Greco

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Paris, Grand Palais, du 16 octobre 2019 au 10 février 2020.
Chicago, Art Institute, du 8 mars au 21 juin 2020.

La grande déception de ne pouvoir admirer aucune de la quarantaine d’œuvres de Greco du musée du Prado - qui aura préféré à l’heure de son bicentenaire conserver en ses murs la majeure partie de sa collection - ne saurait ternir l’éblouissante rétrospective du Grand Palais qui, à défaut d’être exhaustive, est en tout point remarquable. Justice est faite à Domínikos Theotokópoulos dit Greco, ce magistral artiste de la Renaissance - grec d’origine, italien de formation et espagnol de carrière - qui, reconnaissable entre tous, n’a pas moins souffert de trois siècles d’oubli et demeure encore aujourd’hui largement méconnu.


1. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
L’Assomption de la Vierge, 1577-1579
Huile sur toile -403,2 x 211,8 cm
Chicago, The Art Institute of Chicago
Photo : Art Institute of Chicago/RMN-GP
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2. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Saint Martin et le pauvre, 1597 - 1599
Huile sur toile - 193,5 x 103 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : Washington, National Gallery of Art
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Outre la grande ancienneté des dernières présentations parisiennes qui lui furent consacrées en 1908 au Salon d’automne et en 1937 par la Gazette des beaux-arts, peu de ses œuvres figurent aujourd’hui dans les collections nationales qui longtemps s’en désintéressèrent. Sinon celles de Bayonne, Lille, Pau et Amiens, nous contemplerons les trois toiles du Louvre et La Vierge Marie du Musée des Beaux-Arts de Strasbourg. Saluons la grande rigueur du commissaire de l’exposition Guillaume Kientz (actuel conservateur de la collection d’art européen du Kimbell Art Museum de Fort Worth et ancien conservateur des collections de peintures espagnoles, portugaises et latino-américaines du Louvre), qui, associé à Charlotte Chastel-Rousseau (conservatrice de la peinture espagnole et portugaise du Louvre), a su, sur le périlleux terrain des attributions largement approximatives à Greco, réunir un corpus absolument certain de soixante-onze œuvres de l’artiste. Souvenons-nous d’expositions monographiques pas si lointaines réunissant imprudemment et sans aucune réserve œuvres originales, versions autographes, répliques d’atelier et copies anonymes (voir cet article).


3. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Pietà, 1580-1590
Huile sur toile - 121 x 155,8 cm
Collection particulière
Photo : collection particulière
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4. Attribué à Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Le Christ portant la Croix, vers 1570
Huile sur toile - 52 x 45 cm
Londres, Collection privée
Photo : Private Collection London : El Greco
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Près d’une quarantaine d’institutions publiques et une dizaine de collections privées se sont portées prêteuses, au premier rang desquelles figurent, très logiquement, musées et bibliothèques espagnols mais aussi de nombreux musées américains dont l’Art Institute de Chicago qui accueillera à son tour la rétrospective au printemps prochain. Sa monumentale Assomption de la Vierge (ill. 1), restaurée pour l’occasion et prêtée pour la première fois depuis son acquisition en 1906, prend place aux côtés de pièces majeures de la National Gallery of Art de Washington - Saint Martin et le Pauvre (ill. 2) - ou du Metropolitan Museum of Art de New York - Portrait du cardinal Niño de Guevara (ill. 8 ) et L’Ouverture du cinquième sceau (ill. 13 ). Notons la présence tout aussi réjouissante d’œuvres de collections privées peu connues et rarement présentées publiquement, qu’il s’agisse de la très aboutie Pietà de la fin des années 1580 (ill. 3) ou du Christ portant la croix (ill. 4) récemment redécouvert après une longue attribution à Rocco Marconi puis à l’entourage du Tintoret.


5. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Le Christ ressuscité, vers 1595-1598
Bois polychrome - 47 × 12,5 × 24 cm
Tolède, Fundación Casa Ducal de Medinaceli
Photo : Bridgeman Images
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6. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Tabernacle, vers 1595-1598
Bois doré - 200 x 134 x 134 cm
Tolède, Fundación Casa Ducal de Medinaceli
Photo : Bridgeman Images
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À ce corpus très majoritairement pictural, s’adjoint un ensemble bien plus restreint de dessins dont l’autographie demeure actuellement discutable. Sur les quelque cent cinquante feuilles mentionnées dans l’inventaire après décès de juillet 1614, très peu nous sont parvenues et seules sept sont aujourd’hui attribuées à l’artiste avec une certitude toute relative. L’exposition en présente quatre qui toutes témoignent du caractère accessoire de ce medium pour Greco qui n’en fit autre usage que de fonctionnelles études préparatoires, le rôle de modello ou de ricordo de l’œuvre monumentale étant endossé par de petits formats à l’huile. Nous ne nous attarderons pas plus sur la prolifique production de l’atelier du maître, ceinte de bien plus d’hypothèses que de certitudes, présentée tout aussi brièvement dans le parcours. Nous retiendrons seulement le nom de ses principaux collaborateurs, son fils Jorge Manuel, son fidèle assistant Francesco Preboste et l’émérite Luis Tristán. L’exceptionnelle présentation de la sculpture en bois du Christ ressuscité avec son tabernacle architecturé de l’hôpital Tavera à Tolède (ill. 5 et 6) mérite une toute autre attention. Cette statuette est le seul témoignage documenté de l’activité de sculpteur de Greco qui demeure peu étudiée à ce jour. Un court essai de Fernando Loffredo dresse un rapide inventaire du corpus actuel. À ce Christ que les spécialistes s’accordent à considérer comme conçu et exécuté par Greco, s’adjoint d’abord le petit groupe en bois de La Sainte Face du retable de Santo Domingo el Antiguo à Tolède, très probablement conçu par Greco et exécuté par Juan Bautista Monegro(ill. 7). La commande officielle pour le monastère concernait initialement huit tableaux de grand format - dont témoigne aujourd’hui L’Assomption de Chicago (ill. 1) - mais aussi la conception des cadres architecturaux de trois retables, cinq sculptures grandeur nature destinées au retable principal et un tabernacle pour l’autel. S’y ajoutent le haut-relief en bois de La Vierge imposant la chasuble à saint Ildefonse conservé dans la sacristie de la cathédrale de Tolède assez unanimement attribué à Greco et les plus débattues Pandore et Épiméthée, petites statuettes en bois peintes conservées au Prado, qui se rapprocheraient des multiples modèles en plâtre, en cire et en terre mentionnés dans l’atelier par l’inventaire après décès de 1614.


7. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
La Sainte Face, 1579-1584
Huile sur panneau - 67 x 46 cm
Collection particulière
Photo : Collection particulière
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8. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Vue de l’exposition Greco
De gauche à droite : Portrait du cardinal Niño de Guevara, Portrait d’un sculpteur (Collection particulière), Portrait d’un homme (Londres, Julius Priester Collection)
Photo : RMN-GP/Didier Plowy
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Dessins, sculptures et atelier sont autant d’apartés thématiques ponctuant le parcours chronologique qui embrasse l’ensemble de la carrière de Greco, depuis ses origines miniaturistes crétoises à son flamboyant épanouissement tolédan empreint de l’édifiant apprentissage coloriste et maniériste italien, à Venise et à Rome. La très belle salle dédiée au genre du portrait en est un autre. Preuves tangibles de la permanence d’un répertoire profane aux côtés des commandes religieuses prépondérantes (au même titre que les vues de Tolède du Metropolitan Museum et du Museo del Greco ou que l’ultime Laocoön de Washington, dont nous ne pouvons que déplorer l’absence), érudits ecclésiastiques et laïcs peuplèrent avec constance l’œuvre de Greco qui, à défaut de séduire les grands mécènes approchés, du cardinal Farnèse à Philippe II, ne se défit jamais de sa solide réputation de portraitiste acquise dès les années romaines. Autour du singulier et imposant Cardinal Niño de Guevara en majesté, se décline, des premières effigies italiennes anonymes aux trinitaires tolédans, une même formule de modèles à mi-corps sur fond brun, vêtus de noir et munis d’accessoires caractéristiques, du maillet du sculpteur aux livre relié et besicles de l’érudit (ill. 8). Cette mise en évidence d’une formule opiniâtrement déclinée au fil des ans, cette inaltérable ambition d’une version toujours plus aboutie et éloquente, constitue en réalité le fil conducteur de l’exposition. À la suite des portraits, plusieurs cimaises rapprochent œuvres de jeunesse et tardives en d’édifiantes comparaisons iconographiques révélant l’évolution stylistique d’un artiste qui, d’apprenti appliqué récapitulant en une manière lisse les styles crétois vénitiens et romains, devint un peintre savant au maniérisme exacerbé. Peintes sur plus de quarante ans, les quatre versions du Christ chassant les marchands du Temple (ill. 9 et 10) (National Gallery de Washington, Minneapolis Institute of Art, National Gallery de Londres, Real Parroquia de San Ginés de Arles) sont les plus emblématiques de ces réalisations en série. Exclue du prêt, la cinquième version conservée à la Frick Collection manque à l’appel. Retenons également parmi la pléthore d’illustrations bibliques et hagiographiques, la figure profane du Soplón, ce jeune garçon ténébriste soufflant sur une braise, déclinée sur trente ans (ill. 11 et 12), dont la version la plus aboutie est malheureusement demeurée au Prado.


9. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Le Christ chassant les marchands du Temple, vers 1570
Huile sur panneau - 65,4 x 83,2 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : Washington, National Gallery of Art
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10. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Le Christ chassant les marchands du Temple, vers 1610-1614
Huile sur toile - 106 x 104 cm
Madrid, Real Parroquia de San Gines de Arles
Photo : Madrid, Real Parroquia de San Gines de Arles
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11. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Jeune garçon soufflant sur une braise (El Soplón), vers 1569-1570
Huile sur toile - 60 x 50,8 cm
Madrid, collection Colomer
Photo : Madrid, collection Colomer
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12. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
La Fable, vers 1585
Huile sur toile - 65 x 90 cm
Leeds, 8th Earl of Harewood,
Harewood House Trust
Photo : Leeds, Harewood House
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Ces « variations sur le motif », telles que les nomme l’exposition, sont magistralement servies par la scénographie pourtant fortement contrainte par l’étroite et austère galerie sud-est qui n’est pas habituellement dévolue aux grandes rétrospectives mais imposée par l’entreprise des pharaoniques travaux de rénovation du Grand Palais, voué à une complète fermeture à partir de décembre prochain (voir l’article). On se délecte de Greco sans autre artifice, ni cimaise colorée, ni labyrinthique déambulation, l’astreinte à de multiples allers-retours entre les sections se révélant bien plus édifiante que fastidieuse. Car l’œuvre de Greco semble ne se laisser pleinement goûter qu’ainsi, vu et revu de très près comme de loin, découverte jubilatoire de moult détails, motifs et formules répétés, révisés, renouvelés. L’ultime Ouverture du cinquième sceau (ill. 13) n’est-elle pas un écho évident à l’iconographie du précoce et déjà emphatique Triptyque du Modène (ill. 14), là où son saint levant les bras au ciel rappelle tout à la fois le Songe de Philippe II (ill. 15) et la Purification du Temple de San Ginés (ill. 10 ) ? Émettons tout de même une réserve quant aux trop succincts cartels que les indispensables notices du passionnant catalogue de l’exposition combleront néanmoins.


13. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
L’ouverture du cinquième sceau, dit aussi
La vision de saint Jean, 1610-1614
Huile sur toile - 222,3 × 193 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : The Metropolitan Museum of Art/RMN-GP
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Ce magistral Cinquième sceau (ill. 13) qu’on ne saurait admirer sans songer à Cézanne est prétexte à une brève évocation de la postérité de Greco en fin de parcours. Nous ne détaillerons pas plus la liste de ces artistes qui, de Manet à Picasso, jouèrent un rôle non négligeable dans la redécouverte du maître Renaissant à la fin du XIXe et plus encore au XXe siècle, célébrant son audace si peu conforme aux attentes catéchétiques de l’époque post-tridentine qui fut la sienne. Nous renverrons sur ce sujet moins à l’exposition passée peu précise de Düsseldorf (voir l’article) qu’à l’essai de Javier Baron Thaidigsmann, conservateur des collections du XIXe siècle au musée du Prado, et à son conséquent ouvrage récemment paru chez Cohen&Cohen, Greco et les modernes.


14. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
Autel portatif, dit Triptyque de Modène (recto), 1567-1569
Tempera sur panneau - 37 x 23,8 cm (fermé)
Modène, Galleria Estense
Photo : Modène, Galleria Estense
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15. Domínikos Theotokópoulos dit Greco (1541-1614)
L’Adoration du nom de Jésus, dit aussi
Le Songe de Philippe II, vers 1575-1580
Huile et tempera sur panneau - 55,1 × 33,8 cm
Londres, The National Gallery
Photo : The National Gallery, Londres/RMN-GP
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Commissaires : Guillaume Kientz et Charlotte Chastel-Rousseau.


Sous la direction de Guillaume Kientz, Greco, Coédition RMN-Grand Palais/Louvre, 2019, 248 p., 45 €. ISBN : 978271187159.


Informations pratiques : Grand Palais, galeries nationales, 3, avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris. Tél : 01 44 13 17 17. Ouvert les lundi, jeudi et dimanche de 10 h à 20 h, et les mercredi, vendredi et samedi de 10 h à 22 h. Tarifs : 13 € (réduit 9 € ).

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