Huit pièces de la toilette de la duchesse de Modène préemptées par le Louvre

28/11/19 - Acquisitions - Paris, Musée du Louvre - La dispersion par Christie’s d’une dizaine de pièces de la toilette en vermeil de la duchesse de Modène (voir la brève du 25/11/19) avait de quoi donner des sueurs froides aux amoureux du patrimoine. Assortis d’estimations plutôt corsées, vendus en plusieurs lots sans faculté de réunion, ces objets risquaient fort d’échapper aux collections nationales. Ne provenant pas de France, l’ensemble ne pouvait bénéficier d’un classement trésor national mais le choix de la maison de vente de le proposer à Paris plutôt qu’à Londres ou New-York autorisait au moins une fenêtre de tir : l’État pouvait toujours faire valoir son droit de préemption, même si les établissements publics se trouvent en novembre à la fin de leur exercice budgétaire.


1. Attribué à Nicolas Besnier (1686-1754)
Carré, 1719
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans, duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - 29 cm
Vendu 970 000€
Photo : Christie’s
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Dans la salle de vente, les curieux et les amateurs observaient alternativement les représentants du Louvre comme les grands marchands parisiens. L’adjudication au téléphone des deux premiers lots, qui comprenaient plusieurs des plus importantes pièces de la toilette, fit naître quelque inquiétude. Le majestueux carré destiné aux brosses et aux peignes (ill. 1) fut emporté pour 970 000€ tandis que la paire (ill. 2) de boîtes à poudres, ornées sur leurs couvercle de profils à l’antique, partait pour 850 000€.


2. Nicolas Besnier (1686-1754)
Paire de boîtes à poudre, 1719
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans, duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - L. 13 cm
Vendues 850 000€
Photo : Christie’s
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Fort heureusement, la suite fut bien plus heureuse : une salve de préemptions est venue saluer chacun des lots suivants, permettant à la majorité des pièces proposées hier soir par Christie’s de gagner les collections du Musée du Louvre. Le ravissant crachoir doté d’une anse à tête de lion (ill. 3) fut adjugé pour 187 500€ et préempté immédiatement, à l’instar du lot composé de l’aiguière assortie de son bassin, pièce capitale (ill. 4) de la toilette, qui récolta 970 000€.


3. Nicolas Besnier (1686-1754)
Crachoir, 1717-1722
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans, duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - 13,5 cm
Préempté par le Musée du Louvre
Photo : Christie’s
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4. Attribués à Nicolas Besnier (1686-1754) Aiguière et son bassin, 1719
service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - H. de l’aiguière : 21,5 cm ; L. du bassin : 23,5 cm.
Préemptées par le Musée du Louvre
Photo : Christie’s
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5. Nicolas Besnier (1686-1754)
Flacon à parfum, 1717-1722
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761)
Vermeil - H. 20,2 cm
Préempté par le Musée du Louvre
Photo : Christie’s
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Le lot suivant était constitué du flacon à parfum orné de profils à l’antique et d’allégories évoquant les vertus du mariage (ill. 5) : une femme qui tient une cloche incarne l’Harmonie, à ses pieds, un chien symbolise la fidélité ; une autre figure féminine désigne un pélican, symbole à la fois du Christ et de l’amour paternel puisqu’il s’ouvre les entrailles pour nourrir ses petits. Cette pièce partit pour 370 000€ puis fut immédiatement préemptée. Juste après venait le lot composé de la délicate gantière (ill. 6) assortie de sa vergette destinée à épousseter les vêtements : le Louvre put s’en assurer pour 187 500€. Les deux petits pots (ill. 7) munis de leurs couvercle, probablement voués à contenir des crèmes pour le visage, constituaient le dernier lot de l’ensemble et récoltèrent 125 000€.


6. Gantière et vergette
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761)
La gantière est attribuée
à Nicolas Besnier, 1719
La vergette apparemment sans poinçon, probablement Paris, vers 1719
Vermeil - L. 24,5 cm
Préemptées par le Musée du Louvre
Photo : Christie’s
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7. Attribué à Pierre Guyard
ou à Philibert Guynot,
Paire de pots et leur couvercle, 1718
Service de Charlotte-Aglaé d’Orléans,
duchesse de Modène (1700-1761),
Vermeil - H. 10,5 cm
Préemptée par le Musée du Louvre
Photo : Christie’s
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Il convient de saluer comme il se doit l’attitude exemplaire des représentants du musée du Louvre, issus du département des Objets d’art et du service des Acquisitions : le choix de s’assurer par voie de préemption de la majorité des pièces de la toilette proposées chez Christie’s était celui de la raison et permet de préserver pour l’avenir un ensemble exceptionnel qui a miraculeusement traversé les siècles. L’orfèvrerie royale française du XVIIe et du XVIIIe a presque intégralement disparu : victimes d’abord des caprices de la mode, les pièces d’orfèvrerie pouvant aisément être fondues pour adopter, par exemple, des formes rocailles puis un aspect néoclassique. Les fontes royales furent également un puissant ennemi : la vaisselle d’apparat ou les objets de toilette étaient volontiers réquisitionnés pour financer les guerres de la monarchie. Les destructions révolutionnaires constituèrent enfin le plus implacable des coups du destin, faisant disparaître un grand nombre de ces objets de luxe. Il faut aujourd’hui se rendre à l’étranger, notamment au Portugal et en Russie, pour admirer de grands ensembles d’orfèvrerie française du XVIIIe siècle : l’exportation fut en effet leur meilleur gage de survie.


8. Détail des armes des futurs époux, gravées au fond du bassin
Photo : Christie’s
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Chaque pièce d’orfèvrerie royale française conservée dans les collections nationales doit être considérée comme une rescapée. Il s’agit souvent du fruit de la patience de générations de conservateurs de musée combinée à la générosité de quelques grands amateurs. Le retour en France de cette série d’objets livrés à l’occasion du mariage, en 1720, de Charlotte-Aglaé d’Orléans avec François Marie III d’Este, duc de Modène, constitue un réel évènement. Il s’agit avant tout d’un assortiment d’objets de grande qualité, sauvés in extremis d’une dispersion sans doute définitive, qui témoignent avec éclat de la beauté de l’orfèvrerie Régence, qui se détache de l’austérité du Grand Siècle sans verser directement dans la fantaisie de la rocaille, même si celle-ci se devine déjà dans certains détails, comme les vagues du couvercle de l’aiguière. Cette toilette ornée sur presque chaque pièce des armes des futurs époux (ill. 8) vient donc spectaculairement enrichir les collections nationales, où l’orfèvrerie Régence est somme toute assez rare, d’autant qu’il s’agit essentiellement ici de pièces de Nicolas Besnier, un des plus grands artistes de la période. Les huit pièces préemptées chez Christie’s rejoindront au Louvre les deux pots à oille et leurs plateaux acquis à l’occasion de la réouverture des salles dédiées au XVIIIe siècle (voir la brève du 16/6/14). Gageons que les équipes du Musée du Louvre sauront donner tout l’éclat nécessaire à cette acquisition fondamentale, qui devrait prochainement prendre place dans une vitrine dédiée, où l’on espère bien sûr que le reste de la toilette de la duchesse de Modène pourra un jour l’y rejoindre. Il n’est pas interdit de penser que la réunion inespérée de la majorité des pièces connues de cet ensemble pourra faire surgir d’autres éléments de la toilette, conservés jusqu’ici dans l’ombre de quelques collections privées.

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