14/7/23 - Acquisition et travaux - Bayeux, Musées - Le Parisien nous l’apprenait dans un article daté du 11 juillet : une habitante de Bayeux, Nicole Paolini, décédée en mars dernier à l’âge de 86 ans et sans enfant, a légué des biens estimés à 2 millions d’euros au musée municipal de Bayeux, le Musée Baron Gérard (ill. 1). On peut lire dans l’article que « Une fois tous les biens vendus, le montant constitué devrait permettre de combler l’emprunt contracté par la ville il y a quelques années pour la restauration du musée. » Loïc Jamin, l’adjoint au maire adjoint notamment en charge des musées ajoute « nous allons aussi pouvoir acheter de nouvelles œuvres ».
Nous avons été dans un premier temps un peu gêné par cette affectation du legs au remboursement d’un prêt vieux d’une dizaine d’années. En général, en effet, un donateur ou un légataire à un musée ne fait pas ce geste généreux pour venir payer des dépenses déjà réalisées et votées par une mairie. C’est pourtant souvent le cas, et cela pose vraiment problème. Le principe de non affectation des recettes dans la comptabilité publique est responsable de ce type de dérives qui sont fréquentes. Nous en dénoncions un exemple dans une brève parue en 2014 à propos d’un tableau restauré de la Ville de Paris [1]. Il arrive en effet souvent que des dons faits pour des musées ou le patrimoine d’une ville soit versés au budget municipal (ce qui est la règle) sans que cet argent soit affecté à la destination prévue initialement par le destinataire. Plutôt que venir en plus des financements de la mairie, il vient simplement s’y substituer.
Nous avons pu parler avec Loïc Jamin puis avec Antoine Verney, le conservateur en chef des Musées de Bayeux. Ceux-ci nous ont convaincu que le souhait de la donatrice, qui avait pris contact avec le musée au moment des travaux du musée, était effectivement que cet argent puisse venir aider la ville à financer ce chantier. Il reste que dix ans plus tard, on peut regretter qu’il ne soit pas plutôt affecté entièrement à des actions à venir, qu’il s’agisse par exemple de restaurations ou d’acquisitions. Loïc Jamin a d’ailleurs reconnu qu’il s’était posé cette question et que c’est pour cela qu’il avait demandé que le legs serve aussi à l’achat d’œuvres d’art. Il nous a par ailleurs dit que l’intérêt de rembourser le prêt par anticipation serait examiné pour voir si cela était ou non intéressant...

Paysage à Argenteuil, 1889
Huile sur toile - 60 x 73 cm
Bayeux, Musée Baron Gérard
Photo : Auteur inconnu (domaine public)
Nous n’avons jamais évoqué jusqu’à présent, à tort, le Musée Baron Gérard de Bayeux, à l’exception, au détour d’un article, du dépôt par l’État d’un tableau de Gustave Caillebotte (ill. 2) acquis en dation en 2019 (voir la brève du 2/9/19).
Signalons le legs récent par Jean d’Harcourt descendant du neveu de François Gérard, du portrait des frères de l’artiste peint par celui-ci en 1792 (ill. 3).
Celui-ci, lorsqu’il peint l’œuvre, n’est âgé que de 22 ans, tandis que ses frères ont respectivement 12 ans (Alexandre, à gauche du tableau) et 15 ans (Henri, à droite). Leur père était mort en 1790, et leur mère devait disparaître l’année suivante, ce qui laissa les deux enfants à la charge de l’artiste.

Alexandre et Henri Gérard, frères du peintre, 1792
Huile sur toile - 53,2 x 64,3 cm
Bayeux, Musée Baron Gérard
Photo : Musée Baron Gérard
Il s’agit donc d’une des toutes premières œuvres de Gérard, qui était connue par une gravure dans le troisième volume du catalogue de ses œuvres peintes publié en 1857 par son neveu Henri-Alexandre.
En raison du décès de son père, il avait dû renoncer à participer au concours du Prix de Rome auquel il était arrivé pourtant second en 1789. La qualité de ce portrait intime montre que l’artiste, élève de David, était déjà parvenu à la plénitude de son art, ce que confirmera sa brillante carrière à venir.
Si nous n’avions pas parlé jusqu’à présent du pourtant très intéressant Musée Baron Gérard, nous avions cependant abordé la question de la tapisserie de Bayeux alors qu’il était fortement question de l’envoyer en exposition en Angleterre, une promesse faite par Emmanuel Macron à la première ministre britannique d’alors Theresa May. Nous expliquions dans cet article pourquoi cette idée, peut-être séduisante sur le papier, était dangereuse, compte-tenu de l’état et de la taille de la tapisserie (en réalité une broderie, comme on le sait). Fort heureusement, cette promesse a été aussitôt oubliée qu’elle avait été faite, déclenchant bien inutilement une polémique. Le gouvernement britannique n’a d’ailleurs pas donné suite non plus à ce projet qui est désormais abandonné.
Depuis, la tapisserie, qui appartient à l’État mais qui n’avait aucun statut officiel, a été officiellement déposée au Musée Baron Gérard de Bayeux pour 47 ans, avec une date de renouvellement officiel symbolique en 2066, soit 1000 ans après les faits racontés par l’œuvre.
Le projet que nous annoncions, la « refonte du programme architectural, technique et muséographique du musée actuel » avance néanmoins, et l’agrandissement du musée qui devrait avoir lieu en 2027-2028 pour un budget de 28 millions d’euros progresse. Il s’agira d’exposer la tapisserie de 70 m sur toute sa longueur (elle est aujourd’hui courbée pour tenir dans une pièce moins large), en la présentant légèrement inclinée pour éviter les tensions qui pèsent sur elle lorsqu’elle est exposée verticalement. L’inclinaison pourra varier, et les restaurations pourront avoir lieu sur place.
Il reste à espérer que le nouveau bâtiment, qui sera relié à l’ancien et dont la maîtrise d’ouvrage a été confiée officiellement le 5 juillet par le conseil municipal [2] au cabinet britannique RSHP (celui de Richard Rogers disparu en décembre 2021), saura se fondre dans le secteur sauvegardé de la ville de Bayeux, la seule grande cité normande à ne pas avoir souffert des bombardements de la Seconde guerre mondiale.
