Après la destruction des halles de Baltard, celle annoncée de la halle Eiffel à Arles

S’il fallait trouver un exemple de la démission complète de la direction des patrimoines, du ministère de la Culture et singulièrement de l’occupante actuelle des lieux, Françoise Nyssen, totalement transparente depuis qu’elle a pris ses fonctions (si ce n’est pour s’occuper de rendre un « hommage national » à Johnny Hallyday), la halle Eiffel d’Arles serait un exemple parfait.


1. Halle d’Arles vue de l’extérieur
Photo : Dominique Gérard
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2. Édouard Allar (1873-1936) et Étienne Bentz (1868-1942)
Halle de l’exposition coloniale de 1909
Acier bas carbone
Arles
Photo : Jonathan Dahan
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Alors que les bulldozers sont entrés en action aujourd’hui pour détruire le site de la Corderie à Marseille (voir la brève du 12/10/17), une fois de plus la ministre de la Culture et le directeur des Patrimoines, Vincent Berjot, abandonnent aux démolisseurs une œuvre majeure. Il s’agit cette fois d’une monument du tout début du XXe siècle, rien moins qu’un exemple de halle dite « Eiffel », c’est-à-dire construite par la Société de Construction de Levallois-Perret, anciennement Compagnie des Établissements Eiffel, et dont la conception est due à l’ingénieur Edouard Allar et l’architecte Étienne Benz. Nous n’avons pas pu nous déplacer à Arles, mais les photos que nous en avons vues, comme les informations que nous en avons, démontrent qu’il s’agit indubitablement d’un chef-d’œuvre de l’architecture métallique.

2. Édouard Allar (1873-1936) et Étienne Bentz (1868-1942)
Halle de l’exposition coloniale de 1909
Acier bas carbone
Arles
Photo : Jonathan Dahan
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La halle avait été construite pour l’exposition coloniale de Marseille en 1906 dont elle constituait le vaisseau principal. Elle est le premier édifice construit par les entreprises Eiffel en fer bas carbone, plutôt qu’en acier comme c’était jusqu’alors le cas (par exemple pour la tour Eiffel). Au début des années 1950, la halle est remontée à Arles afin de servir de complexe agricole pour stocker des céréales, un rôle qu’elle avait conservé lorsque l’usine Lustucru s’était installée sur le site. En 2005, après les inondations, le site fut abandonné par Lustucru et la mairie acheta les terrains et la halle pour l’euro symbolique. Depuis, la municipalité a vendu l’ensemble à un promoteur qui souhaite le détruire pour créer une zone commerciale.

La structure serait amiantée, ce qui constitue un des arguments avancés pour prétendre qu’elle serait trop coûteuse à restaurer. Un architecte nous a affirmé le contraire, soulignant que la toiture (qui contient effectivement de l’amiante) et les parements ont été rapportés lors du transfert depuis Marseille et, n’étant pas d’origine, n’ont pas à être conservés. Seule la structure métallique est intéressante à restaurer. Elle a été repeinte régulièrement avec des produits aujourd’hui interdits (notamment du plomb) qu’il serait néanmoins assez facile de retirer grâce à un sablage. Les peintures ne sont pas amiantées comme le révèlent les analyses menées par Jean-Bernard Memet (société A-Corros, spécialisés dans ce domaine). Nous avons un autre témoignage qui confirme cette absence d’amiante dans les peintures.

4. Édouard Allar (1873-1936) et Étienne Bentz (1868-1942)
Halle de l’exposition coloniale de 1909
Acier bas carbone
Arles
Photo : Jonathan Dahan
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La responsabilité de la ministre est immense, d’autant que la Direction Régionale des Affaires Culturelles n’a pas ménagé sa peine pour faire connaître la halle et souligner son importance. On trouve sur le site du ministère de la Culture, outre une page dédiée à la halle, un document de l’inventaire daté de 2010 qui souligne qu’il « constitue un objet patrimonial d’autant plus précieux qu’il est rare ». En 2012 d’ailleurs, le label « patrimoine du XXe siècle » lui a été accordé, mais la loi « patrimoine et création », cette loi qui, selon le ministère « protège mieux le patrimoine » a transformé avec le décret du 28 mars 2017, le label patrimoine du XXe siècle en label « architecture contemporaine remarquable », qui est perdu d’office lorsque le bâtiment a plus de cent ans d’âge. La halle Eiffel ayant été construite en 1906 a donc perdu en 2017 le label qui en consacrait la qualité en 2012. Le ministère de la Culture a ainsi inventé le patrimoine qui perd soudainement tout intérêt dès qu’il dépasse le siècle d’existence ! Une belle « ambition pour la culture » comme disait Audrey Azoulay à propos de cette loi.

Dans sa « stratégie pluriannuelle en faveur du patrimoine » dont nous avons dénoncé l’inanité (voir notre article), Françoise Nyssen annonçait vouloir « revitaliser les centre-villes anciens » en « faisant de la restauration patrimoniale un levier d’attractivité et de dynamisme économique ». Comment peut-elle alors accepter de laisser détruire un monument historique pour le remplacer, à la périphérie d’une ville, par une zone commerciale ?
Nyssen est arlésienne (un peu comme sa politique patrimoniale). On aurait pu s’attendre à ce qu’elle soit attentive aux monuments historiques d’Arles. Mais elle a confié à des habitants, qui nous l’ont rapporté, que n’ayant rien fait pour la Corderie à Marseille, elle ne voulait pas être accusée de favoritisme envers sa ville. On croit rêver ! D’une part, elle admet avoir été inopérante pour sauver les vestiges de la carrière grecque de Marseille quand elle proclame l’inverse un peu partout, d’autre part elle a peur qu’on l’accuse de sauver un monument dont ses propres services reconnaissent l’immense intérêt.
Ajoutons enfin que la ministre ne répond à personne : les associations qui lui ont écrit n’ont jamais rien reçu de sa part. Nous même avons interrogé le ministère de la Culture qui, bien évidemment, n’a pas répondu à nos questions [1].

Il est invraisemblable que plus de quarante ans après la destruction des halles de Baltard, une nouvelle halle métallique d’importance majeure soit à nouveau promise à la destruction. Une pétition a bien sûr été mise en ligne que nous ne pouvons que vous engager à signer. Mais il n’est pas sûr que celle-ci aura plus d’effet que n’aurait pu l’avoir une pétition contre Attila.

Didier Rykner

Notes

[1Nous ne lui avons laissé que quelques heures mais il ne répond désormais plus jamais à nos questions, même en plusieurs jours... Il s’agissait en l’occurrence de deux questions simples :
- est-il exact que les associations locales n’ont jamais reçu de réponse de la ministre de la Culture pour leur demande de classement ?
- le ministère envisage-t-il une instance de classement, préalable à une protection monument historique
.
Nous avons également posé la seconde question à la DRAC PACA, sans plus de réponse.

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