Les embarrassants travaux de la société de Françoise Nyssen, en plein secteur sauvegardé d’Arles

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L’article que fait paraître aujourd’hui Le Canard Enchaîné sur les travaux menés sur le siège des éditions Actes Sud (ill. 1), alors que Françoise Nyssen était à la tête de son directoire, va embarrasser jusqu’à l’Élysée quand Emmanuel Macron tente de faire passer une loi dite ELAN (actuellement discutée au Sénat) cherchant à réduire le pouvoir des Architectes des Bâtiments de France.
Comme le remarque Hervé Liffran et Christophe Nobili, les auteurs de cette enquête, le silence de Françoise Nyssen sur cette loi est désormais plus facile à comprendre : les avis des ABF, manifestement, ne semblent pas impressionner beaucoup la ministre, pas davantage que les secteurs sauvegardés.


1. Les immeubles d’Actes Sud rue du Docteur-Fanton
à Arles en septembre 2017
Photo : Google Street View
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D’après l’article du Canard, l’Architecte des Bâtiments de France avait donné son autorisation à des travaux de surélévation de plusieurs immeubles d’Actes Sud à Arles, en plein secteur sauvegardé - ce qui en dit déjà long sur ce que peuvent obtenir certains notables locaux, qui serait refusé à n’importe quel autre particulier - mais avec un certain nombre de prescriptions. Celles-ci n’auraient pas été respectées, sans que le préfet de PACA, informé par l’ABF, ne donne suite. Il suffit, quoi qu’il en soit, de regarder le résultat sur Google Street View - un outil décidément bien pratique pour documenter les atteintes récentes au patrimoine - pour constater qu’en plein secteur sauvegardé, le résultat, avec ou sans autorisation, est un pur scandale.


2. Les immeubles avant les travaux en septembre 2012
Photo : Google Street View
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3. Les immeubles après les travaux en septembre 2017
Photo : Google Street View
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Des immeubles anciens d’un étage et de deux étages se sont retrouvés respectivement avec deux et un niveau supplémentaires (ill. 2 et 3), des constructions qui représentent le degré zéro de l’architecture : les surélévations n’ont en guise de fenêtres que de simples ouvertures, sans bandeau de pierres entourant les baies, ni volets, et aucun des aménagements dont le Canard explique qu’ils faisaient partie des prescriptions demandées par l’ABF. Nous rajouterons que l’immeuble de gauche, comme on le voit parfaitement sur les photos (ill. 4 et 5), a été profondément dénaturé même au niveau de son premier et seul étage où l’unique fenêtre ancienne avec bandeau de pierre et volets a été remplacée par deux fenêtres sans aucun entourage ni volet. Sans même prendre en compte l’horrible enduit coloré qui vient s’ajouter à l’ensemble. Un véritable massacre en plein Site patrimonial remarquable.


4. L’immeuble le plus à gauche
en septembre 2012, avant les travaux,
avec son seul étage et sa fenêtre ancienne
Photo : Google Street View
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5. L’immeuble le plus à gauche
en septembre 2017, après les travaux,
avec deux fenêtres modernes au premier étage, et deux étages de plus, en plein
secteur sauvegardé
Photo : Google Street View
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Nous avons contacté la ministre, son mari Jean-Paul Capitani, désormais président du directoire d’Actes Sud, et la préfecture de PACA sans réaction de leur part [1]. Selon le Canard, la ministre a répondu par mail que le responsable des travaux étant la SCI Saint-Martin « dont [Jean-Paul Capitani] détient la quasi-totalité du capital et dont il est le gérant [et] n’étant propriétaire que d’une part symbolique de cette société civile immobilière [elle ne pouvait] apporter de réponse ou précisions utiles à ce sujet ». Un « mail mémorable » effectivement comme le souligne le journal, qui rappelle que la ministre était, pendant les travaux, présidente du directoire d’Actes Sud. Quant à Jean-Paul Capitani, sur cet aspect du dossier (le Canard révèle aussi des problèmes relatifs aux normes de sécurité concernant l’accueil du public), il se contente d’un sommaire « [ces surélévations] n’ont jamais fait l’objet d’aucune contestation »…

Cette opération immobilière en rejoint une autre en cours, même si celle-ci semble être pour le moment en cours de modification. Jean-Paul Capitani, également propriétaire d’un ilot immobilier lui aussi situé en secteur sauvegardé, devant la tour de Mourgues, souhaitait construire une autre tour, en bois celle-ci, d’une hauteur relativement limitée de 18 mètres mais bien supérieure néanmoins à celles prévues par le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur. Les destructions d’édifices sans grand intérêt - autorisées par le PSMV - ont déjà eu lieu, mais malgré une interview de Jean-Paul Capitani parue le 25 mai 2018 dans le Journal des Arts où il affirmait que « la tour de [l’architecte] Patrick Bouchain s’élèvera juste en face de la tour des Mourgues » celui-ci, que nous avions interrogé par mail le 28 mai (soit quatre jours seulement après la parution de l’article du Journal des Arts), nous répondait « Il y a les bonnes et les mauvaises idées. Il y a un temps pour réfléchir. Soyez rassuré il n’est plus question de tour de 18 m ». Parallèlement, l’architecte Patrick Bouchain nous faisait la réponse suivante : « ce n’est qu’une rumeur et je ne suis pas l’auteur de ce projet ! J’ai fermé mon agence pour faire tout autre chose ». On se demande ce qui avait changé en quelques jours et permis à Jean-Paul Capitani de « réfléchir ». On n’ose croire qu’il s’agissait de l’appel qu’il avait reçu du Canard Enchaîné à propos de ses travaux immobiliers à Arles, ou de notre propre mail…

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