Un ivoire de la duchesse de Berry acquis par le Château-Musée de Dieppe

1. Dieppe, entre 1816 et 1830
Tour de force offert à la duchesse de Berry
Ivoire d’éléphant - 35,5 x 25 x 14 cm
Dieppe, Château-Musée
Photo : Christie’s Images Limited
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28/11/19 - Acquisition - Dieppe, Château-Musée - Près de trente ans après l’exposition du Grand Palais, le catalogue Un âge d’or des arts décoratifs, 1814-1848 s’impose toujours comme une référence incontournable. Un essai passionnant et novateur d’Isabelle Leroy-Jay Lemestre s’intéressait à « la renaissance de l’ivoire » et revenait sur le rôle capital de la ville de Dieppe, qui était alors le principal centre d’importation mais aussi de travail de l’ivoire en France. C’est par ce port de la Manche que l’ivoire était importé depuis le Moyen Âge, d’abord en transit vers Rouen puis Paris mais le matériau fut petit à petit directement travaillé sur place. La ville ayant souffert du blocus continental imposé par Napoléon, le tourisme balnéaire y fut lancé sous la Restauration par la duchesse de Berry, qui mit à la mode le séjour estival de Dieppe et n’hésita pas à y tenir sa cour, attirant dans la station normande tout le faubourg Saint-Germain. La ville de Dieppe proposait des cadeaux à ces touristes de luxe : des ivoires, pour lesquels se passionna cette princesse romantique, qui se mit à visiter les ateliers avant de passer nombre d’achats. La Ville de Dieppe misa beaucoup sur ses artisans et avait fondé dès 1808 une école gratuite de dessin avant d’attribuer des bourses à plusieurs sculpteurs pour qu’ils aillent parfaire leur formation à Paris. De retour à Dieppe, ces artistes formèrent à leur tour des élèves. La Ville de Dieppe offrit plusieurs cadeaux à la duchesse de Berry. Parmi ceux-ci, un navire en ivoire en 1828 et une « toilette » en 1829, dus à la maison Blard, dont l’atelier créé vers 1820 par Jacques-Nicolas Blard imagina les plus beaux objets destinés à la princesse venue d’Italie qui joua un rôle capital dans la renaissance de l’ivoirerie dieppoise.


2. Dieppe, entre 1816 et 1830
Tour de force offert à la duchesse de Berry
Ivoire d’éléphant - 35,5 x 25 x 14 cm (détail du fronton)
Dieppe, Château-Musée
Photo : Christie’s Images Limited
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3. Dieppe, entre 1816 et 1830
Tour de force offert à la duchesse de Berry
Ivoire d’éléphant - 35,5 x 25 x 14 cm (détail de l’entablement)
Dieppe, Château-Musée
Photo : Christie’s Images Limited
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En 1865, une vente d’objets provenant du Palazzo Vendramin Calergi de Venise, appartenant à la duchesse de Berry, fut organisée à l’hôtel Drouot. On pouvait y trouver une vingtaine de pièce en ivoire dont le lot 41 est décrit comme suit : « une petite toilette en ivoire sculpté de forme monumentale à frise, enrichie d’ornements et portant le blason de madame la duchesse de Berri. Le fronton est enrichi d’un groupe de figures. Cette pièce porte les armes de la ville de Paris et le chiffre de madame la duchesse ». Comment ne pas y voir l’objet (ill. 1) que Christie’s proposait à son tour hier soir à Paris ? La ville de Dieppe et celle de Paris étant toutes deux symbolisées par un bateau sur les flots, on peut aisément comprendre comment eut lieu la confusion. On sait [1] que la « toilette » offerte en 1829 à la duchesse portait « dans le tympan son portrait figuré par la Clémence protégeant les Arts, l’Industrie, le Commerce ; des enfants représentaient la Science et les Arts ; les Armoiries de Madame alternaient avec celles de la ville, et le contour du stylobate était orné d’une branche de lierre sans fin, symbole d’attachement ».

Si l’on retrouve dans l’objet proposé chez Christie’s le portrait de la duchesse, les armes de la ville, le lierre courant autour des colonnes (ill. 4) et les allégories précisées, nulle mention n’est faite du portrait du duc de Berry (ill. 2) ni de ses armes (ill. 3) alors que c’est bien le couple qui est représenté de profil, protégeant les Arts et les Sciences. Peut-être a-t-il été offert en cadeau de mariage, qui eut lieu en 1816, ou tout au moins alors que l’héritier présomptif du royaume était encore vivant ? Mais une autre source [2] précise qu’en 1830 « une toilette en ivoire, chef-d’œuvre de sculpture, venait d’être terminée pour être offerte à Madame le jour même de son arrivée. A ce moment même, la révolution éclatait et venait détruire tous ces beaux projets ». Dans le catalogue de la dernière exposition consacrée à la princesse, qui eut lieu à Sceaux en 2007 (voir l’article), Pierre Ickowicz consacrait un essai aux rapports de la duchesse de Berry avec l’artisanat dieppois et semblait considérer que les deux objets décrits par les contemporains n’en faisaient qu’un. Ce que les auteurs anciens qualifient de « toilette » était donc certainement une sorte de miroir à poser sur une table de toilette, dont la forme architecturale est somme toute plutôt classique mais qui possède désormais une figure de Mercure volant d’après Giambologna (ill. 5) installée là où aurait pu être disposé ledit miroir. On ignore à quel moment fut effectuée cette transformation ni qui en fut à l’initiative mais un petit trou dans le fronton atteste encore du changement qui se produisit sur cet objet. Différents éléments, notamment le travail des éléments ajourés, incitent plutôt à attribuer cet objet à la dynastie Belleteste qu’à l’atelier Blard, qui réalisait des pièces plus solides et moins aériennes que ce superbe témoignage de virtuosité technique.


4. Dieppe, entre 1816 et 1830
Tour de force offert à la duchesse de Berry
Ivoire d’éléphant - 35,5 x 25 x 14 cm (détail des colonnes)
Dieppe, Château-Musée
Photo : Terres et Mers d’Ivoire/H. Morisse
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5. Dieppe, entre 1816 et 1830
Tour de force offert à la duchesse de Berry
Ivoire d’éléphant - 35,5 x 25 x 14 cm (détail du Mercure volant)
Dieppe, Château-Musée
Photo : Christie’s Images Limited
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Fort judicieusement acquis par le Château-Musée de Dieppe pour 35 000 € (frais inclus), ce chef-d’œuvre de l’ivoire dieppois revient donc sur son lieu de création et devrait trouver une place de choix au sein d’un ensemble déjà conséquent d’une trentaine d’objets liés à la duchesse de Berry dans les collections du musée. On peut en effet admirer à Dieppe une version du portrait officiel de la princesse peint par Dubois-Drahonnet, qu’elle offrit elle-même à la ville, un coffret à ses armes mais surtout une très belle suite d’objets en ivoire et en nacre tantôt offerts, tantôt acquis par la duchesse, dont une superbe ombrelle à pommeau en cristal ainsi que la truelle et le marteau en ivoire (composé de micro-outils d’architecture cachés à l’intérieur du marteau) offerts par la ville pour la pose de la première pierre du théâtre municipal en 1826, acquis par le musée chez Sotheby’s à Londres en 2011. De son côté, la duchesse de Berry fera bientôt l’objet d’une nouvelle exposition : le musée Jean-Honoré Fragonard, à Grasse, proposera de mai à septembre 2020 La duchesse de Berry, symbole et pouvoir, où l’on espère pouvoir admirer la dernière acquisition du musée de Dieppe [3].

Alexandre Lafore

Notes

[1Grâce à Ambroise Millet, auteur en 1906 d’un ouvrage de référence sur les ivoires de Dieppe.

[2Le vicomte de Reiset, auteur d’une biographie de la duchesse.

[3Nous remercions chaleureusement M. Pierre Ickowicz, conservateur en chef du Château-Musée de Dieppe ainsi que M. Hugues Morisse, administrateur de Terres et Mers d’Ivoire, amis du Musée de Dieppe

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