Universalisme et restitutions : une mise au point

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Le 26 novembre dernier, j’ai été invité à participer à un débat organisé par la Compagnie nationale des experts parisiens sur la question de la restitution des œuvres d’art, et plus largement de l’inaliénabilité des collections. Ce débat avait lieu avec Frédéric Castaing, président de la CNE, Judith Schoffel de Fabry, galeriste et administratrice de la Compagnie, Emmanuel Moyne, avocat, Bertrand Goy, historien, et Claire Bouglé-Le Roux, maître de conférence en histoire du droit à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a été mis en ligne et, même si le son n’est pas bon, il nous semble suffisamment intéressant pour être écouté ici. Remarquons que tous les participants étaient plutôt hostiles aux restitutions : les personnalités favorables invitées à participer à ce débat ont, a expliqué Frédéric Castaing, toutes refusé.

Deux jours plus tard, Roxana Azimi, dans un éditorial du Quotidien de l’Art L’Hebdo où elle prenait néanmoins le soin de qualifier La Tribune de l’Art d’« excellente » (et nous pensons nous aussi que Roxana Azimi est souvent une excellente journaliste), croyait pouvoir nous taxer de « mauvaise foi » (et même pire, mais cela n’était que par allusion). Sauf erreur, nous ne l’avons pas vue dans l’assistance et le débat n’était pas encore en ligne. Peut-être aurait-elle dû nous contacter, avant d’écrire son article et nous aurions pu lui préciser notre pensée, car nous n’avons jamais tenu les propos qu’elle rapporte, ni dans les termes choisis (qui sont importants), ni dans l’esprit que cela impliquerait. Cela ressort clairement à l’écoute de cette vidéo (à partir de 57’33’’). Nous avons, pour que cela soit plus facile à comprendre, comparé ce qu’écrit Roxana Azimi à ce que nous avons dit.

Roxana Azimi : « Didier Rykner, directeur de l’excellente Tribune de l’Art, […] reproche aux Africains d’être nationalistes et non universalistes. […] Les racistes, ce sont les autres – quelle bonne idée ! La preuve : le Bénin réclame des œuvres du Bénin au lieu d’acheter celles du Japon... Ainsi, dans la bouche d’un défenseur du patrimoine, un État qui chercherait à écrire son histoire et à restaurer la fierté mutilée de son peuple – les œuvres qui lui ont été pillées ou achetées à vil prix – serait suspect d’anti-universalisme. Comme si l’universel ne se jouait qu’en Occident. Comme si ces œuvres, conservées au Sénégal ou exposées au Bénin plutôt qu’à Paris ou à Lausanne, allaient instantanément perdre leur universalité ! Tant de mauvaise foi surprend, pour ne pas dire davantage. »

Voilà pourtant ce que nous avions dit, en répondant à une question sur la fin de la vocation universelle des musées [1] : « C’est l’esprit des Lumières qui est universel. C’est lui qui maintenant est attaqué. Voltaire est un horrible esclavagiste, on abîme sa statue… Oui il y a une notion d’universalité qui est l’opposé de ce qu’on voit actuellement. Ce sont deux choses que je reproche à ceux qui demandent des "restitutions" pour les pays africains. Il y a beaucoup d’œuvres qui passent sur le marché, et qui ne sont jamais achetées (sauf par des marchands français qui les donnent à des musées africains, ça s’est passé encore récemment) par des collectionneurs africains pour les donner aux musées africains, qui ne sont pas achetées par les pays africains dont certains ont quand même de l’argent. Il n’y a pas que des pauvres en Afrique même s’il y en a beaucoup malheureusement, mais il y a aussi des gens riches qui eux ne vont pas acheter ces œuvres qui ne sont pas chères pour les donner aux musées. […] Je serais assez partisan qu’on puisse, pourquoi pas, cela se fait de temps en temps, sous forme d’aide, plutôt que de donner à fond perdu, acheter des œuvres sur le marché et qu’on les donne à l’Afrique. Ce ne sont pas des œuvres des musées qu’on aliénerait, mais ce seraient des œuvres qui sont sur le marché et qu’on pourrait donner aux Africains. Je ne suis pas opposé à ça. Et la deuxième chose, c’est pourquoi en Afrique, on n’essaye pas d’acheter des collections européennes, occidentales, asiatiques, pourquoi il n’y a pas de musées qui se créent ? Ce qui est terrible, c’est que le Bénin veut les œuvres du Bénin, le Sénégal les œuvres du Sénégal, le Mali les œuvres du Mali, etc. Et donc, c’est une espèce de repli sur soi qui va à l’inverse de l’universalisme. C’est le nationalisme contre l’universalisme. Moi je suis très européen, très pour l’Europe, je suis pour l’universalisme et contre le nationalisme. […] Des personnes m’ont dit, des Africains, que dans certains pays, le Bénin par exemple, les restitutions passent mal parce qu’effectivement ils ne sont pas très heureux, peut-être à Ketou, qu’on vienne célébrer le roi Behanzin [2]. Le roi Behanzin qui lui-même a pillé à d’autres peuplades proches d’Abomey des œuvres dans ses guerres de conquête. Et maintenant on va les rendre alors qu’elles sont peut-être dans d’autres pays ? On va remettre le sabre [au Sénégal] alors que c’est un empire qui couvrait à la fois trois pays [3]  ? Vous voyez que c’est très compliqué. On veut vous faire croire que c’est très simple, mais c’est très compliqué »

Chacun peut donc juger, non seulement comment sont simplifiés à l’extrême des propos argumentés et complexes, et beaucoup plus nuancés que ce qu’aimerait faire croire Roxana Azimi. Mais où a-t-elle pris ses informations ? Probablement dans un article du Quotidien de l’Art (mais du Quotidien de l’Art Le Quotidien) où la journaliste Marine Vazzoler, qui semble elle avoir assisté au débat, résumait pourtant mon intervention sur ce sujet à « Après l’énoncé de ces peurs de dépossession, le débat s’est tourné vers la "fin de la vocation universaliste des musées". Estimant que les pays d’Afrique demandant la restitution de biens qui leur ont été soustraits pendant la période coloniale font preuve d’un "repli sur eux", Didier Rykner conclut que leur démarche va à "l’inverse de l’universalisme ; c’est du nationalisme". »...
Roxana Azimi aime poster certains articles de son journal sur Facebook, agrémentés du mot-dièse #journalismedequalité. On se permettra d’accoler au sien celui-ci : #journalismedequalitéapproximative.

Didier Rykner

Notes

[1] Nous avons légèrement changé le texte pour enlever des redondances, mais celui-ci est encore de style parlé, ce dont on nous voudra bien nous excuser. Il est possible d’entendre notre verbatim en écoutant la vidéo à partir de 57’33’’.

[2] Rappelons que le roi Behanzin, son père et son grand-père ont mis en esclavage le peuple Yoruba, dont Ketou est la capitale.

[3] L’Empire créé par El Hadj Omar s’étendait sur le Sénégal, la Guinée et le Mali.

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