
Broderie dite Tapisserie de Bayeux (détail)
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Didier Rykner
Le ministère de la Culture organisait ce matin une conférence de presse par visioconférence à propos de la Tapisserie de Bayeux, à laquelle participaient le préfet du Calvados, la direction générale des Patrimoines avec Jean-François Hébert, la DRAC Normandie et Philippe Bélaval, le chargé de mission du président de la République pour le prêt au British Museum.
Après avoir rappelé comment s’était passé le transport de la Tapisserie vers son lieu de réserve, opération prévue de longue date en raison des travaux sur le musée, les participants ont essayé de convaincre les journalistes que ce transfert s’étant bien passé, celui vers Londres n’avait aucune raison de mal se dérouler, laissant croire ainsi que ce transport n’était somme toute qu’une première étape d’un processus bien rodé. Cela revient un peu à dire que puisque quelqu’un est monté en haut de Montmartre, cela démontre qu’il peut gravir le Mont-Blanc. Un raisonnement évidemment absurde comme nous le verrons d’ailleurs par la suite.
Jean-François Hébert a ensuite affirmé que chaque étude successive avait pour objectif d’aboutir, en progressant à chaque fois, à la faisabilité du transport, ce qui est évidemment faux puisque, en janvier dernier, toutes les études disponibles aujourd’hui avaient abouti à la conclusion que cela était impossible sans grands risques, même pour une restauration, comme le montre la vidéo de la préfecture du Calvados diffusée fin janvier sur sa chaîne YouTube et depuis supprimée (voir l’article).
Les journalistes ont enfin insisté pour savoir ce qui se passerait si l’étude à venir montrait que les vibrations ne pouvaient être évitées sur une longue distance, et les participants ont employé toutes les circonvolutions nécessaires pour expliquer que ce n’était pas une option.
Rappelons que nous demandions depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, deux études classées « confidentielles ». Nous avons saisi la CADA, et l’association Sites & Monuments a lancé une procédure de « référé mesures utiles » pour les obtenir. Mais, alors que la préfecture du Calvados refusait obstinément, l’Élysée et le ministère de la Culture ont finalement cédé : les documents viennent d’être rendus publics et sont téléchargeables librement ici.
En revanche, l’étude que citait Philippe Bélaval « extrêmement précise, signée par plusieurs personnes » datant du début de 2025 qui détaillerait « les préconisations à prendre en termes de manipulation et de transport » et qui « ne dit absolument pas que cette tapisserie est intransportable », cette étude… n’existe pas ! Il s’agit en réalité des documents de l’appel d’offres et notamment du Cahier des clauses techniques et particulières (CCTP) qui n’est pas une étude donc, mais un cahier des charges [1]. Et celui-ci « ne dit absolument pas que cette tapisserie est intransportable », puisqu’il a pour objet, justement, de choisir qui va la transporter.
Le document intitulé « Étude de faisabilité pour le transport de la Tapisserie de Bayeux », celui que nous voulions absolument nous procurer, ne dit pas non plus que la tapisserie est intransportable. Car son intitulé, complété par : « Préconisation pour le conditionnement, le déplacement à proximité et le transport transfrontalier vers Londres de la Tapisserie de Bayeux », montre que, là encore, il s’agissait de déterminer comment transporter, à moindre risque, l’œuvre, s’il était décidé finalement de l’envoyer en Angleterre. Ajoutons, comme nous l’avons déjà écrit à plusieurs reprises, que toute œuvre d’art est « transportable », les vraies questions étant : avec quels risques, et dans quel état risque-t-elle d’arriver à destination ?
Ajoutons que les risques ne sont pas liés qu’au transport, mais également aux manipulations nécessaires pour exposer l’œuvre au British Museum, puis pour la remettre dans son conditionnement lors de son voyage retour. Le document précise qu’il ne concerne que les risques liés au transport.

Broderie dite Tapisserie de Bayeux (détail)
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Didier Rykner
Si l’objectif ne pouvait donc être d’arriver à la conclusion : « non, elle n’est pas transportable », c’est bien à partir de cette étude de mars 2022, mais aussi du « constat d’état » de juin 2020 et de l’« étude préalable à la restauration de la Tapisserie de Bayeux » d’octobre 2021 qu’avait été prise la décision de ne pas la déplacer sur une longue distance, fût-ce pour la restaurer. Et pour cause : toutes ces études démontrent que les risques qu’elle courra sont très importants, et que rien dans l’état actuel des connaissances ne permet de lui assurer un transport sécurisé, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire.
Dès la page 5, le but de l’étude de 2022 est précisé : il s’agit « d’exposer les modalités théoriques […] dans la perspective d’un transport transfrontalier de la Tapisserie de Bayeux entre le musée de la Tapisserie de Bayeux et un musée londonien ».
Il s’agit bien, c’est répété page suivante, de « préconisations théoriques ». Et les auteurs ajoutent d’ailleurs : « Il nous semble impératif d’alerter le lecteur sur le fait que les solutions qui sont exposées dans le cadre de cette étude n’ont pas été testées en laboratoire ni éprouvées par des mises en situation à l’aide notamment de prototypes ».
Page 8, les auteurs rappellent un point essentiel du constat d’état effectué deux ans plus tôt : « les conservatrices-restauratrices ont souligné le risque majeur d’aggravation des déchirures et de ruptures des fibres ».
Page 11, les différents risques auxquels serait soumis la Tapisserie en cas de voyage prolongé sont listés :
– Les chocs, tout d’abord, qui peuvent être provoqués par beaucoup d’événements, et notamment par « un défaut sur la route (changement brusque de niveau, trou dans le revêtement, etc.) », toutes choses qui, bien entendu, n’existent pas sur les routes françaises et anglaises…
Le document précise les risques causés par les chocs : « Si l’énergie apportée par un choc dépasse un niveau d’énergie critique, propre à l’œuvre transportée, des altérations sont immédiatement visibles : fracture de la structure, déchirures, perte de matière, etc. »
– Les vibrations. Il est précisé que « contrairement à un choc, qui est une contrainte mécanique appliquée en un temps court, une vibration se répète dans le temps et peut conduire à des altérations importantes pour des forces relativement faibles, inférieures à la force de résistance du matériau. Ce phénomène est appelé fatigue ».

Broderie dite Tapisserie de Bayeux (détail)
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Didier Rykner
Mais le meilleur vient ensuite, page 12 : « À l’heure actuelle, il n’existe aucun système d’amortissement des vibrations applicable directement à un transport de longue distance pour la Tapisserie de Bayeux. Cela nécessite une mission de conception préalable à tout transport et ne rentre pas dans la définition du présent marché ».
Cette « mission de conception préalable à tout transport » n’a jamais été menée jusqu’ici puisque, jusqu’en juillet, il avait été décidé de conserver l’œuvre en réserve pendant les deux ans de travaux du musée. Il s’agit dès lors de la mission qui sera confiée à l’adjudicataire du nouvel appel d’offres, qui a jusqu’au 22 septembre (aujourd’hui donc) pour soumettre son dossier. On imagine mal comment il serait possible d’analyser les réponses en moins de deux semaines, ce qui, dans l’hypothèse la plus optimiste, implique que l’adjudicataire sera choisi au début du mois d’octobre. Celui-ci disposera donc de seulement trois mois pour trouver un système d’amortissement, qui n’existe pas, susceptible d’empêcher les vibrations et les chocs pouvant abîmer la Tapisserie de Bayeux. En effet, il a été dit lors de la conférence de presse que les résultats de l’étude devaient être rendus au tout début de l’année 2026, en janvier. Rien dans l’état actuel des connaissances ne permet d’être certain qu’une telle solution puisse être trouvée, bien au contraire, et surtout en si peu de temps.
Ceci est d’autant plus aléatoire que - c’est précisé page 33 - « les phénomènes de fatigue dus aux vibrations ne sont pas encore assez bien compris dans le domaine du patrimoine et les études permettant de prédire l’accumulation de micro-altérations sur des matériaux anciens restent rares ».
Et il est précisé alors qu’« en l’absence d’étude mécanique vibratoire, notre équipe ne peut pas fournir une solution d’amortissement propre à la Tapisserie ».
Ce point est particulièrement intéressant, et est développé un peu plus loin, page 48 : il est indispensable de définir le « profil vibratoire de la Tapisserie de Bayeux » avant toute opération de transport. Ce « profil vibratoire » est calculé à partir des mesures suivantes :
« - Masse de la Tapisserie au moment de l’extraction, après retrait du dosseret et doublage temporaire,
– Masse des matériaux de conditionnement ajoutés sur le dispositif de transfert (plusieurs matériaux peuvent être envisagés),
– Fréquence propre de la Tapisserie installée sur le dispositif de transfert (cela peut être fait par simulation sur des reconstitutions, pour obtenir une estimation proche),
– Courbe de fatigue de la Tapisserie, par simulation sur reconstitution ou simulation numérique (cela requiert des données de fatigue et des tests en laboratoire de longue durée). »
Tout cela est évidemment très technique. Mais le plus important est de savoir que ce calcul est nécessaire, et doit notamment être suivi d’un « Test de résonance de chaque solution d’amortissement (individuelle et en situation) pour s’assurer qu’aucun phénomène de résonance ne pourra survenir pendant le transport ».

Broderie dite Tapisserie de Bayeux (détail)
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Didier Rykner
La résonance, c’est ce phénomène qui se produit lorsqu’un système, soumis à des oscillations extérieures, est excité à une fréquence proche de sa fréquence propre. Cela déclenche une amplification considérable des mouvements et peut occasionner de graves détériorations.
Or, ce profil vibratoire n’a pas été calculé, et il n’est à aucun moment demandé, dans l’appel d’offres, de le calculer (il est vrai que cela nécessite des « tests en laboratoire longue durée » sans doute incompatibles avec les délais). Quant au cahier des clauses techniques et particulières, il ne comporte pas une seule fois le terme « résonance » qui s’avère pourtant une notion essentielle pour la sécurité de la Tapisserie pendant le transport. L’étude de faisabilité explique en effet, page 48, qu’il est nécessaire d’effectuer un « test de résonance de chaque solution d’amortissement (individuelle et en situation) pour s’assurer qu’aucun phénomène de résonance ne pourra survenir pendant le transport ».
Nous avons posé la question de ce « profil vibratoire » lors de la conférence de presse, pour savoir si celui-ci avait été étudié (nous savons que non) et si cela serait le cas (ce n’est pas dans le cahier des charges). C’est le préfet du Calvados qui a répondu : « Sur [la question des] vibrations, la réponse est oui, s’agissant du transfert actuel, puisque pour le transfert plus long c’est l’objet de l’étude dont a parlé la DGPAT »
Manifestement, le préfet n’a pas la moindre idée de ce qu’est un profil vibratoire (ce qui prouve qu’il n’a pas lu les études, ou qu’il n’en a rien retenu). Il pense apparemment qu’il y a un profil vibratoire sur un court déplacement et un autre sur un long...
La simple analyse de ce document confirme donc ce qui avait été dit partout auparavant : le transport de la Tapisserie sur une longue distance est extrêmement risqué. Il n’existe encore aucun système d’amortissement des vibrations qui lui soit adapté, il n’est pas du tout certain qu’il soit possible d’en trouver un, encore moins en trois mois, et certaines mesures et tests indispensables ne sont même pas prévus dans le court laps de temps qui reste.
La Tapisserie court un grave danger. Il est encore temps d’arrêter cette folie, et de signer la pétition.