Le directeur du British Museum, le « Dr Nicholas Cullinan », signe une tribune dans Ouest-France pour défendre le prêt de la Tapisserie de Bayeux à son musée. Il « se veut rassurant », expliquant que « sa conservation est une préoccupation primordiale dans cette opération ».
Le directeur du British Museum doit savoir de quoi il parle. Vraiment ? Nous avouons que nous ne connaissions pas le « Dr Nicholas Cullinan ». Rappelons que, si en Italie, par exemple, il est courant de faire précéder de « Dott. [1] », le nom d’un historien de l’art ayant soutenu une thèse, cela ne se fait jamais en France où le titre n’est utilisé que pour les professions médicales. En Angleterre, cela se pratique dans un contexte académique, pratiquement jamais dans la presse grand public. Mais utiliser dans ce contexte le titre Dr, cela pose un homme. Le Dr Nicholas Cullinan sait forcément de quoi il parle. Il est certainement un grand médiéviste, peut-être même un spécialiste des textiles anciens.
Pas du tout, en réalité. On en est même bien loin. Nommé en mars 2024, il est spécialiste d’art moderne et contemporain. Il a été auparavant conservateur de l’art moderne international à la Tate Modern à Londres, puis conservateur de l’art moderne et contemporain au Metropolitan Museum de New York, et, enfin, de 2015 à 2024, directeur de la National Portrait Gallery. Certes, le British Museum conserve aussi des œuvres du XXe siècle, mais elles se trouvent essentiellement dans son département d’art graphique et dans la « Room 48 », une petite salle que vous pouvez vous amuser à chercher sur le plan officiel du musée !
À l’exception des dessins anciens, le British Museum est essentiellement un musée d’antiquités (Europe, Égypte, Proche-Orient, Rome et Grèce, Islam), d’art primitif (Amérique latine, Afrique) et d’art asiatique. Soit l’équivalent des départements d’Antiquité du Louvre, du Musée du Quai Branly, du Musée Guimet et du département des Arts graphiques du Louvre. Il conserve également de l’art médiéval. On se demande quelle est la légitimité du Dr Nicholas Cullinan dans ces domaines.
Celui-ci, nommé après le départ plus ou moins forcé de son prédécesseur Hartwig Fischer après la découverte de la disparition d’environ 2 000 objets des collections, n’est pas forcément un mauvais directeur ; à vrai dire, nous n’en savons rien. Mais son opinion sur les dangers que court la Tapisserie de Bayeux a une crédibilité proche de zéro.
Comme nous l’avons déjà écrit, nous-mêmes ne sommes pas plus compétent que lui dans ce domaine. Mais nous nous appuyons sur l’avis de vrais spécialistes, ceux qui ont étudié l’œuvre et sa conservation. Ils sont unanimes, ce qui se lit également dans l’intégralité des études réalisées récemment à ce sujet : elle est intransportable sur une longue distance sans lui faire courir des risques graves.
Contrairement à ce que certains (assez rares il est vrai) écrivent, il n’y a pas de débat d’experts. Il n’est donc pas inutile de rappeler qui est favorable au prêt, et donc au déplacement de cette œuvre.
– Emmanuel Macron, d’abord, dont la compétence en termes de broderie médiévale reste encore à prouver.
– Le maire de Bayeux, qui étend à la Tapisserie ses connaissances sur le pliage des chemises (voir l’article).
– Hervé Morin, président du Conseil régional de Normandie, qui « se réjouit du prêt » mais dont les connaissances en matière de conservation des tissus restent aussi à démontrer,
– Antoine Verney, conservateur en chef des Musées de Bayeux, et donc de la Tapisserie, dont la connaissance de l’œuvre est réelle ; mais que disait-il il y a sept ans (voir cet article) ? Que : « le prêt de l’œuvre est jugé par l’ensemble des partenaires non envisageable au regard des connaissances sur son état de conservation actuel ». Rien n’a changé depuis sept ans, sauf l’avis de son patron : le maire de Bayeux.
– Philippe Bélaval, haut fonctionnaire, fin connaisseur des questions patrimoniales, mais pas du tout spécialiste de la Tapisserie de Bayeux ni des textiles médiévaux, dont le supérieur direct n’est autre qu’Emmanuel Macron, et qui affirmait récemment (voir cet article du Telegraph) que : « si un homme peut être envoyé dans l’espace, la France peut envoyer la Tapisserie à Londres ». Argument qui semble imparable, si l’on néglige le fait qu’environ 4 % des astronautes/cosmonautes sont morts en mission ou en entraînement. 4 % de risques de détérioration grave de la Tapisserie de Bayeux, est-on sûr qu’on puisse s’en satisfaire ?
– Du côté anglais, on peut sûrement trouver bien davantage de politiques favorables à ce déplacement. Et bien sûr le Dr Nicholas Cullinan.
Quand ce dernier affirme (dans l’article de Ouest-France) que « sa conservation est une préoccupation primordiale dans cette opération », il nous est donc permis de douter. En attendant, si vous ne l’avez pas encore fait, signez la pétition.
