Le Clark Art Institute achète un cabaret de Sèvres

4/11/21 - Acquisition - Williamstown, Clark Art Institute (Massachusetts) - C’est un présent en quelque sorte doublement impérial qui vient de rejoindre les collections du Clark Art Institute, un chef-d’œuvre sorti des fours de la Manufacture de Sèvres et de l’atelier de Marie-Victoire Jaquotot, prestigieuse peintre sur porcelaine, en vue d’être offert à l’impératrice Joséphine le 24 juin 1812. Ce Cabaret des femmes célèbres (ill. 1) dont nous avions déjà parlé avant son passage en vente chez Osenat au printemps (voir la brève du 18/3/21) y a remporté un joli succès : estimé 80/100 000 €, il s’arracha pour 262 500 € avec les frais, un résultat fastueux largement dû à sa richesse exceptionnelle mais aussi à son histoire et son caractère féminins.


1. Manufacture impériale de porcelaine de Sèvres et Marie-Victoire Jaquotot (1772-1855)
Vue d’ensemble du Cabaret des femmes célèbres, 1811-1812
Porcelaine dure
Williamstown (Massachusetts), Clark Art Institute
Photo : Osenat

Renvoyé à la Manufacture de Sèvres par Joséphine, il fut ensuite livré au Palais des Tuileries le 28 décembre 1812 afin d’être offert en étrennes par l’autre impératrice - la jeune Marie-Louise - à la comtesse de Ségur, née Antoinette Élisabeth Marie d’Aguesseau en 1756. Petite-fille du chancelier d’Aguesseau, celle-ci avait épousé en 1777 le comte Louis-Philippe de Ségur (1753-1830) qui traversa sans encombre la tourmente révolutionnaire, passant allègrement de l’Ancien Régime à l’Empire dont il devint même le grand maître des cérémonies de Napoléon Ier, qu’il servit fidèlement jusqu’à Waterloo. Passant ensuite au service de Louis XVIII, qui le fit pair de France, il put défendre ses idées libérales à la Chambre des Pairs et eut la joie de voir Louis-Philippe d’Orléans monter sur le trône quelques semaines avant sa mort. Les traits de son épouse restent connus par le très beau portrait qu’en fit Élisabeth-Louise Vigée Le Brun sous le règne de Louis XVI : ce tableau (ill. 2) exposé au Salon de 1786 est désormais conservé au Château de Versailles.


2. Louise-Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842)
Portrait de la comtesse de Ségur, 1785
Huile sur toile - 92 x 73 cm
Versailles, Musée national du château
Photo : Christophe Fouin
3. Attribué à Marie-Victoire Jaquotot (1772-1855)
Autoportrait
Huile sur toile - 37 x 33 cm
En vente chez Dorotheum à Vienne le 11/11/21
Photo : Dorotheum

Comme nous l’apprend la riche notice rédigée par l’expert Cyrille Froissart, dans laquelle nous avons puisé l’essentiel des informations de cette brève, le sujet de ce nouveau cabaret fut défini dès 1806 par Alexandre Brongniart, l’emblématique directeur de la Manufacture impériale de porcelaine de Sèvres. Il s’agissait de réfléchir à de nouveaux décors pour les cabarets, ces services généralement composés d’un plateau, de pièces de service et de tasses dont raffolait la cour impériale et qui servaient tout aussi bien de cadeaux diplomatiques que de présents familiaux. L’imaginatif Brongniart prévoyait ainsi des cabarets sur le thème des Guerriers français, des Littérateurs français, des artistes peintres, sculpteurs et musiciens mais aussi des femmes célèbres autrement que par leur beauté afin de donner« de l’intérêt et de la valeur à ces sortes de services et de préparer des présents convenables ». On dressa donc une liste de vingt personnalités féminines, souveraines d’Europe ou femmes de lettres, scientifiques ou artistes, dont les portraits furent confiés à la plus célèbre peintre sur porcelaine de Sèvres du début du XIXe siècle, Marie-Victoire Jaquotot. Par une amusante coïncidence, Dorotheum propose dans sa prochaine vente viennoise un très probable autoportrait (ill. 3) de Madame Jaquotot, qui n’est cependant pas signé, au contraire des pièces du service.


4. Manufacture impériale de porcelaine de Sèvres et Marie-Victoire Jaquotot (1772-1855)
Théière Asselin du Cabaret des femmes célèbres avec le portrait de Christine de Suède, 1811
Porcelaine dure - 20,5 x 21 cm
Williamstown (Massachusetts), Clark Art Institute
Photo : Osenat
5. Manufacture impériale de porcelaine de Sèvres et Marie-Victoire Jaquotot (1772-1855)
Théière Asselin du Cabaret des femmes célèbres avec le portrait d’Anne d’Autriche, 1811
Porcelaine dure - 20,5 x 21 cm
Williamstown (Massachusetts), Clark Art Institute
Photo : Osenat

On distingue en effet la signature de l’artiste sur la plupart des médaillons ornant ce Cabaret des femmes célèbres, à commencer par les portraits de Christine de Suède et d’Anne d’Autriche (ill. 4 et 5) qui ornent la théière, dite théière Asselin. Cette pièce porte la date du 25 mars 1811 mais d’autres éléments du service sont datés de 1812, comme le pot à sucre nommé pot à sucre à pied anse volute où l’iconique Marie Stuart voisine avec... Élisabeth d’Angleterre ! On peut naturellement s’étonner de voir ainsi la victime cohabiter avec son bourreau mais il s’agissait sans doute de rapprocher les deux plus fameuses souveraines britanniques (ill. 6 et 7). On ignore encore comment fut opéré le choix des femmes célèbres jugées dignes d’orner ces créations de Sèvres qui font écho la série des figures de grands hommes, commandées par le comte d’Angiviller à la fin de l’Ancien Régime et traduites en porcelaine. On peut cependant se rappeler que Richard de Bury avait fait paraître son Histoire abrégée des philosophes et des femmes célèbres dès 1773, suivi par Jean-François de La Croix et son Dictionnaire portatif des femmes célèbres en 1788. On ne sait pas non plus quelle part occupa Marie-Victoire Jaquotot dans la conception de ces cabarets et dans le choix des personnalités représentées : fut-elle une simple exécutante ou bien fut-elle associée au projet ? On trouve en effet des femmes ayant vécu entre le XIIe et le XVIIIe siècle, la sélection allant de Blanche de Castille à Catherine II de Russie sans oublier Madame de Sévigné.


6. Manufacture impériale de porcelaine de Sèvres et Marie-Victoire Jaquotot (1772-1855)
Pot à sucre du Cabaret des femmes célèbres avec le portrait de Marie Stuart, 1812
Porcelaine dure - 14 cm
Williamstown (Massachusetts), Clark Art Institute
Photo : Osenat
7. Manufacture impériale de porcelaine de Sèvres et Marie-Victoire Jaquotot (1772-1855)
Pot à sucre du Cabaret des femmes célèbres avec le portrait d’Élisabeth d’Angleterre, 1812
Porcelaine dure - 14 cm
Williamstown (Massachusetts), Clark Art Institute
Photo : Osenat

Chacune de ces femmes célèbres est aisément identifiable, les médaillons étant entourés d’un cadre en or portant le nom de la personnalité représentée. L’ensemble se détache sur un beau fond vert de chrome orné de guirlandes de fleurs et de fruits. On peut cependant s’étonner du choix des sous-tasses : leur décor, certes antiquisant, se compose de trophées militaires alors qu’on compte assez peu de guerrières - exception faite de Jeanne d’Arc, dont le portrait orne le pot à lait - parmi les modèles peints par Madame Jaquotot. En l’absence d’archives explicites, il faut sans doute imaginer que les ateliers de Sèvres, surchargés de commandes, ont fait comme ils ont pu dans un contexte difficile.

8. Manufacture impériale de porcelaine de Sèvres et Marie-Victoire Jaquotot (1772-1855)
Vue d’ensemble du Cabaret des femmes célèbres livré à Pauline Borghèse, 1810-1811
Porcelaine dure
En vente chez Osenat à Fontainebleau le 9/11/21
Photo : Osenat

L’exécution des trois Cabarets des femmes célèbres connut s’étala pourtant sur plusieurs années : on sait que c’est à partir de janvier 1807 que les pièces à fond vert furent portées de Sèvres jusqu’à l’atelier parisien de Marie-Victoire Jaquotot, qui travaillait au 48, rue de Bondy, actuelle rue René Boulanger. Le premier service comprenant douze tasses et quatre pièces de forme fut terminé en décembre 1807 et livré à Caroline Murat : on ignore ce qu’il est devenu. Un second fut livré en 1810 à Pauline Borghèse, comportant une théière, un pot à sucre, un pot à lait, une jatte et six tasses assorties de leurs soucoupes : complété de six nouvelles tasses en 1811, cet ensemble passa en vente chez Christie’s à Paris le 8 novembre 2013 - il fut alors adjugé 121 500 € - avant d’être proposé à nouveau chez Osenat à Fontainebleau le 9 novembre prochain ! La vente pour 262 500 € du troisième et dernier Cabaret des femmes célèbres au Clark Art Institute explique sans doute la réapparition du second, dont on attend désormais de voir s’il dépassera ou non son prix de 2013.


9. Manufacture impériale de porcelaine de Sèvres et Marie-Victoire Jaquotot (1772-1855)
Jatte hémisphérique du Cabaret des femmes célèbres avec le portrait de Marie-Thérèse d’Autriche, 1812
Porcelaine dure - 14,5 x 21,6 cm (détail)
Williamstown (Massachusetts), Clark Art Institute
Photo : Osenat
10. Manufacture impériale de porcelaine de Sèvres et Marie-Victoire Jaquotot (1772-1855)
Jatte hémisphérique du Cabaret des femmes célèbres avec le portrait de Catherine II de Russie 1812
Porcelaine dure - 14,5 x 21,6 cm (détail)
Williamstown (Massachusetts), Clark Art Institute
Photo : Osenat

Nous n’allons pas reproduire en détail chaque pièce du service, notamment les tasses, ornées des portraits de la princesse Palatine (1811), de la princesse de Conti (1811), de Madame de Sévigné (1811), d’Hortense Mancini (1811), de la duchesse de Montmouth (1811), de Madame de Fontanges (1811), de Madame Deshoulières (1811 ou 1812), et de Madame de Grignan (1812). De son côté, la grande jatte hémisphérique tantôt décrite comme jatte à lait, tantôt comme jatte à fruit, arbore les profils de Blanche de Castille et de deux grandes souveraines européennes du XVIIIe siècle : Marie-Thérèse d’Autriche (ill. 9) et Catherine II de Russie (ill. 10). On retrouvait déjà une tasse comparable, ornée du portrait de Marie-Thérèse, dans les collections du château de Fontainebleau : acquise en 2000, elle avait été offerte par Napoléon à sa jeune épouse Marie-Louise d’Autriche lors d’une visite à la Manufacture de Sèvres le 6 juin 1810. D’autres portraits en médaillon peints par Madame Jaquotot garnissent le célèbre Coffret de la tabatière de Louis XVIII aujourd’hui conservé au Musée du Louvre mais la peintre était jusqu’ici absente des collections du Clark Art Institute, dont les jolies collections de porcelaines de Sèvres se composent avant tout de pièces du XVIIIe siècle. L’acquisition du troisième et dernier Cabaret des femmes célèbres réalisé sous l’égide d’Alexandre Brongniart est donc particulièrement bienvenue, ces femmes illustres peintes par une autre femme illustre s’inscrivant logiquement dans une politique d’acquisition donnant désormais une place d’honneur aux artistes féminines, comme en témoigne l’achat récent d’un ravissant tableau d’Hortense Haudebourt-Lescot (voir la brève du 16/9/21) à l’occasion de l’édition online de la TEFAF. On ne peut, en tous cas, que se réjouir de ce regain d’intérêt de la part des institutions nationales (voir la brève du 18/5/20) pour Marie-Victoire Jaquotot, qui bénéficia en 2006 d’une passionnante monographie due à Anne Lajoix (voir l’article).

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