Le service en vermeil de la duchesse de Modène sera dispersé par Christie’s

1. Attribué à Nicolas Besnier (1686-1754)
Carré, 1719
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - L.29 cm.
Estimation 800,000 - 1,200,000 €
Photo : Christie’s
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25/11/19 - Marché de l’art - Paris, Christie’s - Quarante-et-une pièces composaient le fastueux service de toilette en vermeil de la fille du Régent, Charlotte-Aglaé d’Orléans, décrites avec précision dans son inventaire après décès de 1761. Quinze d’entre elles sont aujourd’hui identifiées [1], dont onze seront mises aux enchères par Christie’s à Paris le 27 novembre. Cet ensemble exceptionnel a traversé les siècles, il a échappé aux fontes royales et aux destructions révolutionnaires, et voila qu’il sera bientôt dispersé, divisé en sept lots, sans faculté de réunion [2] . À moins que le Louvre n’arrive à en préserver l’unité en préemptant chacun d’eux, on ne peut que pleurer la poursuite de l’éparpillement d’un assortiment d’objets de grande qualité, rares témoins à la fois de l’orfèvrerie du XVIIIe siècle, de la transition stylistique entre les règnes de Louis XIV et de Louis XV, et de l’art de Nicolas Besnier à qui l’on peut attribuer la majorité du service.

2. Attribués à Nicolas Besnier (1686-1754) Aiguière et son bassin, 1719
service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - H. de l’aiguière : 21,5 cm ; L. du bassin : 23,5 cm.
Estimation 800,000 - 1,200,000 €
Photo : Christie’s
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- L’une des pièces les plus spectaculaires est le carré (ill. 1) qui contenait les brosses et les peignes (800 000-1 200 000 €) ; l’inventaire en signale quatre en tout.
- Une aiguière ornée de vagues sur son couvercle, motif rocaille avant l’heure, est accompagnée de son bassin (800 000-1 200 000 € les deux) (ill. 2) ; celui-ci est comparable à un autre, attribué à Besnier et conservé au Louvre, seul vestige du service de Françoise-Marie de Bourbon, duchesse d’Orléans, mère de Charlotte-Aglaé.
- Deux boîtes à poudre forment une paire, ornées chacune sur leur couvercle d’un profil à l’antique dans un médaillon, l’un masculin, l’autre féminin (700 000 – 1 000 000 €) (ill. 3).
- Un crachoir - car les duchesses crachent – est doté d’une anse à tête de lion (150 000-250 000 €) (ill. 4).
- Un flacon à parfum (l’inventaire en signale deux ) est orné de profils à l’antique et d’allégories qui évoquent les vertus du mariage (ill. 5) : une femme qui tient une cloche incarne l’Harmonie, à ses pieds, un chien symbolise la fidélité ; une autre figure féminine désigne un pélican, symbole à la fois du Christ et de l’amour paternel puisqu’il s’ouvre les entrailles pour nourrir ses petits (300 000 – 500 000 €).
- Une gantière et une vergette - pour épousseter les vêtements - constituent un sixième lot (150 000 – 250 000 €) (ill. 6).
- Enfin deux pots assortis conservaient probablement des crèmes pour le visage (100 000 – 150 000 €) (ill. 7).

3. Nicolas Besnier (1686-1754)
Paire de boîtes à poudre, 1719
service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - L. 13 cm
Estimation : 700 000 - 1 000 000
Photo : Christie’s
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Parmi les objets qui ne font pas partie de la vente Christie’s, un flambeau et deux coupes couvertes se trouvent dans une collection privée, une pelote a été vendue par Bonhams à Los Angeles le 28 juin 2018. Il reste à trouver tous les autres, le miroir, les boites à mouches, le coffre à racines (que l’on mâchait pour le soin des dents et des gencives ?), le cure-dents, un porte-mouchette et sa mouchette... autant d’éléments raffinés qui racontent un cérémonial.

4. Nicolas Besnier (1686-1754)
Crachoir, 1717-1722
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - H. 13,5 cm
Estimation : 150 000 - 250 000 €
Photo : Christie’s
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Le service coûta presque 7 400 livres. Il était impressionnant à la fois par le nombre de pièces qu’il réunissait - quarante-et-une - et par son poids global - 155 marcs, soit plus de 37 kg. À titre de comparaison, celui de la reine Marie-Antoinette qui fut livré en 1789 comportait trente-sept pièces, celui de la duchesse de Cadaval conçu entre 1738 et 1739 pesait 26, 250 kg, le Detroit Institute en conserve quelques éléments.
La toilette de Charlotte-Aglaé d’Orléans témoigne d’un nouveau faste s’étala après la mort de Louis XIV. Le roi en 1689, avait décidé d’envoyer son mobilier d’argent à la fonte et de limiter le poids des « ouvrages et vaisselles d’or et d’argent », afin de « réprimer le luxe et empêcher la dissipation des matières [3] » qu’il fallait davantage employer à faire fleurir le commerce. Le Régent mit fin à cette austérité, et encouragea le développement du système de Law qui favorisait l’utilisation de papier-monnaie plutôt que d’espèces métalliques.

C’est lui qui commanda ce service à l’occasion du mariage, en 1720, de sa fille, Charlotte-Aglaé, appelée Mademoiselle de Valois, avec François Marie III d’Este, duc de Modène. Les armes des futurs époux ornent presque toutes les pièces.
Philippe d’Orléans eut du mal à marier Mademoiselle de Valois, qui avait rejeté un premier prétendant et devint la maîtresse du duc de Richelieu. Madame portait d’ailleurs sur sa petite-fille un regard modérément tendre : elle « a des jours où elle n’est pas laide » mais elle a « un grand vilain nez, une dent saillante qui fait mauvais effet quand elle rit » et « ne veut pas comprendre que la meilleure parure est la bonne mine et la bonne grâce, et que là où ces qualités manquent la parure ne sert à rien. »

5. Nicolas Besnier (1686-1754)
Flacon à parfum, 1717-1722
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - H. 20,2 cm
Photo : Christie’s
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Son service de toilette lui permit, on l’espère, de faire bonne figure. Le mariage fut célébré rapidement et par procuration, cela explique peut-être le côté légèrement disparate de cet ensemble réalisé en très peu de temps comme en témoignent les poinçons de jurande datés entre 1717 et 1719.
Toutes les pièces ne portent pas de poinçon, mais la plupart peuvent être attribuées à Nicolas Besnier.
Certaines sont néanmoins de la main d’autres orfèvres, c’est le cas des deux petits pots (ill. 7) marqués par les initiale « PG », attribués à Philibert Guynot ou à Pierre Guyard, le premier reçu maître en 1714, le second en 1706. En outre, l’une des deux petites coupes à anses conservées dans une collection privée porte la jurande de 1696-1697, elle a donc été créée bien avant la projet de mariage.
En effet pour des commandes aussi importantes que celle-ci, il arrivait que les marchands-merciers passent commande à plusieurs orfèvres, ou encore que les orfèvres eux-mêmes confient à d’autres la réalisation de pièces moins prestigieuses ou achètent des objets déjà existants afin de compléter le service plus rapidement .

6. Gantière et vergette
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761)
La gantière est attribuée
à Nicolas Besnier, 1719
La vergette apparemment sans poinçon, probablement paris, vers 1719
Vermeil - L. 24,5 cm
Estimation : 150 000 - 250 000
Photo : Christie’s
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Nicolas Besnier est l’un des grands orfèvres de cette époque, mais ses créations ont malheureusement largement disparu. Ce sont les œuvres réalisées pour des commanditaires étrangers qui ont finalement survécu et permettent d’avoir une idée de son savoir-faire, comme les deux pots à oille du service Walpole récemment acquis par le Louvre (voir la brève du 16/6/14).
Il commença, lors de son séjour à Rome entre 1709 et 1712, par suivre une formation d’architecte. Une fois rentré à Paris, il fut reçu maître-orfèvre en 1714 et rejoignit l’atelier de son oncle, Nicolas Delaunay, logé dans les galeries du Louvre. Delaunay, orfèvre de Louis XIV, avait eu lui-même pour maître Claude Ballin avec qui il réalisa le mobilier d’argent et la vaisselle d’or du roi.
L’influence de ces deux maîtres est sensible dans le service de toilette, Besnier les combine avec talent. Comme le souligne Marine de Cenival, expert chez Christie’s,« le vocabulaire stylistique de Ballin est reconnaissable par la linéarité des motifs, enrichie par une superposition de bordures décoratives ». Le style de Delaunay est quant à lui caractérisé par« un assouplissement des lignes et une compartimentation des motifs ».
Besnier puisa dans le répertoire de son oncle, s’inspirant notamment du service que celui-ci conçut pour la comtesse Oxenstierna et dont Le National Museum de Stockholm conserve plusieurs dessins. On retrouve plusieurs motifs, notamment les têtes de chérubins joufflus soufflant de l’air qui ornent le bassin, la forme du flacon de parfum est également similaire à celui de la comtesse.
Détaché de l’austérité Louis XIV, pas encore tombé dans la fantaisie Louis XV, ce service témoigne du style Régence qui diversifie les motifs, coquilles à cinq branches, feuilles d’acanthe dissymétriques, rinceaux...

7. Attribués à Pierre Guyard
ou à Philibert Guynot,
Paire de pots et leur couvercle, 1718
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761),
Vermeil - H. 10,5 cm
Photo : Christie’s
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Nommé orfèvre du roi en 1723, Besnier fut chargé du remplacement de la vaisselle ordinaire de Louis XV dont rien ne subsiste. Finalement, de 1734 à 1753, il prit la direction de la Manufacture de Beauvais C’est son gendre Jacques Roëttiers de la Tour qui reprit sa charge par la suite.
Ce service est donc l’un des rares productions qui restent de sa main.

Informations pratiques : Vente le 27 novembre 18 h 30 (Lots 201 - 233)
Christie’s, 9 Avenue Matignon, Paris.
Exposition : 26 novembre 10 h-18 h, 27 novembre 10 h - 12 h

Bénédicte Bonnet Saint-Georges

Notes

[1Elles sont reproduites et commentées dans l’ouvrage de Paul Micio, Les Collections de Monsieur frère de Louis XIV Orfèvrerie et objets d’art des Orléans sous l’Ancien Régime, Somogy 2014.

[2Faculté de réunion : le jour de la vente aux enchères, certains lots qui présentent des points communs et appartiennent à un même vendeur, sont d’abord mis en vente séparément et adjugés temporairement. Après ces adjudications, les différents biens sont réunis en un seul lot qui est à son tour mis aux enchères. Sa mise à prix est calculée en additionnant les montants d’adjudication des différents biens et/ou les mises à prix de ceux qui n’ont pas été adjugés. S’il n’y a pas d’enchère portée sur cette réunion de lots, les adjudications des lots séparés sont confirmées.

[3Déclaration du 14 décembre 1689 portant sur les ouvrages et vaisselles d’or et d’argent

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