Louvre : les travaux d’Hercule de Jean-Luc Martinez (1). La Joconde

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Salle des États, avant travaux, avec la Joconde
Photo : Shonagon (domaine public)
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Des travaux importants et coûteux sont menés au Louvre. Alors que le musée parisien est incapable d’ouvrir toutes ses salles en permanence en raison d’un manque de gardien, lui même dû à un budget insuffisant - alors que parallèlement il se prive de ressources très élevées (voir notamment cette brève du 28/5/19) - on peut légitimement s’interroger sur la pertinence de ces travaux.

Nous nous sommes dans un premier temps inquiété de ceux en cours dans la salle des États (où se trouve la Joconde) qui consiste essentiellement à refaire la peinture. Certes, cela fait longtemps que nous pensons (et nous ne sommes pas les seuls) que le réaménagement de cette salle, suite à de lourds travaux effectués entre 2001 et 2005, n’était pas optimum, et que la couleur des murs, en particulier, était médiocre. Mais moins de quinze ans après, était-il nécessaire de dépenser à nouveau beaucoup d’argent pour la refaire ? On peut se le demander, mais il y a plus grave : la totale impréparation de cette opération qui débouche sur une décision fort grave.

Cet amateurisme a été constatée par les surveillants du Louvre. Le lundi 27 mai en effet, le Louvre est resté fermé au public. Pas en raison d’un mouvement de grève contrairement à ce qu’on a pu lire ici ou là, mais à la suite de l’application du droit de retrait des salariés. Dans un communiqué de presse diffusé par Sud, on peut lire que « le Louvre suffoque », et que « le public a augmenté de plus de 20% depuis 2009, le palais, lui ne s’est pas agrandi et les effectifs n’ont cessé de diminuer. » Ceci entraine donc « une dégradation sans précédent des conditions de visite et de travail ». Tout cela, bien sûr, est vrai. Et les travaux dans la salle des États ne sont pas pour rien dans ce constat. C’est pour cette raison que le Louvre a décidé devant la fronde, plutôt que de continuer ceux-ci en même temps que la salle restait ouverte pour la Joconde, de déplacer celle-ci.

Nous avions connaissance de cette décision, et avons contacté le Louvre le 4 juin à ce propos. Nous y posions les questions suivantes :

- pourquoi avoir décidé de refaire cette salle refaite il y a quinze ans, à grands frais ?
- quel est le budget de ces travaux ?
- quelle est leur nature exacte ?
- pourquoi avoir décidé de déplacer la Joconde, alors que celle-ci, de l’aveu de tous, y compris du Louvre, ne peut même pas être déplacée dans les salles d’exposition sous la pyramide ?
- comment celle-ci va-t-elle être conservée, alors que le caisson duquel elle ne devait plus sortir ne va plus permettre de la protéger ?
- où va-t-elle être exposée, sachant qu’il y a quinze ans, entre 2001 et 2005, son déplacement avait causé des difficultés de circulation quasiment insoluble à régler dans la grande galerie ?
- combien de temps cette situation va-t-elle durer ?

Le Louvre nous a confirmé en quoi consistaient ces travaux (nettoyage de la salle, peinture, et ajustement de l’éclairage). Il ne nous a pas répondu sur le budget.
Quant à la Joconde, alors que nous savions parfaitement que la décision de la déplacer avait déjà été prise, voici ce qu’il nous a répondu : « […] la Joconde […] reste visible par le public. Aucune décision n’a été prise quant à un éventuel déplacement de cette dernière ». Le 4 juin, la décision de déplacer la Joconde était évidemment déjà prise, raison pour laquelle nous avons interrogé le musée. Seul le CHSCT ne l’avait pas « entériné » (mais il n’avait pas le pouvoir de l’empêcher).

Il reste que ce transport de la Salle des États à la salle Médicis (celle des Rubens et de la Vie de Marie de Médicis donc) est parfaitement incompréhensible.
Le Louvre, ces dernières années, et encore récemment (voir notre brève du 6/3/18) a toujours affirmé que la Joconde était indéplaçable, même au sein du musée. C’est la raison pour laquelle elle ne sera pas montrée dans la rétrospective consacrée à Léonard de Vinci alors que, justement, la fermeture de la salle des États (si elle avait été prévue à temps, et juste un peu retardée) était l’occasion de l’y montrer. C’est, surtout, la justification qu’avait donnée le Louvre pour éviter que le tableau ne soit, sur décision ministérielle, prêté hors du musée et envoyé à Lens par exemple.

De deux choses l’une : soit le Louvre a menti et la Joconde peut être déplacée sans risque à l’intérieur du musée, soit il a dit la vérité, et en le déplaçant plus loin encore que les salles d’exposition sous la Pyramide, il met l’œuvre en danger. Nous pensons pour notre part, pour avoir consulté les dossiers à la documentation des peintures et avoir interrogé les spécialistes (notamment pour la rédaction de notre brève citée plus haut) que l’œuvre est réellement extraordinairement fragile. Le Louvre, pour faire ces travaux, va donc l’enlever du caisson réalisé spécialement pour elle, et l’installer dans une nouvelle « vitrine climatisée et sécurisée, comme celle dans laquelle elle est présentée habituellement salle des États » dont on peut imaginer aussi le coût de la réalisation, avec tous les risques inhérents à une telle opération.

Ajoutons que, parce qu’on ne veut pas « priver » les visiteurs de la Joconde (ce qui serait la seule solution à adopter s’il faut vraiment fermer la salle des États), on va condamner pendant trois mois la salle de la Vie de Marie de Médicis, un chef-d’œuvre au moins aussi important même s’il est moins connu que Mona Lisa, à connaître des conditions de visite impossibles (ces grands tableaux doivent être vus de loin et dans leur ensemble). Un communiqué de presse envoyé par mail explique que « certaines œuvres de ce cycle seront moins visibles » alors que celui qui se trouve sur le site du musée affirme que « seule une partie de ce cycle sera visible ». Interrogé, le Louvre nous a indiqué que c’est le premier communiqué qui est le bon : les tableaux seront moins visibles en raison de la présence de la cimaise de la Joconde. Bref, on sacrifie tout à la visite spectacle plutôt qu’au confort des visiteurs, on occulte en partie Rubens au profit de Léonard, on fait courir un risque inconsidéré à une des œuvres majeures du Louvre et on risque de redonner des idées aux politiques qui voudraient faire voyager la Joconde. Voilà une nouvelle fois les conséquences de la politique actuelle du Louvre. Mais il est vrai que cela ne semble déranger personne au ministère de la Culture.

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