De quoi Chambord est-il le symptôme ?

Alexandre Gady 1 1 commentaire
1. Château de Chambord
Photo : W. Bulach (CC BY-SA 4.0)
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Dans son droit de réponse publié le 10 décembre à la suite de l’article de Didier Rykner sur Chambord, Jean d’Haussonville met en cause, en passant, « le président de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France », sans me citer nommément : il imagine que je maugrée parce que « [mon] avis n’a pas été suivi », en l’occurrence mon opposition, publique, aux travaux de modification et de dorure des toitures du château. A ce moment, il avait obtenu, contre l’avis unanime de la Commission nationale du Patrimoine et de l’Architecture (CNPA), un feu vert de l’Élysée pour passer outre et faire ses travaux. Las ! Le lendemain, la Présidence contredisait M. d’Haussonville, annulant un chantier aussi démesuré que coûteux, comme l’a rapporté Le Canard enchaîné du 12 décembre (voir cet éditorial).

Il serait évidemment loisible de se gausser ici des contradictions de l’État dans ce dossier, voire d’ironiser sur la déconvenue de M. d’Haussonville, victime collatérale inattendue des « gilets jaunes ». Mais ce ne serait pas digne. Félicitons plutôt la presse libre de son travail : elle a pleinement joué son rôle. Tragi-comique, cette affaire fournit cependant l’occasion de réfléchir sur les dysfonctionnements qui affectent le patrimoine, en soulevant trois questions étroitement imbriquées entre elles. Au moment où le président de la République appelle à moins d’arrogance et plus de démocratie participative, je verse modestement cette histoire aux grands débats nationaux qui s’ouvrent.

Respecter la Commission nationale du Patrimoine et de l’Architecture ?

La CNPA actuelle a succédé à la Commission supérieure des Monuments historiques, créée en 1837, lors de la refonte opérée par la loi CAP de 2016. Placée auprès de la direction générale des Patrimoines, elle est présidée par un élu, actuellement M. Jean-Pierre Leleux, sénateur de Grasse, et composée de membres nommés par arrêté ministériel pour quatre ans, répartis en quatre collèges : fonctionnaires du ministère ; élus ; personnalités qualifiées ; enfin, présidents d’association nationale. Ses débats donnent lieu à des votes et des recommandations, dont des comptes-rendus gardent la trace. Cette commission, qui rend des avis consultatifs, selon l’usage de ce type d’organisme, est composée de plusieurs sections : la troisième, dont il est ici question, traite des travaux sur les monuments historiques. Chargée d’examiner certains dossiers (tous ne lui sont pas soumis), elle se prononce sur des questions de doctrine (parti de restauration, processus et matériaux employés, programmes de travaux…) et valide ou amende les projets présentés par le maître d’ouvrage et son maître d’œuvre.

Le 5 juillet dernier, la Commission avait un ordre du jour « présidentiel », puisque lui étaient soumis deux projets de travaux à Chambord (toitures et construction d’un chaix moderne), puis l’étude archéologique du château de Villers-Cotterêts (Aisne). L’astuce rhétorique qui pousse M. d’Haussonville à évoquer ce dernier chantier pour flatter le président en ayant l’air de le défendre, est ici inopérante. Non seulement la commission s’est félicitée de ce projet – qui ne le ferait, alors que ce joyau est enfin sauvé ? – mais encore le contraste avec le dossier de Chambord, moins bien ficelé, a joué contre ce dernier ! Présentée par le Centre des Monuments nationaux, que préside Philippe Bélaval, l’étude sur Villers-Cotterêts était de grande qualité et les examens archéologiques autrement plus sérieux. Au contraire, pour Chambord, la commission a regretté des carences méthodologiques et des rapidités dans l’analyse de l’état sanitaire des actuels lanternons des toitures. Il a surtout semblé que le prétexte de tout ce remue-ménage, le 500e anniversaire de Chambord, avait amené une certaine précipitation dans la réflexion, incompatible avec le temps du patrimoine et que, enfin, le budget était trop élevé pour une intervention d’une telle nature, alors même qu’il existe d’autres chantiers plus urgents. Le rejet était dès lors inéluctable. Sur ce point, il me fait bien trop d’honneur : je ne suis pas directeur de conscience, les autres membres de la Commission, diplômés et expérimentés, sont des adultes conscients, qui parlent librement, j’imagine. Son habitude de personnaliser les affaires et sa pratique du management conduisent sans doute M. d’Haussonville à croire que tout fonctionne ainsi.

Il était également évident que M. d’Haussonville n’en resterait pas là, et porterait l’affaire au niveau élyséen, où il a ses entrées, afin que ce crime de lèse-majesté ne demeure pas impuni ! C’est ce qu’il a failli obtenir, dans une logique très « ancien monde » qui a choqué tous les acteurs du dossier, tant sur place qu’à Paris. Que veut dire en effet ne pas suivre l’avis consultatif des experts réunis par l’État et qui participent bénévolement au débat public et à la mise en valeur du patrimoine national ? Cela n’arrive presque jamais, sauf évidemment dans le cas de dossiers « politiques », ce qui rend les petites manœuvres d’autant plus visibles – surtout de nos jours, où tout se sait instantanément. On l’a bien vu pour le cas de la construction d’une flèche en pierre néo-XIIIe à Saint-Denis, repoussée par la commission, quand on a prétexté qu’un vote était mal assuré en raison d’une question de quorum. Le 5 juillet, c’est l’unanimité qui s’est manifestée, ce qui est très rare dans les cas de refus. Passer outre un tel avis unanime n’est pas de bonne politique, c’est même une négation de l’esprit de la consultation. Il faut respecter les corps intermédiaires – redevenus à la mode, ces derniers jours – et réformer les pratiques d’un autre âge.

Mieux contrôler les établissements publics

Mais loin de nous l’idée d’accabler M. d’Haussonville : il n’est pas entièrement responsable, ce serait trop simple. Pensons ici à Montesquieu et à l’effet corrupteur du pouvoir. L’affaire de Chambord est ainsi le révélateur de la dérive des établissements publics, ces « perles détachées de la couronne de France », selon l’amusante formule d’Olivier de Rohan. Leur autonomie, leur fonctionnement, leur prestige enfin, poussent leurs présidents vers une logique monarchique, que renforcent naturellement des édifices royaux comme Chambord – ici comiquement atteint de « versaillite aiguë », avec dorure des toits et appel à l’inévitable Jacques Garcia… La tutelle du ministère devient complexe dès lors que ce président est un proche du prince, ce qui fausse tous les rapports hiérarchiques.

Il serait plus sage de mettre en place des directions moins « verticales », si l’on ose le terme, et surtout de donner un rôle moins fictif aux conseils d’administration, qui ne sont trop souvent que des chambres d’enregistrement. Enfin, il faut remettre de l’ordre dans la hiérarchie de ces établissements publics : le patron doit être un scientifique, le comptable-énarque seulement le second, chargé des questions managériales pour lesquelles il a été formé. Félicitons ici M. d’Haussonville de son dynamisme et d’avoir presque atteint l’autonomie financière. Pour le reste, qu’il respecte les experts, ce qu’il n’est pas, comme le ton général de sa réponse, remplie d’adjectifs enthousiastes, le montre comiquement. Oui, le château de Chambord est beau et attire les visiteurs, oui, le patrimoine rapporte de l’argent… Il semble même que, lorsqu’il fait jour, il ne fasse pas nuit ! M. d’Haussonville, dont le premier ennemi ce 5 juillet était son arrogance – un trait de caractère moins à la mode ces derniers temps –, devrait rester à sa place, celle d’un manager, plus à son aise avec les chiffres. Sous ce rapport, le départ récent et forcé de Chambord d’un conservateur général du Patrimoine, M. Luc Forlivesi, n’était certainement pas un signal favorable.

La maladie de la restitution

Jardins néo-XVIIIe du château de Chambord
Photo : Livith (CC BY-SA 4.0)
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Un dernier point mis au jour par l’affaire de Chambord est plus classique, et très ancien : la maladie du retour à l’état d’origine, forcément plus pur et plus beau. Il s’agit d’une maladie du service même des Monuments historiques, contractée dans l’enfance, et à laquelle la figure tutélaire de Viollet-le-Duc a hélas donné du prestige. Mais quel état ? Celui du jardin pseudo-XVIIIe siècle (ill. 2), récemment inauguré, une farce archéologique selon les spécialistes ? Celui du jardin anglais, reconstitué à côté du village et de son église à la façade du XIXe ? Celui du château de François Ier ? de Louis XIV ? de des derniers travaux des années 1950, dus à l’architecte en chef Michel Ranjard ? Difficile de le dire sans tordre l’histoire dans un sens ou dans un autre. La question se complique encore avec celle de l’état sanitaire des ouvrages qu’on voulait abattre, et du coût nécessaire à ce caprice doré, quand il manque tant d’argent pour les chantiers sérieux, utiles, urgents parfois. La restitution de cet état transitoire était évaluée à 4 millions euros, soit le tiers du produit du Loto du patrimoine...Tout cela mérite débats et finesse, non un passage en force.

Là n’est pas le plus grave, au fond : nous ne parlons même pas de la même chose. Il suffit de comparer la vue actuelle de Chambord avec le photomontage de l’architecte, M. Villeneuve, avec ses clochetons dorés dignes d’une sous-préfecture de la IIIe République pour comprendre le malentendu complet. La puissance de Chambord est unique : fêter son 500e anniversaire en lui accrochant des guirlandes de Noël petit bourgeois est un contresens absolu.

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