L’abbaye Saint-Vaast et le Musée des Beaux-Arts d’Arras en péril (6) : et maintenant ?

2 2 commentaires
Pour soutenir nos combats patrimoniaux

Après cinq articles ayant permis de constater l’inanité et le danger des projets de la municipalité d’Arras pour l’abbaye Saint-Vaast et son Musée des Beaux-Arts, il nous reste à esquisser quelques solutions à des problèmes qui n’auraient jamais dû exister si la Ville avait une mairie intéressée par son patrimoine et son musée.

La restauration de l’Abbaye

1. Abbaye Saint-Vaast d’Arras
Aile gauche dans la cour d’honneur
(état juillet 2020)
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Répétons ce que nous disions dans notre premier article : l’urgence d’une restauration de l’abbaye (ill. 1) est bien due à l’impéritie de la Ville qui, depuis des années, n’a pas réalisé les travaux d’entretien indispensables. On sait pourtant que les travaux de réhabilitation d’un monument historique sont d’autant plus coûteux quand celui-ci n’a pas été entretenu convenablement. Mais le coût total du projet, estimé entre 60 et 70 millions d’euros, pose plus de questions qu’il n’en résout. En effet, Marriott mettrait dans cette opération 37 millions, et les pouvoirs publics (ville, département, région, État…) le reste, soit entre 23 et 33 millions d’euros. C’est, en tout cas, ce qu’on déduit de cet article de La Voix du Nord, la Ville n’ayant pas répondu à nos interrogation sur le financement global du projet. Qui peut penser qu’il est impossible de restaurer correctement l’abbaye Saint-Vaast, en lui consacrant entre 23 et 33 millions d’euros, budget qui peut être réparti sur au moins dix ans si les délais imposés par l’ouverture d’un hôtel n’existent plus ? Où est donc la nécessité de faire venir un investisseur extérieur qui mettra essentiellement de l’argent pour les aménagements le concernant ?

Il est, c’est évident devant l’abandon que la Ville a fait subir à l’abbaye, nécessaire d’engager un grand programme de restauration. Mais en le planifiant sur le moyen ou le long terme, en privilégiant le plus urgent, rien n’interdit de mener ces travaux de manière raisonné et raisonnable. Ce qui n’empêcherait pas d’ailleurs d’affecter une partie de l’abbaye, non occupée actuellement, à d’autres activités que le musée. Mais sans doute pas à un hôtel de luxe.

Le musée-médiathèque

Le regroupement musée-médiathèque est une réalité depuis quelques mois, et le sera encore davantage à la rentrée alors que l’on nous prépare une première étape de cette fusion. Il est urgent d’abandonner ce projet qui ne correspond à aucun besoin et qui est au contraire, comme nous l’avons montré, nuisible au musée. Nulle part on ne mélange salle de lecture publique et salle d’exposition d’œuvres originales, car il n’y a tout simplement aucun rapport entre l’un et l’autre, si ce n’est leur caractère culturel. Rappelons d’ailleurs qu’au sein du ministère de la Culture, les musées et la lecture ne sont pas seulement deux services différents, ils font partie de directions différentes : la direction générale des Patrimoines et la direction générale des médias et des industries culturelles ! Même si l’hôtel était finalement abandonné, ce mélange musée/bibliothèque est une menace pour l’intégrité du musée qui est une entité entière, indépendante de la lecture publique, et qui mérite un traitement séparé. Nous ne nous pencherons pas sur la médiathèque qui sort de notre champ, mais il est probable que les spécialistes dans ce domaine pensent comme nous. Nous nous pencherons donc par la suite exclusivement sur le musée, ce qui ne signifie pas qu’aucun lien entre les deux ne doive exister, mais qui ne peuvent porter que sur la partie patrimoniale de la médiathèque, soit les 2000 manuscrits (dont 700 du Moyen Âge), les 32 incunables, les éditions du XVIe siècle ou encore le « Recueil de portraits d’Arras » qui renferme plus de 280 dessins du XVIe siècle [1].

Un véritable Projet Scientifique et Culturel

Dans cette optique, le Musée des Beaux-Arts d’Arras mérite un véritable PSC, et non cet ersatz que nous avons étudié dans le quatrième article. Ceci est d’autant plus vrai que, depuis de nombreuses années, le musée est resté sans projet, sans politique d’exposition cohérente, pratiquement sans politique d’acquisition, sans réflexion sur son agrandissement possible, sur la création de réserves dignes de ce nom ou même sur sa place dans le paysage muséal français et international. L’organisation des expositions en lien avec Versailles a tenu lieu d’alpha et d’oméga de la politique de ce musée.

Nous ne prétendrons pas, bien entendu, écrire ici un PSC pour le Musée des Beaux-Arts, document qui demande un très gros travail à un conservateur et qui reste à mener. Mais nous pouvons néanmoins donner des pistes de réflexion et de décisions qui pour beaucoup d’entre elles ne relèvent que du simple bon sens, et qui ne consistent pas, comme l’est le PSCES actuel à mettre des mots vides de sens dans une jatte et à mélanger.

2. Le Musée des Beaux-Arts d’Arras sur Musenor
Voir l´image dans sa page

- les collections : il est difficile de parler d’un musée dont les collections sont finalement aussi mal connues. Il y a en tout et pour tout 39 images dans la base photos RMN-GP, deux entrées dans la base Joconde, et seulement 1539 sur la base Musenor des musées des Hauts-de-France (ill. 2), a priori la plus complète. Or le musée possède (selon le récolement récent) 32 687 œuvres. Un travail important d’étude de ces collections, de publications et de mise en ligne est donc nécessaire (qui n’est pratiquement pas abordé dans le PSCES).

- les réserves : d’après ce qu’on peut lire dans le PSCES, le musée dispose à l’intérieur de l’abbaye Saint-Vaast de sept réserves, parmi lesquelles la salle des Jaulmes, qui n’est plus ouverte au public, est utilisée pour cette fonction. Une huitième réserve extérieure, dont on nous dit qu’elle n’est pas aménagée, existe aussi. Il est inconcevable qu’un musée logé dans un aussi grand bâtiment ne puisse bénéficier de réserves à proximité immédiate. Si les réserves extérieures se sont développées ces dernières années pour certains musées, c’est uniquement à cause du manque de place. L’idéal est, bien entendu, de regrouper le musée et les réserves en un même lieu, ce qui s’avère particulièrement facile à Arras (si, bien entendu, le projet d’hôtel était abandonné).

- le déploiement des collections : la richesse des réserves, au moins pour les tableaux de grands formats, notamment du XVIIe siècle avec les Mays, doit être un objectif, à terme, d’agrandissement du musée. Faute de connaître précisément le contenu de ces réserves, il nous est difficile d’aller plus loin dans ces recommandations. Cet agrandissement du musée n’est envisageable que si le projet actuel ne se fait pas, bien entendu.

- le trésor : le trésor de la cathédrale, comme nous l’avons vu, se trouve dans des salles de l’abbaye Saint-Vaast proches de la cathédrale. Cette collection, importante puisqu’elle comprend notamment les deux triptyques de Jean Bellegambe, est parfaitement complémentaire des collections médiévales du musée. Puisqu’il n’y a pas de conservateur attitré (qui ne se justifierait sans doute pas compte-tenu de la taille du trésor), la solution la plus logique serait d’affecter tout le trésor, en le maintenant à cette place, au musée, en le rendant accessible à la fois de la cathédrale, et du musée. Cela ne dépend évidemment pas seulement de la Ville, mais aussi du diocèse et de la DRAC. Il est incompréhensible que la situation actuelle (trésor à peu près complètement inaccessible au public) perdure.

3. Gustave Jaulmes (1873-1959)
Femmes au puits, 1924
Huile sur toile - 300 x 480 cm
Ce grand carton de tapisserie de Jaulmes est resté invendu à 8000 € le 13 octobre 2015 dans une vente aux enchères à Jérusalem (nous avons trouvé cette référence grâce à Artprice). Il n’a évidemment pas été acquis par Arras. Son prix est à comparer avec les 5 millions d’euros dépensés par la Ville d’Arras pour les trois expositions Versailles...
Photo : MatsArt Auctioneers & Appraisers
Voir l´image dans sa page

- les acquisitions : la politique d’acquisition, comme nous l’avons déjà écrit, est à peu près totalement inexistante. Il est indispensable de prévoir un véritable budget d’acquisition pour le musée, qui peut être complété par l’État via le Fonds régional d’acquisition des musées et le Fonds du patrimoine pour les acquisitions les plus importantes. Ces procédures permettent de démultiplier la capacité d’acquisition, qui pour les achats les plus importants peut également être accompagnée par le mécénat. Or, à notre connaissance, aucune réelle politique d’acquisition n’est menée actuellement par le musée. Compte tenu des collections, les acquisitions pourraient être orientées vers :
* la peinture française du XVIIe siècle,
* l’art à Arras depuis le Moyen Âge,
* l’Art déco (ill. 3), en lien avec Jaulmes (d’autant que l’Art déco, notamment les sculptures, sont accessibles à un prix relativement bas).

Une politique réellement ambitieuse pourrait ajouter à ces axes le développement de la peinture italienne du XVIIe siècle. Cela aurait un sens, pour accompagner l’ensemble des Muses de Baglione, mais également en correspondance avec la peinture française du XVIIe siècle. D’autres axes pourraient être développés, comme la peinture flamande au XVIIe siècle.

- les expositions : les expositions proposées dans le PSCES, au moins celles consacrée au centenaire de l’Art déco, et à l’artiste originaire d’Arras Marguerite Burnat-Provins sont à retenir, mais cela ne fait pas une politique d’expositions qui devrait s’interroger sur les thèmes à retenir, plutôt que sur deux ou trois projets précis. Une chose est sûre en revanche : le partenariat avec Versailles doit être abandonné. Non seulement cela n’a aucun lien sérieux avec Arras, mais surtout, c’est extrêmement onéreux. Alors que le maire ne cesse de dire qu’il n’a pas d’argent, on apprend lors du conseil municipal du 29 juin 2020 (que l’on trouve en ligne), que chaque exposition Versailles a coûté à la Ville 1,7 à 1,8 millions d’euros ! Une somme ahurissante qui serait mieux utilisée pour mettre en place une vraie politique d’acquisition (et qui permettrait même d’abonder le budget d’acquisition).

Ces expositions, comme pour les acquisitions, pourraient s’orienter autour de la peinture française et flamande du XVIIe siècle, ainsi qu’autour de l’art à Arras, et autour de l’Art déco. Elles pourraient avoir plusieurs formats différents : soit d’ambitieuses expositions monographiques et thématiques à monter en partenariat avec d’autres musées français ou étrangers (nous ne parlons évidemment pas de partenariats du type Versailles, mais d’expositions par étapes qui permettent de mutualiser certain coûts), soit des expositions plus centrées autour des collections : expositions-dossiers ou expositions explorant telle ou telle partie des collections.

- les restaurations

Il est incontestable qu’une véritable politique de restauration, qui ne peut se contenter des 20 000 euros prévus dans le PSCES, est indispensable, notamment pour permettre la restauration des Mays. À défaut, l’État devrait récupérer les sept Mays non présentés pour les exposer dans la cathédrale Notre-Dame, puisque l’argent nécessaire existe pour la cathédrale grâce à la souscription publique. Il n’est plus admissible que ces tableaux - comme ceux conservés dans d’autres réserves d’ailleurs, comme au Louvre - ne puissent pas être vus par le public. Notons, heureusement, que quelques-uns devraient à terme gagner le Musée du Grand Siècle à Saint-Cloud.

Le rôle des différents acteurs

Il conviendra, dans les semaines et les mois à venir, d’examiner ce que feront les différents acteurs de ce drame.

- La Ville d’Arras.

Rien de bon ne peut venir de la Ville d’Arras à ce sujet qui souhaite évidemment mener son projet à terme.

- Le ministère de la Culture (service central).

Si la Ville d’Arras et son maire, Frédéric Leturque, sont évidemment les premiers responsables de ce qui menace l’abbaye Saint-Vaast et son Musée des Beaux-Arts, il ne faut certainement pas minimiser le rôle du ministère de la Culture et de la direction générale des Patrimoines dans cette affaire. Au moins la nouvelle ministre n’a-t-elle pour l’instant aucune responsabilité puisqu’elle vient d’arriver. Nous attendons donc d’elle une action ferme pour mettre un coup d’arrêt à ce projet. Celui-ci n’est pas difficile à stopper : il suffit par exemple d’interdire à la fois la couverture de la cour du Puits, les travaux d’aménagement de l’hôtel qui ne respecteraient pas le monument classé, et le mélange douteux « hôtel-musée » pour des collections publiques.

- La Direction Régionale des Affaires Culturelles Hauts-de-France.

Ce coup d’arrêt aurait dû être donné depuis longtemps par la DRAC qui, en ne disant rien alors qu’elle participe aux diverses commissions, laisse penser à la Ville qu’elle serait « enthousiaste », ce qui sur le fonds nous paraît extrêmement douteux. Nous ne pouvons en effet pas croire que des conservateurs dignes de ce nom seraient d’accord avec ce mélange « musée-médiathèque », et encore moins avec celui d’un hôtel et d’un musée. Nous ne pouvons pas croire davantage qu’ils verraient d’un bon œil l’installation d’un hôtel à la place d’un musée, car c’est en réalité à ça que peut se résumer le projet. Il est encore temps pour la DRAC de réagir, même si cela paraît peu probable. Il faudrait en effet un certain courage pour s’opposer à la fois à la mairie d’Arras et au préfet (car rappelons que désormais, la DRAC ayant toujours plus de pouvoir par rapport au ministère central, et le préfet étant le vrai patron du directeur régional, c’est le préfet de région qui devient le responsable du patrimoine…).

- Les habitants d’Arras.

Nos articles ont manifestement beaucoup intéressé les habitants d’Arras, dont plusieurs nous ont contacté pour nous féliciter ou nous signaler quelques points qui avaient pu nous échapper. Nous avons été interviewé par L’Avenir de l’Artois, et un journaliste de La Voix du Nord nous a contacté, ce qui signifie que désormais le débat semble enfin sur la place publique, alors que la mairie avançait par petit pas, souhaitant mettre tout le monde devant le fait accompli. Cela sera désormais difficile.

- Le Collectif « Les Amis de l’Abbaye Saint-Vaast ».

À l’heure de clore notre série de six articles sur l’abbaye Saint-Vaast et le Musée des Beaux-Arts (nous reviendrons bien sûr sur cette affaire, en espérant que la saison 2 de cette série sera annulée…), il nous faut signaler l’existence du collectif « Les Amis de l’Abbaye Saint-Vaast ». Ce sont eux qui nous ont alerté sur la gravité de ce projet dont nous avions déjà entendu parler. Nous ne saurions trop recommander à tous les habitants de la ville (et même au delà), de les rejoindre dans leur combat contre cette destruction programmée du Musée des Beaux-Arts et cette dénaturation prévue de l’abbaye. Vous pouvez les joindre à cette adresse mail. Ils devraient, à notre avis, lancer désormais une pétition.

Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.