Madonna et Langlois, une passion française

1. Jérôme-Martin Langlois (1779-1838)
Diane et Endymion, vers 1822
Huile sur toile - 318 x 211 cm
États-Unis, collection particulière
Photo : Wikipedia/Domaine public
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Nous avions dit que nous n’en parlerions pas, et c’est déjà la deuxième fois que nous l’évoquons : il s’agit bien sûr de l’ « affaire » Madonna, du désormais fameux tableau de Jérôme-Martin Langlois qu’elle a acquis il y a une trentaine d’années (ill. 1).

Il est vrai qu’il est difficile de l’ignorer : l’histoire fait la une de tous les journaux français et internationaux ! Avec pratiquement à chaque fois de nombreuses erreurs factuelles répétées. Nous renvoyons à notre premier article pour les connaître.

Mais le communiqué récemment diffusé en vidéo par Brigitte Fouré, la maire d’Amiens, constitue indéniablement un rebondissement : l’affaire devient politique, et même une affaire d’État puisque celle-ci aurait demandé l’appui d’Emmanuel Macron qui, on le sait, est originaire de la ville, pour que la chanteuse prête le tableau à Amiens.

Cette demande de prêt du tableau est cependant assortie d’une question de fond. Soit ce n’est - ce qui est probable - pas celui déposé en son temps par le Louvre - et une demande de prêt est après tout possible.
Soit il s’agit bien de l’œuvre disparue, ce qui n’est malgré tout pas absolument exclu, et dans ce cas elle demeure inaliénable et imprescriptible, et personne, ne peut dire, comme l’a fait la maire d’Amiens que : « nous ne contestons en aucune façon l’acquisition légale que vous avez faite ». Car si tel était le cas, le tableau serait toujours la propriété du Louvre. Rien ne pourrait être reproché à Madonna, qui l’a effectivement acquis en toute bonne foi, mais il devrait retourner en France, et s’il lui était prêté il pourrait être saisi.

Mais ce qui est le plus fascinant dans cette histoire est la passion que déclenche ce tableau. Sa qualité la justifie, mais nous aimerions rappeler une évidence, qui ne concerne pas uniquement Amiens et son musée qui, sur ce plan, a déjà beaucoup fait en déroulant, en restaurant et en exposant ces dernières années - même si ce mouvement semble actuellement un peu ralenti - beaucoup de très grandes toiles qui restaient en réserves, invisibles depuis des dizaines d’années, voire plus d’un siècle.
Nous avions écrit à ce propos à maintes reprises ici, notamment dans cette brève du 9/9/15, celle du 15/9/14, celle du 26/6/13 et nous en avions parlé dans un podcast avec Olivia Voisin qui était alors conservatrice au Musée de Picardie.


2. Charles-Auguste Steuben (1788-1856)
Pierre le Grand pris dans la tempête
Huile sur toile - 350 x 400 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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Certaines de ces œuvres, souvent par des artistes de grand talent mais inconnus des non spécialistes comme l’est Jérôme-Martin Langlois, sont tout aussi belles et importantes que ce Diane et Endymion, et pourtant on ne les voit pas ! Prenons deux exemples à Amiens dont nous parlait Olivia Voisin dans son interview : une immense toile de Charles-Auguste Steuben, Pierre le Grand pris dans la tempête (ill. 2), exposée au Salon de 1812, acquis par Napoléon Ier et l’un de ses tableaux préférés. Endommagé pendant la Première guerre mondiale [1], il présente certes des lacunes, et est roulé dans un état précaire, mais il peut être restauré et les parties manquantes réintégrées grâce aux reproductions en estampes que l’on connaît. Le Musée de Picardie recherchait un mécène pour sa restauration et Olivia Voisin espérait qu’il pourrait être accroché dans le grand salon pour la réouverture du musée dont il est, selon ses mots, un des grands chefs-d’œuvre. Il attend pourtant toujours sa résurrection.


3. Guillaume Dubufe (1853-1909)
La Musique Sacrée
Huile sur toile
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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4. Guillaume Dubufe (1853-1909)
La Musique Profane
Huile sur toile
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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Citons encore, mais il y en a d’autres, toujours à Amiens, deux tableaux monumentaux de Guillaume Dubufe (ill. 3 et 4), là encore selon la conservatrice des « pièces maîtresses de la collection [...] emblématiques de la peinture de la fin du XIXe siècle », pour lesquels elle cherchait également des mécènes. Eux aussi sont toujours roulés en réserves...


5. François-Joseph Heim (1787-1875)
Le Sac de Jérusalem par les romains, 1824
Huile sur toile - 392 x 460 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre
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Mais ce type d’œuvre ne se trouve pas seulement à Amiens qui, répétons-le, a été plutôt exemplaire dans ce domaine. On en trouve dans de nombreux musées, jusqu’au Louvre, comme par exemple La Destruction de Jérusalem par les Romains de François-Joseph Heim (ill. 5).
Presque personne ne semble s’émouvoir qu’on les laisse ainsi en réserves depuis des lustres.
Il est vrai qu’il n’est plus question ici de Madonna…

Nous espérons donc que le Musée de Picardie - le poste de directeur est vacant mais sera bientôt pourvu - disposera de moyens supplémentaires pour poursuivre la valeureuse politique qui était encore récemment la sienne. Et nous souhaitons que d’autres musées, poussés par la ferveur populaire et médiatique qui paraît vouloir naître autour des grands formats du XIXe siècle - pour lesquels nous prêchons parfois dans le désert depuis la naissance de La Tribune de l’Art - se décident à lancer les grandes campagnes de restauration que nous appelons de nos vœux.

À moins que ce nouvel engouement ne concerne en réalité que Madonna et assez peu Jérôme-Martin Langlois et ses confrères oubliés ?

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