Interview de Philippe Bélaval sur la Tapisserie de Bayeux : analyse de texte

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Philippe Bélaval
Photo : B. Gavaudo/CMN

Philippe Bélaval fut, parmi ses nombreuses fonctions exercées au ministère de la Culture, un bon directeur du Centre des Monuments Nationaux, et on peut le considérer comme un ami du patrimoine. Il est donc triste de le voir se fourvoyer, à la fin de sa carrière (il a dépassé l’âge de la retraite), dans ce rôle surréaliste de « chargé de mission auprès du président de la République pour le prêt de la tapisserie au British Museum ». L’interview qu’il vient de donner au Point démontre amplement l’absurdité de cette mission.

Il avait déjà dit à l’AFP : « C’est mon rôle de convaincre que la tapisserie peut être déplacée sans danger ». Chacun pourra constater combien cette déclaration est problématique. On peut la traduire ainsi : « C’est mon rôle de convaincre que le président de la République a raison contre tous les spécialistes de la question ». Une pure opération de propagande donc, contre les faits.

Au Point il affirme, contre tout bon sens : « Le sujet n’est plus du tout de savoir si la tapisserie est transportable ou non, puisqu’elle doit l’être de toute façon dans le cadre de ces travaux ». Nous avons déjà à plusieurs reprises répondu à cet argument totalement détourné. Oui, la Tapisserie devait être transportée pendant les travaux du musée. Mais dans une caisse et selon un protocole spécialement conçus à cet effet, et sur moins d’un kilomètre. Absolument pas sur une longue distance, avec qui plus est un déballage, une installation pour exposition et un remballage suivi d’un nouveau long trajet de retour.
Comme Violaine de Montclos, la journaliste menant l’interview, lui fait remarquer ce point, Philippe Bélaval ne se démonte pas, en racontant, nous regrettons de le dire, n’importe quoi : « À partir du moment où ces travaux ont été actés et où ce court trajet est devenu incontournable, on a commencé à vraiment réfléchir à ce transport qui n’avait jusqu’ici jamais été sérieusement envisagé. » Cela est faux, tout simplement. Il n’a jamais été question de réfléchir à ce transport sinon pour constater qu’il était impossible.
Il ajoute même : « Le problème supplémentaire, sur une longue distance, ce sont les vibrations. Il faut évidemment le régler, et c’est la raison pour laquelle nous menons des études complémentaires sur ce sujet précis. » D’une part, les vibrations ne sont qu’une partie des problèmes - il ne répond rien à propos des nombreuses manipulations qui seront occasionnées par l’exposition. D’autre part, il reconnaît que ce problème majeur n’est en aucun cas réglé. Il admet donc que la tapisserie est intransportable, ne serait-ce qu’à cause des vibrations - ce que disent tous les spécialistes - et que cette question n’est pas résolue. Mais pas d’inquiétude : grâce au volontarisme du président de la République, ce point mineur (qui n’est qu’une partie du problème) sera réglé. L’exemple typique de la pensée magique.

En bon défenseur de son patron, Philippe Bélaval n’a entendu aucun mépris pour les experts - il s’agit essentiellement, rappelons-le, des restaurateurs spécialisés dans le textile qui ont travaillé sur l’œuvre depuis plusieurs années - dans le discours d’Emmanuel Macron au British Museum. Nous nous contenterons ici de rappeler les paroles de ce dernier, prononcées avec un petit sourire en coin : « Je dois l’avouer, nous avons fait de notre mieux pour éviter de concrétiser le prêt de la tapisserie de Bayeux. Et nous avons fait appel aux plus grands experts du monde pour expliquer en détail pourquoi il était impossible de mener à bien cette démarche. Et, croyez-moi, nous les avons trouvés, et, croyez-moi, nous aurions pu retourner leur demander leur avis. » Cela n’est pas méprisant ? Il faudra plus qu’une affirmation de Philippe Bélaval pour nous convaincre. Ou pour convaincre Le Parisien qui a écrit que le président de la République « moque » les spécialistes, Le Monde, que le président de la République les « a raillés », ou encore TF1 selon lequel le chef de l’État a « ironisé ». Nous avons déjà évoqué 1984 à propos de cette affaire (voir l’article). Non seulement on fait disparaître des archives, mais on invente de nouveaux sens aux mots. « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force » et désormais, donc, « le mépris, c’est l’admiration ».

Terminons sur sa conclusion, et sa comparaison totalement absurde avec Notre-Dame : « Souvenez-vous de Notre-Dame ! Quand Emmanuel Macron s’est engagé après l’incendie à la restaurer en cinq ans, personne n’y croyait… Pourtant, l’engagement a été tenu. » D’une part, on peut contester cette affirmation puisque Notre-Dame n’a pas été restaurée en cinq ans, le chantier se poursuivant encore pendant plusieurs années. Le public a pu entrer à nouveau dans Notre-Dame en cinq ans et huit mois, ce qui est effectivement un bel exploit. Personne, néanmoins, n’avait dit le contraire, sauf pour l’achèvement de la couverture et de la flèche dont beaucoup - dont nous - pensions qu’ils prendraient plus de temps. Mais faut-il vraiment, même en admettant que Notre-Dame serait une réussite à mettre à son crédit [1], rappeler les innombrables engagements, dans tous les domaines, pris par Emmanuel Macron, et qui se sont avérés des échecs ? On pourrait alors prendre exemple sur eux pour faire une analogie avec sa décision de transporter la Tapisserie de Bayeux.

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