Il s’agit, plus que d’une dépense, d’investissements définitivement manqués !

Ayant opté pour la non publication de statistiques montrant la sollicitation croissante de notre patrimoine mobilier, le ministère de la Culture se privait malheureusement du meilleur argument pour obtenir une hausse des capacités d’acquisition des musées.

Des remèdes budgétaires et fiscaux nécessaires

Le relèvement des crédits d’acquisition d’État, au moins au niveau antérieur à 2013 (soit 17 millions d’euros, voir ill. 7), est ainsi absolument nécessaire, sachant que le seul musée Getty a dépensé en 2016 plus de 100 millions de dollars en dessins et tableaux anciens (voir ici).


12. Projet de loi de finances pour 2019, ministère de la Culture, présenté le 24 septembre 2018, p. 4 et 24. Part du patrimoine dans le budget total et, au sein de cette rubrique, des « acquisitions et enrichissements des collections publiques ». Cette ligne représentera 0,1 % du budget total du ministère de la Culture pour 2019
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Le projet de loi de finances pour 2019 (ill. 12) prévoit pourtant toujours de consacrer 9,8 millions d’euros (chiffre en augmentation de 3%) aux acquisitions sur un budget total de 9729 millions alloué à la Culture et à la Communication (voir ici), c’est-à-dire de leur consacrer 0,1 % du budget ministériel [7], représentant lui-même 1% du budget de l’État (c’est-à-dire au final 0,00001% de ce dernier). A titre de comparaison, le chapitre dédié à l’« audiovisuel public » représente 39,7 % du budget ministériel… La ligne « acquisitions et enrichissements des collections publiques », pourtant si importante pour l’attractivité touristique et le prestige national - alors que chaque acquisition manquée l’est généralement pour toujours en raison de l’activité de certains musées étrangers - est manifestement sacrifiée.


13. Jules Cavelier (1814-1894)
Pénélope dite aussi Pénélope endormie, 1849
Marbre - 47 x 805 x128 cm
sur son socle et dans son contexte d’origine au château de Dampierre (Yvelines)
(deux premières illustrations), puis au Musée d’Orsay à partir de 2016
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Mais l’augmentation du budget des musées n’est pas toujours la solution. Ainsi, l’achat par le musée d’Orsay en 2016 de la Pénélope de Pierre-Jules Cavelier (1814-1894), placée en 1849 par le duc de Luynes en bas de l’escalier de son château de Dampierre (Yvelines), sur un socle en marbre campan resté en place (ill. 13) témoigne d’un enrichissement des collections nationales fait au détriment du patrimoine (voir la brève du 15/7/16) !


14. À gauche, Johan Christian Neuber (1732-1808), table dite « de Teschen » offerte en 1779 par Marie-Thérèse d’Autriche au baron de Breteuil, conservée de 1821 à 2014 au château de Breteuil (Yvelines),
date de son acquisition par le Louvre.
À droite, copie en résine aujourd’hui présentée au château de Breteuil
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L’achat par le musée du Louvre de la fameuse table dite « de Teschen », conservée par le marquis de Breteuil au château de Breteuil (Yvelines), dont elle était le joyau a certes empêché heureusement son exportation (voir la brève du 2/2/15). Mais elle n’attirera aucun visiteur supplémentaire au musée du Louvre, alors qu’elle avait tout son sens patrimonial et touristique dans son écrin d’origine. Ce n’est pas la copie en résine qui en a été réalisée qui modifiera ce constat (Ill. 14)…

La solution muséale n’est ainsi, dans le cas des patrimoines privés contextuels, qu’un pis aller.

Depuis la loi relative à la liberté de création, à architecture et au patrimoine de juillet 2016, des dispositifs particulièrement pertinents existent pourtant. Il est ainsi désormais possible, par un « classement mixte », d’attacher une œuvre à perpétuelle demeure (voir l’article 622-1-2 du code du patrimoine) ou, par un classement comme « ensemble mobilier », de maintenir la cohérence d’objets partageant une même histoire tout en limitant leur mouvement au territoire national (voir l’article). Ces nouveaux instruments juridiques, permettant la transmission d’ensembles patrimoniaux complets (demeure meublée ou collection d’objets), sont mis à la disposition des propriétaires. Mais supprimer la liberté de mouvement internationale d’un bien culturel (pour les classements simples ou les ensembles mobiliers) ou l’annihiler totalement (pour ceux attachés à perpétuelle demeure) diminue fortement leur valeur. Cette moins-value, qui équivaut à l’abandon d’une partie des prérogatives de la propriété au profit du patrimoine, devrait pouvoir être valorisée fiscalement, comme le sont les dons, dations ou mécénats au profit des musées.


15. Campagne de financement participatif organisée par Dartagnan pour le retour au château de Villandry (Indre-et-Loire) du guéridon de Jacob-Desmalter (1770-1841) commandé par Jérôme Bonaparte (1784-1860) pour le château offert en 1807 par son frère Napoléon 1er
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Il serait ainsi juste que la notion de « don », de « dation » ou de « mécénat de servitude » soit consacrée par le droit fiscal. Le propriétaire d’un monument pourrait alors régler ses droits de succession en acceptant d’attacher un bien à perpétuelle demeure (on peut alors estimer la perte valorisable fiscalement à 80 % de celle de l’objet) ou régler ses impôts sur le revenu en consentant à un don de servitude. Ainsi, une dation aurait notamment permis d’attacher au château de Dampierre la Pénélope de Cavelier ou sa bibliothèque (voir ici), préparant ainsi sa cession comme un tout patrimonial. Une entreprise pourrait aussi défiscaliser à 90% le règlement fait par elle d’une importante indemnité de classement (afin par exemple de maintenir en place la table de Teschen).


16. Tapisserie en laine et soie, ateliers du faubourg Saint-Marcel à Paris, sous la direction d’A. de Comans. Première moitié du XVIIe siècle. L’Enlèvement de Proserpine. H. 354 cm – L. 559 cm. Classée au titre des monuments historiques en 1990, vendue en 1994 avec les collections du château de Sourches (Sarthe), rachetée par son nouveau propriétaire en vente publique le 15 juin 2018
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Il conviendrait également de valoriser fiscalement les collectes permettant le retour et l’attachement à perpétuelle demeure d’une œuvre dans son contexte d’origine (cette possibilité n’existe actuellement que pour les restaurations immobilières). Ainsi, une valorisation fiscale aurait contribué au succès de la souscription pour le retour du guéridon de Joseph Bonaparte à Villandry (Indre-et-Loire) (ill . 15), qui n’a rassemblé que 3955 euros sur les 40000 recherchés même si au final l’œuvre a pu être acquise pour Villandry (voir la brève du 8/9/17). Une préemption pour le compte d’un privé s’engageant à accepter une servitude de classement à perpétuelle demeure (ouvrant droit à valorisation fiscale) pourrait également être créée dans ce but de remeublement. Pourquoi ne pas notamment avoir encouragé par ce double avantage le retour de la tapisserie de L’Enlèvement de Proserpine (ill. 16) au château de Sourches (Sarthe) (voir ici) ?

Les détails techniques de ces propositions, et leurs contreparties en termes de visibilité pour le public, peuvent être trouvés sur le site de Sites & Monuments.

Ces dispositifs, réclamés depuis deux ans et repris dans le Livre Blanc des associations du patrimoine (voir ici), sont indispensables au maintien de chefs-d’œuvre dans les campagnes, démarche la plus fructueuse pour l’économie locale.

Face à l’évaporation mondiale du patrimoine mobilier français, il s’agit de donner à sa protection contextuelle des moyens s’approchant de ceux des musées, dont les capacités d’acquisition doivent être parallèlement renforcées.

Julien Lacaze

Notes

[1Voir Chiffres clés 2017, p. 102 ; Chiffres clés 2016, p. 102 et courrier du 25 septembre 2018 reproduit en ill. 2.

[2Signalons, au cours de cette période, un décret n° 2001-894 du 26 septembre 2001 créant un seuil spécifique à 30 000 euros pour les aquarelles, gouaches et pastels, distinct de celui des tableaux fixé à 150 000 euros (abaissement de seuil susceptible d’augmenter le nombre des certificats délivrés) et un décret n° 2004-709 du 16 juillet 2004 supprimant le seuil à zéro pour les objets archéologiques (hors fouilles) et les monnaies : seuils fixés à 1500 euros pour l’archéologie et 1500 euros pour les monnaies antérieures à l’année 1500 et à 15 000 euros pour celles postérieures à cette date. Par ailleurs, pour les incunables, manuscrits et archives, dont les seuils étaient également fixés à zéro, il créait un seuil à 1500 euros (incunables et manuscrits) et à 300 euros (pour les archives) en cas d’exportation vers un pays d’Europe (création de seuils susceptible de diminuer le nombre des certificats délivrés).

[3Et a d’ailleurs été reconnue par la suite lorsqu’ils ont été classés œuvres d’importance patrimoniale majeure qui s’applique à des œuvres conservées à l’étranger, ou disposant de leur passeport, avec des critères identiques aux trésors nationaux.

[4Ces chiffres ont été communiqués au sénateur Philippe Nachbar, rapporteur pour avis des crédits relatifs au patrimoine, du projet de loi de finances 2019 à l’occasion d’une table ronde

[5Voir rapport annuel de performances, annexe au projet de loi de règlement du budget et d’approbation des comptes pour 2017, Culture.

[6John - D. Rockfeller fit en 1924 un premier don d’un million de dollars à répartir entre le palais de Fontainebleau, le château de Versailles et la cathédrale de Reims.

[7Le patrimoine monumental n’est pas tellement mieux loti puisque la ligne «  entretien et restauration des monuments historiques  » représente environ 3% du budget du ministère de la Culture.

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