Les ventes du mobilier de Dampierre et l’apathie du ministère de la Culture

Didier Rykner

Nous avons déjà à plusieurs reprises parlé de la longue agonie du mobilier du château de Dampierre (Yvelines) qui se poursuit année après année (et a tendance désormais à s’accélérer). C’était dernièrement à l’occasion de l’acquisition du tableau de Léon Cogniet (voir la brève du 9/7/19).


1. Château de Dampierre-en-Yvelines
Photo : Lionel Allorge (CC BY-SA 3.0)
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Un article paru sur le site de Sites & Monuments nous donne l’occasion de revenir sur cette affaire et sur l’apathie (pour rester polie) du ministère de la Culture et de la DRAC Île-de-France. L’association y publie plusieurs courriers envoyés par ses soins à la Direction générale des patrimoines et les réponses (ou absence de réponses) reçues. C’est absolument édifiant. Nous prendrons donc les choses dans l’ordre.

Le 5 septembre 2018, Sites & Monuments envoie un courrier recommandé avec accusé réception à Françoise Nyssen alors ministre de la Culture. Il signale la vente prévue neuf jours plus tard à Drouot d’un premier ensemble provenant du château. Notons que la vente ne faisait d’ailleurs pas état de cette provenance prestigieuse. À cette date, faute d’informations complémentaires, l’association pense qu’il s’agit du reliquat de ce qui reste dans le château. Il n’en est rien en réalité, puisque une autre vente a eu lieu (voir plus bas), que d’autres ventes ont été faites de gré à gré (nous y reviendrons), qu’une deuxième vente - celle où était le tableau de Léon Cogniet - s’est déroulée cette semaine à Drouot et que d’autres sont à venir.

Les commissaires-priseurs ne sont évidemment pas en cause puisque les ventes sont entièrement légales. En revanche, le ministère de la Culture dispose de pouvoirs qu’il n’a à aucun moment cherché à exercer.
C’est ainsi que l’association a signalé - faisant ainsi le travail des services du ministère - ce qui, dans la vente du 5 septembre, comportait une forte dimension patrimoniale, notamment : « un exceptionnel ensemble de textiles aux armes des ducs de Luynes » et certains meubles portant le monogramme de la famille de Luynes. L’association demandait que « la collection d’habits soit maintenue dans son intégrité et éventuellement acquise par une institution publique ». Elle proposait, à défaut d’un maintien in situ, d’envisager sa présentation, « par équivalence » au château de La Roche-Guyon.
L’association souhaitait également « qu’une mission d’inspection soit diligentée […] afin de comprendre les causes du démembrement des collections de cette illustre demeure et d’envisager tout remède utile ». Bref, elle voulait que le ministère de la Culture remplisse simplement sa mission de protection du patrimoine national.

Que croyez-vous qu’il se passa ? Rien, bien entendu. Et cette lettre n’eut même pas de réponse.

Le 4 juillet dernier, alors que la vente en catimini ou presque d’une autre partie du mobilier de Dampierre contenant, outre le portrait de la duchesse de Luynes par Cogniet déjà cité, un certain nombre de meubles très importants (cela sera détaillé dans un article à venir), Sites & Monuments envoie à nouveau une lettre, par courriel, à la direction générale des Patrimoines. On y lit : « Cette fois, un mobilier des XVIIIe et XIXe siècles, souvent de grande qualité, comportant des garnitures textiles anciennes ou des marques du château, sera dispersé. Ce mobilier est très souvent reconnaissable sur les photographies de la fin du XIXe siècle des intérieurs du château et contribue ainsi à son intégrité patrimoniale. Comme pour la première vente, les sommes en jeu sont peu importantes et une intervention du ministère, en bonne intelligence avec le nouveau propriétaire, serait hautement souhaitable. »
À nouveau, la vente eut lieu sans aucune intervention du ministère de la Culture comme nous l’avons déjà écrit. Mais celui-ci a tout de même fait quelques jours plus tard, par courriel, cette réponse édifiante : « La DRAC IDF est parfaitement au courant de cette vente mise en œuvre par l’actuel propriétaire. Peu d’objets mobiliers d’intérêt patrimonial majeur ont été laissés au château par la famille de Luynes et les biens mis en vente n’étaient plus, pour la plupart, dans le circuit de visite du fait de leur état de conservation ou ne correspondent pas au projet de mise en valeur du château. »

« La DRAC IDF est parfaitement au courant de cette vente mise en œuvre par l’actuel propriétaire ». Si la DRAC IDF était au courant, pourquoi n’a-t-elle pas fait, a minima, son travail d’information des musées, ceux-ci pouvant être potentiellement intéressés par certains lots. La vente étant réalisée de manière fort discrète et en plein été, un tel signalement aurait certainement permis l’achat par des collections publiques d’œuvres importantes vendues avec des estimations dérisoires.

« Peu d’objets mobiliers d’intérêt patrimonial majeur ont été laissés au château par la famille de Luynes ». Ceci est faux comme en témoigne déjà la vente du tableau de Léon Cogniet, mais aussi d’un grand nombre de meubles en réalité fort importants pour l’histoire du mobilier, et parfois commandés sur mesure pour les pièces du château. Nous renvoyons à ce sujet à l’article à venir. De plus, comme le rappelle Sites & Monuments, le critère « majeur » n’est aucunement nécessaire pour classer monument historique un immeuble ou un meuble. Une partie des meubles de Dampierre, commandés pour le château, avaient incontestablement un « intérêt historique et artistique » qui justifiait leur classement. Si celui-ci, in situ, n’est pas possible sans l’accord du propriétaire, il reste que la protection monument historique d’un certain nombre de meubles aurait permis de préserver l’avenir en laissant espérer, un jour, le retour des objets à Dampierre. Même sans l’accord du propriétaire, classer d’office ce mobilier était possible pour le ministère, ce qui, compte tenu des estimations ridicules des objets, ne pouvait pas faire craindre le paiement d’une forte indemnité pour couvrir la différence de prix entre le marché français et le marché international.

« Les biens mis en vente n’étaient plus, pour la plupart, dans le circuit de visite du fait de leur état de conservation ou ne correspondent pas au projet de mise en valeur du château ». Cette phrase, venant du ministère de la Culture, est doublement scandaleuse. D’une part, suffit-il d’enlever un meuble du circuit de visite pour qu’il perde toute valeur patrimoniale ? Drôle de critère. L’état de conservation n’était d’ailleurs jamais tel qu’une restauration fût impossible. En outre, de quel « circuit de visite » parle-t-on puisque cela faisait déjà plusieurs années que la visite du château était impossible.
Quant au projet de « mise en valeur du château », nous ne pouvons que reprendre à notre compte la position de l’association : « nous sommes surpris d’apprendre que le ministère reprend à son compte un "projet de mise en valeur" consistant à revenir à un hypothétique état du XVIIe siècle, par élimination de meubles et d’œuvres conservés au château depuis les XVIIIe et XIXe siècles, époques particulièrement importantes pour la famille de Luynes et l’histoire du château. » Comment peut-on parler de « mise en valeur » quand il s’agit de vider le monument de son mobilier historique ?

En réalité, comme à Villepreux (voir les articles) mais à une échelle plus grande encore, et pour un ensemble plus important pour l’histoire de notre pays, le ministère de la Culture a laissé faire, voire accompagné le démantèlement d’une grande demeure sans jamais rien tenter pour en limiter les conséquences, avec les moyens qui sont les siens. Non seulement la loi de 2016 qui donnait davantage d’armes à l’État pour protéger des ensembles n’est pas utilisée, mais la situation s’avère plus dramatique qu’avant.

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