Les derniers feux du palais de Saint-Cloud

Saint-Cloud, Musée des Avelines, du 10 octobre 2019 au 23 février 2020

Il faut se faire une raison : le ravissant château de Saint-Cloud a bel et bien disparu dans les tourments de l’Histoire. Si l’absence des bâtiments est beaucoup plus tangible pour le visiteur actuel du parc de Saint-Cloud qu’elle ne l’est pour le palais des Tuileries - on imagine mal les jardins du Louvre et des Tuileries brutalement fermés par une construction qui en obstruerait les perspectives - on sent véritablement qu’il manque à Saint-Cloud quelque chose qui n’existe plus qu’en souvenir. Mais il existe de multiples manières de raviver ce souvenir, dont les plus saines évitent de se laisser aller à de vaines chimères : il y a bien sûr la 3D, avec l’excellente reconstitution de Philippe Le Pareux présentée dans l’exposition du Musée des Avelines, mais rien ne remplace les vues d’époque. C’est donc avec bonheur que l’on se plonge dans les nombreuses photographies anciennes du palais qui connut les fastes du Second Empire avant de tragiquement disparaître dans les flammes au cours de la guerre franco-prussienne de 1870.


1. Adolphe Block (1829-1915)
Façade sur la cour d’honneur du palais de Saint-Cloud - vers 1868
Photographie stéréoscopique
Saint-Cloud, Musée des Avelines
Photo : Gilles Plagnol
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2. Pierre-Ambroise Richebourg (1810-1875)
Aile et parterre de l’Orangerie - vers 1868
Tirage photographique sur papier albuminé
Saint-Cloud, Musée des Avelines
Photo : Gilles Plagnol
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Le Musée des Avelines de Saint-Cloud, à la fois musée d’art et d’histoire, possède naturellement un vaste ensemble de représentations du château disparu qui est évoqué en permanence dans ses salles, où trône par exemple une vaste maquette de l’édifice. Le musée conserve également trente-huit vues stéréoscopiques du palais sous le Second Empire, dont treize tirages exceptionnels - transparents et coloriés - édités par Adolphe Block, dont la photographie de la façade sur la cour d’honneur (ill. 1) orne l’affiche de l’exposition et la couverture de son catalogue, tant elle semble inviter à la visite. Cette collection a cependant pu bénéficier d’un enrichissement considérable il y a quelques années, lorsqu’un album inédit de vues [1] du château par Pierre-Ambroise Richebourg a pu être acquis par le musée (voir la brève du 28/6/14). Probable commande impériale, où chaque photographie possède sur son montage le timbre sec aux armes du souverain, ce passionnant témoignage du château peu avant sa disparition a constitué une base solide aux travaux de l’équipe chargée de la rédaction de Saint-Cloud. Le palais retrouvé. Celle-ci était dirigée par Bernard Chevallier qui est également l’un des commissaires de cette exposition aux côtés d’Arnaud Denis du Mobilier national, qui conserve depuis 1870 la majorité des meubles et objets évacués du château de Saint-Cloud, dont une partie a ensuite été affectée à divers ministères et institutions. Beaucoup d’œuvres anciennes ont cependant gagné les vitrines des musées ; citons par exemple les somptueux bras de lumière aux tourtereaux livrés en 1787 par le bronzier Feuchère pour le cabinet de toilette de Marie-Antoinette à Saint-Cloud, réinstallés in situ à l’instigation de l’impératrice Eugénie : ces pièces insignes n’ont jamais quitté les collections nationales mais ont ensuite fait partie du grand versement de 1901 du Mobilier national vers le département des Objets d’art du Musée du Louvre.


3. Pierre-Ambroise Richebourg (1810-1875)
Le Salon de Vénus - vers 1868
Tirage photographique sur papier albuminé
Saint-Cloud, Musée des Avelines
Photo : Gilles Plagnol
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4. François-Honoré-Georges Jacob-Desmalter (1770-1841)
Console à tête de Minerve, 1808
Bois sculpté et doré, bronze doré, marbre griotte - 104 x 164,5 x 50 cm
Paris, Galerie Steinitz
Photo : Paul Steinitz
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Tous les meubles qui ornaient le château de Saint-Cloud sous le Second Empire n’ont pas connu la même destination : les plus encombrants n’ont pas pu être évacués et ont péri dans les flammes tandis que d’autres ont fini aliénés : c’est le cas de l’une des plus importantes pièces de l’exposition, la grande console à tête de Minerve qui ornait le salon de Vénus où elle était placée sous la grande tapisserie des Gobelins montrant la proclamation du duc d’Anjou comme roi d’Espagne en 1701, comme le montre l’une des photographies (ill. 3) de Richebourg. Ce meuble insigne, livré par François-Honoré-Georges Jacob-Desmalter en 1808 pour le Grand Cabinet de Napoléon Ier au palais des Tuileries, appartient aujourd’hui à la galerie Steinitz (ill. 4) qui l’exposait récemment sur son stand à la dernière Biennale au Grand Palais (voir l’article). L’itinéraire original de la console est d’ailleurs relaté dans l’une des - trop rares - notices du catalogue, où David Langeois retrace avec soin son passage des Tuileries à Saint-Cloud après son retour au Garde-Meuble en 1812 : la console fut envoyée en 1832 au château de Saint-Cloud et installée en majesté dans le salon de Vénus, ancienne salle du Trône de Napoléon Ier, jusqu’en 1869 où elle rentra au Garde-Meuble avant de faire l’objet d’une vente des Domaines en 1876, ce qui explique sa présence actuelle sur le marché de l’art.


5. Michel-Victor Cruchet (1815-1899) et Manufacture de Beauvais, d’après Pierre-Adrien Chabal Dussurgey (1819-1902)
Écran de cheminée, 1855
Hêtre sculpté et doré, tapisserie de basse lisse en laine et soie - 158 x 92 x 55 cm
Paris, Mobilier national
Photo : Isabelle Bideau
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6. Pierre-Ambroise Richebourg (1810-1875)
Le grand salon ou salon blanc de l’appartement de l’Orangerie - vers 1868
Tirage photographique sur papier albuminé
Saint-Cloud, Musée des Avelines
Photo : Gilles Plagnol
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Fruit d’une collaboration scientifique exemplaire entre le Mobilier national et le Musée des Avelines, l’exposition propose donc une déambulation à travers les salons du château de Saint-Cloud, évoqués par les objets (ill. 5) qui les décoraient et des reproductions agrandies des indispensables photographies (ill. 6) de Richebourg. Il s’agit en quelque sorte d’un remeublement virtuel de cette grande demeure disparue, plus évocateur qu’une simple monographie, d’autant que la plupart des pièces exposées ici sont conservées dans les réserves du Mobilier national et sont donc ordinairement peu visibles. Un grand nombre d’objets a fait l’objet d’une restauration en prévision de cette exposition, qui fait donc revenir à Saint-Cloud d’éloquents témoignages de la richesse de l’ameublement de la résidence d’été des souverains. Volontairement pédagogique, l’exposition ne se destine pas qu’aux seuls amateurs de porcelaines de Sèvres et de tapisseries de Beauvais : le parcours est agrémenté d’excellents textes de salles et chaque objet y bénéficie d’un cartel détaillé, rendant d’autant plus palpable la reconstitution - imaginaire - des salons du château.


7. Vue de l’exposition Les derniers feux du palais de Saint-Cloud au Musée des Avelines
Photo : Gilles Plagnol
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8. Vue de l’exposition Les derniers feux du palais de Saint-Cloud au Musée des Avelines
Photo : Gilles Plagnol
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On admire donc, pêle-mêle, de magnifiques exemples d’un véritable âge d’or des arts décoratifs (ill. 7 et 8) qu’accompagnent les différents essais du catalogue : le goût de l’impératrice pour le Louis XVI d’époque comme de style - on a même parlé de Louis XVI Impératrice - ou bien encore l’histoire de l’ameublement de la galerie d’Apollon du château, où étaient rassemblés les plus beaux exemples de meubles Boulle, rassemblés là depuis le Consulat. Dans le catalogue, un essai de Jean-Pierre Samoyault rappelle l’histoire mouvementée de ces meubles célèbres, qui ornaient l’espace le plus somptueux du château, formant un ensemble digne de rivaliser avec la galerie des Glaces du château de Versailles. Saint-Cloud, demeure appréciée des différents souverains français du XIXe siècle pour sa grande proximité d’avec Paris, bénéficia systématiquement d’envois conséquents de la part des manufactures nationales même si tout ne fut pas forcément mis au goût du jour : le palais du Second Empire avait su conserver une bonne partie de la décoration mise en place sous la Monarchie de Juillet, l’historicisme apprécié par Louis-Philippe préfigurant en quelque sorte l’éclectisme de Napoléon III.


9. Vue du grand salon de l’impératrice vers 1868 extraite du film de Philippe Le Pareux
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10. Jean-Baptiste Fortuné de Fournier (1798-1864)
Salon des Dames du palais à Saint-Cloud - 1863
Aquarelle - 31 x 45 cm
Musée national du château de Compiègne
Photo : RMN-GP/D. Arnaudet
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Si l’exposition est naturellement ponctuée de superbes vases de Sèvres comme de magnifiques bronzes d’ameublement et de tentures des Gobelins, la peinture est loin d’être absente du parcours : dans le catalogue, un essai de Jacques Foucart s’intéresse aux goûts picturaux du couple impérial et singulièrement de l’impératrice, qui avait placé assez curieusement La Vierge de Séville de Murillo dans son grand salon (ill. 9) ainsi qu’un choix de toiles contemporaines dans son salon vert, connu sous le nom de salon des Dames et dont l’accrochage est à la fois connu par les photographies de Richebourg et l’une des passionnantes aquarelles (ill. 10) de Jean-Baptiste Fortuné de Fournier.

11. Horace Vernet (1789-1863)
Le Zouave trappiste, 1856
Huile sur toile
En cours d’acquisition par le Musée des Avelines de Saint-Cloud
Photo : Gilles Pagnol
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Les visiteurs de l’exposition peuvent ainsi découvrir un étonnant tableau d’Horace Vernet, restitué à l’impératrice après la chute du Second Empire, qui faisait partie de la collection du regretté Bruno Foucart : le Zouave trappiste (ill. 11) va bientôt rejoindre les collections du Musée des Avelines, grâce à un don de Jacques Foucart et Élisabeth Foucart-Walter, qui l’ont hérité de l’historien de l’art disparu en janvier 2018 (voir l’article). Inspirée d’un épisode de la conquête de l’Algérie qui faisait la une des journaux de l’époque, cette représentation d’un soldat devenu moine fut exposée au Salon de 1857 puis acquise par le couple impérial via le marchand Adolphe Goupil, sur les crédits de la Liste civile. L’ancien zouave, revêtu d’une robe de bure, est en train de prier dans un cimetière. La toile d’Horace Vernet, renvoyée à Paris en 1866, constituera donc le seul tableau du musée de la Ville de Saint-Cloud à avoir un temps figuré au sein du château royal puis impérial.

Cette exposition très réussie, assortie d’un don fort judicieux, confirme l’encourageant dynamisme du Musée des Avelines et s’accompagne d’un petit catalogue aux riches essais que l’on aurait bien sûr espéré plus étoffé, sentiment que doit partager le visiteur qui espère en voir encore plus à défaut de pouvoir visiter le palais du XIXe siècle. Souhaitons seulement qu’une partie des objets présentés puisse être à nouveau visible un jour ! Le Musée des Avelines ne bénéficie pas d’espaces extensibles à l’infini et les tapisseries ou tentures de sièges du Mobilier national ont bien sûr vocation à retrouver l’obscurité des réserves mais les grandioses porcelaines de Sèvres présentées dans les salles méritent assurément d’être montrées régulièrement. En attendant, il reste encore plus de trois semaines pour se précipiter à Saint-Cloud.

Commissaires : Emmanuelle Le Bail, Bernard Chevallier et Arnaud Denis

Sous la direction d’Emmanuelle Le Bail, Bernard Chevallier et Arnaud Denis, Les derniers feux du palais de Saint-Cloud, Ville de Saint-Cloud, 2019, 140 p., 17€. ISBN : 9782490173013.


Musée des Avelines, musée d’art et d’histoire de Saint-Cloud, Jardin des Avelines, 60 rue Gounod, 92 210 Saint-Cloud. Ouvert du mercredi au samedi de 12h à 18h puis le dimanche de 14h à 18h. Entrée libre.
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