Privés du Salon du Dessin et de sa myriade d’évènements, repoussés au mois de mai [1], les amateurs de jolies feuilles auraient pu se sentir désœuvrés alors que la capitale bruisse ordinairement de mille expositions dans ses musées, ses galeries et ses salles des ventes. Fort heureusement, quelques institutions résistent vaillamment à cette vague de reports imposés par la crise sanitaire et proposent de nouveaux accrochages dès le mois de mars : au Musée Condé, à Chantilly, c’est l’orientalisme qui est à l’honneur tandis que le Musée du Louvre vient d’inaugurer son exposition consacrée au mythique Libro de’ disegni de Giorgio Vasari. De son côté, l’École des beaux-arts de Paris fait coup double puisque deux expositions y attendent leurs visiteurs pendant les prochaines semaines.
Le Baroque à Rome
Au Cabinet Jean Bonna, trente-cinq feuilles témoignent avec éclat des fastes de la Rome baroque, paradoxalement assez peu exposée récemment puisque la dernière manifestation consacrée aux dessins romains du XVIIe siècle remonte à 2006-2007 : il s’agissait de l’étape toulousaine de la vaste exposition Le dessin en Italie dans les collections publiques françaises (voir l’article). Cinq [2] des feuilles qui ornent aujourd’hui les cimaises de l’École des beaux-arts avaient alors fait le voyage mais on n’y retrouvait aucun des quatre dessins du Cavalier d’Arpin avec lesquels commence l’accrochage : profitons donc de l’occasion pour les reproduire ici ! Artiste inégal mais dessinateur prolifique, il laissa un ensemble « sans équivalent pour la période par le nombre de feuilles conservées et la diversité des techniques adoptées » au sein duquel on admire tout particulièrement Hercule et Antée (ill. 1), puissante étude d’anatomie - pour ne pas dire de musculature - dont la monumentalité des figures est renforcée par l’association de la pierre noire et de la sanguine. Seule cette craie rouge est utilisée pour représenter le satyre Marsyas (ill. 2) déjà attaché à son arbre mais pas encore écorché vif par Apollon, qu’il avait eu l’imprudence de défier, dans une belle feuille où la posture du malheureux doit autant à l’antique - songeons au Torse du Belvédère - qu’aux célèbres ignudi de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine.

Hercule et Antée
Sanguine et pierre noire - 40,2 x 25,6 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA

Marsyas attaché à un arbre
Sanguine - 25,3 x 17,7 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
Les Cavalier d’Arpin de la collection de l’École des beaux-arts de Paris n’avaient pas été montrés depuis 1973, voire 1937 pour Hercule et Antée : profitons ainsi de l’occasion pour reproduire les deux autres dessins de l’artiste présentés dans cette exposition, en commençant par le Dieu Fleuve surprenant deux nymphes, grande feuille (ill. 3) à la facture soignée dont le caractère sculptural est soulignée dans la notice rédigée par Emmanuelle Brugerolles et Anne-Cécile Moheng, qui relèvent aussi l’étrangeté de cette scène fortement érotique. On retrouve ces étreintes charnelles dans Galatée sur son char, splendide dessin (ill. 4) mêlant pierre noire et sanguine avec un raffinement tout particulièrement séduisant.

Dieu fleuve surprenant deux nymphes
Sanguine - 39,5 x 27, 2 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA

Galatée sur son char
Pierre noire et sanguine - 23 x 15,7 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
Impossible d’évoquer la Rome baroque sans s’attarder sur la figure cardinale de Pietro da Cortona, artisan de la gloire des Barberini dont il décora le palais et sa chapelle de la Crucifixion. L’École des beaux-arts de Paris a justement acquis en juillet 2020 un passionnant dessin naguère attribué à Ciro Ferri, principal collaborateur du maître, où l’on reconnaît Dieu le Père entouré d’anges tenant les instruments de la Passion. Vendue par la galerie Terrades puis offerte par l’association Le Cabinet des amateurs de dessins de l’École des Beaux-Arts, cette feuille en demi-cercle (ill. 5) constitue une étude préparatoire pour un décor qui pourrait correspondre à celui d’une des quatre lunettes situées sous la coupole de la chapelle de la Crucifixion du palais Barberini. Trois d’entre elles sont encore bien conservées mais la dernière a malheureusement souffert et n’est plus vraiment lisible aujourd’hui : l’essentiel de la scène a disparu mais il est possible de reconnaître dans cette fresque parcellaire certains éléments déjà présents dans le dessin qui vient de rejoindre les collections de l’École des beaux-arts de Paris et qui est présenté aux côtés d’une feuille préparant l’une des figures du Triomphe de la Divine Providence et de la Gloire de la famille Barberini, offerte en 1987 par Mathias Polakovits mais classée jusqu’ici sous le nom de Guillaume Courtois avant d’être rendue à Cortone par Jörg Martin Merz puis mise en relation avec la grande fresque.

Dieu le Père entouré d’anges tenant les instruments de la Passion
Plume, encre brune et lavis brun - 13,6 x 25,5 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
Les deux projets de cadres - l’un rectangulaire (ill. 6), l’autre ovale (ill. 7) - aux armes de saint Philippe Neri témoignent d’une autre facette de l’art de la Contre-Réforme et permettent d’évoquer dans l’accrochage une autre figure-clé de la Rome baroque, Alessandro Algardi. Surchargé de commandes de sculptures, celui-ci réalisa également des modèles pour des objets de plus petites dimensions : reliquaires, vases, ostensoirs, candélabres... Les deux élégants projets de cadres de l’École des beaux-arts de Paris, offerts par Jean Masson en 1925, sont dominés par les étoiles et les fleurs de lys de saint Philippe Neri et préparent sans doute des réalisations en or ou en argent destinées à enchâsser une scène religieuse peinte ou sculptée. Figure très populaire, Philippe Neri fut béatifié en 1615 et canonisé en 1622, peu de temps après sa mort survenue en 1595 : le saint, abondamment représenté tout au long du XVIIe siècle, fut l’un des principaux étendards de la Contre-Réforme catholique.

Projet de cadre aux armes de saint Philippe Neri
Sanguine, plume, encre brune et lavis d’encre de Chine - 21,1 x 14,7 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA

Projet de cadre aux armes de saint Philippe Neri
Plume, encre brune et lavis brun - 20,5 x 15,7 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
L’École des beaux-arts de Paris a également la chance de pouvoir présenter deux feuilles très différentes - mais tout aussi séduisantes - du Bernin, le plus célèbre interprète du baroque romain, fort bien connues mais analysées par Emmanuelle Brugerolles et Corisande Evesque dans leurs notices. Nous n’insisterons donc pas sur la si vibrante effigie du poète Agostino Mascardi (ill. 8) ni sur le premier projet du Bernin (ill. 9) pour le campanile de Saint-Pierre de Rome, souvent publiés et exposés mais qu’on se réjouit de pouvoir admirer à nouveau au cabinet Jean Bonna.

Portrait d’Agostino Mascardi
Pierre noire, sanguine et rehauts de craie blanche sur papier beige - 26,1 x 19,2 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA

Projet pour le campanile de Saint-Pierre de Rome
Pierre noire, plume, encre brune et lavis brun - 36,2 x 21 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
Attardons-nous plutôt sur Saint Jean-Baptiste prêchant dans le désert de Pier Francesco Mola, petite feuille (ill. 10) qui n’avait pas été vue depuis 1937, année où l’École des beaux-arts de Paris exposa une sélection de ses dessins italiens ! Cette étude préparatoire pour un tableau aujourd’hui conservé au Museo Thyssen-Bornemisza de Madrid doit beaucoup à une composition de Francesco Albani qui permet de dater le projet du milieu du XVIIe siècle : l’artiste a hésité à positionner le prédicateur à droite ou à gauche, une autre feuille conservée au Teylers Museum à Haarlem témoignant de ses tâtonnements. On y reconnaît bien la manière rapide voire sommaire de Mola, adepte des hachures vigoureuses et des lavis bruns hâtifs.

Saint Jean-Baptiste prêchant dans le désert
Plume, encre brune et lavis brun - 13,2 x 19,2 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
Probable première pensée pour un tableau conservé à Florence, Saint Georges terrassant le dragon de Salvator Rosa (ill. 12) constitue sans doute à la fois le plus beau dessin de l’artiste d’origine napolitaine et la plus belle feuille de l’exposition, où l’on ne sait plus si l’on doit admirer avant tout la perfection sinueuse des traits de plume, le lavis brun merveilleusement posé afin de mettre en valeur les figures du monstre comme du héros ou encore les zones laissées en réserve pour mieux éclairer le sujet. Le long pedigree de ce chef-d’œuvre, passé de la collection Valton à celle de l’École des beaux-arts, en dit long sur son succès auprès des amateurs d’hier comme d’aujourd’hui : il justifie à lui seul une visite au cabinet Jean Bonna. Après la fougue de Salvator Rosa, les visiteurs passent à l’onctuosité de Ciro Ferri, élève et collaborateur de Pierre de Cortone, dont on ne résiste pas au plaisir de reproduire une riche composition allégorique (ill. 12), sans doute un projet de frontispice.

Saint Georges terrassant le dragon
Plume, encre brune et lavis brun - 22,3 x 14,8 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA

Projet de frontispice
Pierre noire, plume et encre brune, lavis brun et d’encre de Chine, gouache blanche et grise - 26,1 x 17,4 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
Ce dessin très structuré, dont le cartouche est resté vide, est en effet dominé par les figures de plusieurs divinités de l’Olympe : Diane d’Éphèse, Apollon et Mercure. Si leurs attributs permettent de les identifier aisément, la signification de la scène reste encore énigmatique mais sa poésie, soulignée dans la notice, en fait l’une des plus belles feuilles de l’exposition, où l’on peut aussi admirer une étude (ill. 13) pour l’un des pendentifs de la salle d’Apollon du palais Pitti de Florence. Ce dessin très soigné, dans lequel on retrouve déjà le cadre chantourné de la version peinte à fresque, possède en quelque sorte son pendant au musée Fabre de Montpellier et les deux feuilles avaient d’ailleurs été exposées ensemble au Musée Paul Dupuy de Toulouse en 2006-2007. Le chantier avait été confié à Pierre de Cortone par Ferdinand II de Médicis et les dessins de Ciro Ferri, difficiles à distinguer de ceux de son maître, ont vu leur attribution varier au fil du temps et des spécialistes.

Calliope et Melpomène
Pierre noire, plume, encre brune et lavis d’encre brune, gouache blanche sur papier bleu - 27 x 38 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA

L’Adoration du veau d’or
Pierre noire, plume et encre brune rehaussée de gouache blanche sur deux feuilles de papier assemblées - 35,3 x 57,2 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
L’exposition constitue également une nouvelle occasion de contempler L’Adoration du veau d’or de Giovanni Battista Beinaschi, grand dessin (ill. 14) acquis en 2011 par l’association de mécènes auprès de la galerie Marty de Cambiaire mais seulement exposé quelques jours depuis, en marge du Salon du Dessin en 2017 (voir l’article) alors qu’il trouve aisément sa place au sein de cet accrochage, tout comme le beau Romulus et Rémus recueillis par Faustulus et Larentia de Bacciccio, acheté en 2010 (voir la brève du 7/9/11) et montré en 2017 au Palais Brongniart. Emmanuelle Brugerolles et ses équipes y dévoilent en revanche l’un des plus récents enrichissements du Cabinet des amateurs de dessins de l’École des Beaux-Arts : une grande sanguine de Ludovico Gimignani !

Mercure exhorte Énée à quitter Carthage
Pierre noire, sanguine, lavis de sanguine et rehauts de gouache blanche - 45,5 x 34 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
Acquis auprès de la galerie Terrades en juillet 2021, Mercure exhorte Énée à quitter Carthage illustre donc un épisode de L’Énéide où le héros troyen, représenté debout en haut des marches, semble plus que réticent à renoncer aux charmes de Didon malgré son devoir d’aller fonder la ville de Rome. Dans ce grand dessin (ill. 15) de format vertical, l’artiste répartit ses personnages de part et d’autre d’une diagonale qui place Mercure et Énée sur la droite de la composition, la partie gauche étant occupée par trois figures allégoriques tenant un grand écu aux armes du marquis del Carpio, Gaspar de Haro y Guzmán, ambassadeur d’Espagne à Rome entre 1672 et 1683. Vraisemblablement sensible aux charmes de la Ville éternelle, celui-ci y amassa une considérable collection de dessins, rassemblée dans 43 (!) albums : la notice du catalogue, rédigée par Emmanuelle Brugerolles et Juliette Mermet, suggère que la feuille récemment acquise par l’École des beaux-arts aurait pu préparer le frontispice de l’un d’entre eux même si le sujet semble a priori peu cohérent avec une telle visée et évoquerait plutôt un frontispice de thèse.

La Vision de Giacinta Marescotti
Plume, encre brune et noire, lavis d’encre de Chine et de sanguine, gouache blanche sur papier lavé de brun - 21,4 x 15,2 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA

La Vierge intercédant pour les âmes du Purgatoire
Sanguine, plume, encre noire, lavis d’encre de Chine et gouache blanche sur papier bistre - 34,4 x 23,8 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : ENSBA
L’exposition et son catalogue se concluent avec quatre dessins de Giuseppe Passeri, qui n’avaient semble-t-il jamais été montrés alors qu’ils appartiennent à l’École des beaux-arts depuis le début du XXe siècle ! Sans oser parler de révélation, ne boudons pas notre plaisir tant ces feuilles (ill. 16 et 17) si caractéristiques - Passeri aime mélanger les techniques pour assurer un effet maximal - traduisent à merveille l’élan baroque qui accompagna la Contre-Réforme catholique : la lumière céleste domine les compositions saturées de couleurs grâce à l’emploi mixte du crayon de sanguine comme du lavis d’encre. S’ils n’avaient jamais été exposés, les riches dessins de Giuseppe Passeri avaient été bien étudiés par Dieter Graf à qui le catalogue est dédié. Si la foi ardente qui transpire dans ces feuilles nous semble naturellement plus séduisante que les lignes sinueuses des paysages de Grimaldi ou Onofri qui auraient aisément pu figurer dans ce bref aperçu de l’accrochage, ce n’est pas uniquement par goût mais aussi parce que le cabinet Jean Bonna de l’École des beaux-arts avait consacré une exposition entière à ses paysages romains en 2014, entre deux premières propositions baroques : Le Baroque à Rome vient en effet magistralement achever un triptyque inauguré en 2010 avec Le Baroque en Flandres et poursuivi en 2015 par Le Baroque à Florence (voir l’article).
Commissaire : Emmanuelle Brugerolles
Sous la direction d’Emmanuelle Brugerolles, Le Baroque à Rome, Beaux-Arts de Paris Éditions, 2022, 152 p., 25 €, ISBN : 9782840568360.
Informations pratiques : Beaux-Arts de Paris, 14 rue Bonaparte, 75 006 Paris. Tél : 01 47 03 50 00. Ouvert du mercredi au dimanche de 13h à 19h. Tarif : 2€, 5€ ou 10€ (billetterie responsable). Site internet