Le Conservatoire National d’Art Dramatique, un monument historique en danger

Didier Rykner

Depuis la publication de cet article, nous avons pu préciser le nom de l’auteur des bas-reliefs, ainsi que leurs sujets et les conditions de leur commande (voir cette brève du 12/9/18).

1. Plan du Conservatoire au XIXe siècle
Aujourd’hui, il n’occupe plus que la partie
colorée en jaune
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Décidée par François Hollande, confirmée par Emmanuel Macron, la Cité du théâtre devrait voir le jour boulevard Berthier dans le XVIIe arrondissement parisien en 2022. Ce projet consiste à réunir sur un même lieu et dans de nouveaux locaux la Comédie Française, le théâtre de l’Odéon et le Conservatoire national d’art dramatique. La première y bénéficiera d’une salle modulable, le deuxième, qui y possède déjà une salle, s’agrandira avec notamment deux salles de répétition, et le Conservatoire déménagera de la rue portant ce nom du IXe arrondissement (ill. 1) pour s’installer dans de nouveaux locaux considérés comme plus pratiques.


2. Théâtre du Conservatoire
Photo : Didier Rykner
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3. Théâtre du Conservatoire
Photo : Didier Rykner
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Le Monde qualifie ce projet de « réjouissant ». Tout cela sortant de notre champ, nous ne porterons aucun jugement sur l’utilité de cette Cité du théâtre et nous ne contesterons pas la nécessité pour le Conservatoire de déménager de son emplacement actuel.
En revanche, le patrimoine, notamment celui du XIXe siècle, nous concerne pleinement, et sur ce point le projet actuel du gouvernement est particulièrement inquiétant. Avant de le détailler, il faut décrire succinctement les bâtiments où se trouve actuellement le Conservatoire (ill. 1) et dont l’histoire est d’ailleurs extrêmement mal connue. L’importance des aménagements intérieurs, derrière une façade sans grand intérêt, est largement ignorée, même de beaucoup d’historiens de l’art.


3. Plafond du théâtre du Conservatoire
(décor d’Alexis Mazerolle)
Photo : Didier Rykner
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4. Corbeille du théâtre du Conservatoire
Photo : Didier Rykner
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5. Ancien vestibule du Conservatoire
dit salle des Colonnes
Photo : Didier Rykner
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En partant de la rue Sainte-Cécile au nord, et en allant vers la rue Bergère au sud (voir le détail sur le plan, ill. 1), on trouve d’abord une salle de théâtre à l’Italienne, à l’origine une salle de concert (ill. 2 à 5). Construite en 1811 par l’architecte François-Jacques Delannoy, puis remaniée dans le courant du XIXe siècle (elle possède notamment un décor peint par Alexis Mazerolle), elle est classée monument historique depuis 1921. Dans la prolongation de ce théâtre, donnant sur la corbeille, se trouve un vestibule qui fut également le bureau d’Hector Berlioz. Celui-ci débouche sur un bel escalier, décoré notamment de bas-reliefs, donnant à l’étage sur l’ancienne bibliothèque devenue la salle Louis Jouvet, et au rez-de-chaussée sur une grande salle à colonnes qui fut coupée après la Première guerre mondiale, en même temps que l’édifice était amputé du côté de la rue Bergère par la construction d’une poste, aujourd’hui fermée, dont la façade est clairement de style Art déco. Notons que derrière la façade donnant sur la rue du Conservatoire ont été construits également plusieurs escaliers du même style, datant donc des années 1920-1930.
Le Conservatoire devant déménager, le projet du ministère de la Culture consiste à conserver l’affectation au Conservatoire de la salle classée et du bureau de Berlioz, tout ce qui se trouve au-delà devant être vendu.


6. Ancien vestibule du Conservatoire
dit salle des Colonnes, avec l’escalier
Photo : Didier Rykner
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7. Ancien vestibule du Conservatoire
dit salle des Colonnes, avec l’escalier
Photo : Didier Rykner
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8. Henry Lombard (1855-1929)
Sainte Cécile, 1883
Marbre
Paris, Conservatoire national
d’art dramatique
Photo : Didier Rykner
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Or, tout ce que nous avons décrit plus haut à l’exception du théâtre n’est ni inscrit, ni classé, alors que ces pièces mériteraient cent fois de l’être.
Qu’on en juge. Voici d’abord la salle des colonnes qui servait autrefois de hall d’entrée lorsque celle-ci donnait sur la rue Bergère (ill. 6 à 8). Ce grand espace, bien que privé de ses premières travées détruites lors de la construction de la poste, possède une architecture très élégante et un décor tout à fait remarquable. Si l’extrémité du côté sud est utilisée pour abriter la bibliothèque (ill. 8), cet aménagement n’a pas abîmé la salle davantage qu’elle ne l’avait été dans les années 1920 et elle pourrait sans difficulté retrouver son unité. On y voit également un beau haut-relief représentant sainte Cécile (ill. 9), patronne des musiciens par le sculpteur Henry Lombard, prix de Rome en 1883, qui rappelle que le bâtiment accueillait aussi les musiciens jusqu’en 1946 quand le Conservatoire de musique s’installa rue de Madrid.


9. Escalier du Conservatoire avec vue sur la salle des colonnes
Photo : Didier Rykner
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10. Reliefs de l’escalier du Conservatoire
Photo : Didier Rykner
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On arrive ensuite dans l’escalier à double volée (ill. 10 à 12). On ne connaît pas l’auteur des bas-reliefs en stuc qui le décorent (on y voit les Muses) mais leur style est proche des trompe-l’œil qui ornent l’ancien bureau de Berlioz (ill. 13).


11. Plafond de l’escalier du Conservatoire
Photo : Didier Rykner
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12. Ancien bureau de Berlioz
(qui correspond au foyer du théâtre)
Photo : Didier Rykner
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Rappelons que rien de tout cela n’est protégé, pas davantage que la salle Louis Jouvet, l’ancienne bibliothèque, qui sert depuis longtemps de salle de répétition pour les élèves (ill. 14 et 15). Celles-ci, outre son importance comme lieu de mémoire, possède un beau décor de boiseries, ainsi qu’une frise et des poutres peintes. Si le Conservatoire devait déménager, il est déjà prévu que ce décor serait démonté et remonté dans le nouveau bâtiment… à l’exception de la frise et des poutres. Inutile de dire que cela reviendrait à détruire la salle.


13. Salle Louis Jouvet
Photo : Didier Rykner
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14. Une des poutres peintes et frise peinte
Salle Louis Jouvet du Conservatoire
Photo : Didier Rykner
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Donnant sur celle-ci, une autre pièce (ill. 16) servant aux répétitions montre les vestiges de l’ancienne façade sur cour (ill. 17) avant que celle-ci ne soit comblée au XXe siècle, probablement au moment où furent construits la poste et les aménagements Art déco du Conservatoire, et où l’entrée de celui-ci, qui se trouvait rue Bergère, ne soit déplacée sur celle du Conservatoire.


15. Salle de répétition avec l’ancienne
façade de la cour (voir ill. 16)
Photo : Didier Rykner
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16. Photographie de la façade avec l’ancienne cour sur la rue du Conservatoire en 1912
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18. Façade du Conservatoire nationale d’art
dramatique sur la rue du Conservatoire
Photo : Didier Rykner
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La vente que prévoit le gouvernement consiste donc à couper en deux ce monument historique. D’un côté le théâtre classé et le bureau de Berlioz, de l’autre la salle des colonnes, l’escalier et la salle Louis Jouvet. Ces éléments n’étant pas protégés monument historique, l’acheteur pourra en faire ce qu’il veut, y compris les détruire, ce qui reste le plus probable.

19. Grand escalier Art déco du
Conservatoire (à l’emplacement
de l’ancienne cour)
Photo : Didier Rykner
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Pourquoi le ministère de la Culture n’a-t-il jamais protégé ce monument comme il aurait dû l’être ? Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Daniel Mesguich, du temps où il était directeur du Conservatoire, s’en était inquiété et avait demandé une protection à la Direction Régionale des Affaires Culturelles, qui n’a pas donné suite. Pourtant, nous avons pu retrouver dans les archives de la DRAC un document fort intéressant, daté de 2011 et signé de la directrice des affaires culturelles Muriel Genthon. Ce courrier, envoyé au Directeur général de la création artistique (dont dépend le Conservatoire) indiquait que le conservateur général des monuments historiques qui avait visité les lieux avait « appelé [s]on attention sur l’intérêt qu’il y aurait à étendre la protection au titre des monuments historiques de ce bâtiment ». Elle expliquait en effet que : « le vestibule, le grand escalier, le salon d’honneur [1] et la salle Louis Jouvet, en effet, forment un ensemble cohérent de grande qualité architecturale et décorative qui mériterait de bénéficier également d’une protection au titre des monuments historiques ». Il faut ajouter, à ces éléments patrimoniaux cités par le conservateur, les escaliers Art déco du bâtiment (ill. 19 et 20), notamment le plus beau qui se trouve immédiatement à droite de l’entrée de la rue du Conservatoire.


20. Grand escalier Art déco du Conservatoire (à l’emplacement de l’ancienne cour)
Photo : Didier Rykner
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Que s’est-il passé ensuite ? Pourquoi cette intention n’a-t-elle pas été suivie d’effet ? Qu’a répondu le directeur général de la création artistique ? Nous n’avons trouvé aucune trace de réponse à ce courrier dans les archives de la DRAC, et la DGCA que nous avons sollicité, n’a pour l’instant, malgré sa bonne volonté, pas réussi à retrouver la trace de cette affaire. Soit la DGCA n’a pas répondu, et la DRAC a laissé tomber, soit la DGCA s’est opposée à cette protection qui pourrait faire baisser la valeur vénale du monument et réduire son attractivité pour un investisseur. Cette inertie du ministère de la Culture arrange donc bien les affaires du gouvernement.

La vente planifiée de cette institution a déjà donné lieu à des levées de bouclier, dont le fer de lance est l’association des élèves et anciens élèves du Conservatoire National d’Art Dramatique. Celle-ci souhaite, outre la protection du bâtiment dans son intégralité, « qu’il conserve pleinement et durablement sa vocation artistique originelle ». Si ce deuxième objectif sort stricto sensu, de notre champ, nous ne pouvons à titre personnel qu’y souscrire. On ne peut impunément vendre tout ce qui fait l’histoire de la France, et encore moins son histoire culturelle et artistique. Le Conservatoire national d’art dramatique, qui était autrefois également conservatoire de musique, a vu passer dans ses murs l’histoire de la musique, du théâtre et du cinéma français. Il devrait a minima être classé et conserver une destination culturelle. Une lettre ouverte à la ministre de la Culture a donc été lancée, qui se conclut ainsi : « La vocation culturelle est inscrite dans les fondations du bâtiment, reconstruit après la révolution sur ce qui était primitivement l’institution royale regroupant les écoles d’art et les troupes de musiciens et de comédiens, étonnamment nommée Hôtel des Menus Plaisirs.
C’est pour toutes ces raisons et d’autres encore, que nous vous prions, Madame la Ministre, de bien vouloir reconsidérer votre décision, de garder sous votre protection ce témoignage inestimable et de lui conserver sa vocation artistique originelle.
 »
Cette lettre a été signée par de nombreuses personnalités, dont d’anciens élèves du Conservatoire, tels que Philippe Torreton, Juliette Binoche, Jean-François Balmer, Valérie Bonneton, Agnès Jaoui, Thierry Frémont, Pierre Niney, Anny Duperey, Isabelle Huppert et bien d’autres. Comme le suggère Guillaume de Tonquédec, rejoignant ainsi d’autres comédiens, il serait peut-être judicieux de conserver le Conservatoire à cet endroit en l’agrandissant avec le bâtiment de la Poste (aujourd’hui inoccupé), ce qui ne serait d’ailleurs qu’un juste retour des choses puisque la construction de cet édifice l’avait grandement amputé.

Bien entendu, La Tribune de l’Art s’associe à ce combat et demande avant tout expressément le classement de l’ensemble formé par le bureau de Berlioz, l’escalier, le vestibule, la salle Louis Jouvet, sans oublier les escaliers Art déco. Comment le ministère de la Culture, qui reconnaît lui-même que cet ensemble devrait être protégé au titre des monuments historiques, pourrait-il oser s’y opposer, alors que son rôle est justement de sauvegarder le patrimoine ?

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