Un portrait de Louis XVIII en mosaïque pour le musée du Louvre

1. Francesco Belloni (1772-1863)
Portrait de Louis XVIII, entre 1814 et 1824
Mosaïque de pierres dure et de pâte de verre, 65 x 54 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Galerie Terrades
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4/11/19 - Acquisition - Paris, Musée du Louvre - Le Musée du Louvre a récemment pu s’enrichir d’un rare portrait du roi Louis XVIII en mosaïque, qui a naturellement pris place au sein des salles dédiées aux objets d’art conçus sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Acquis auprès de la galerie Terrades, qui l’exposait lors de l’édition 2016 de la Biennale des Antiquaires, ce portrait restitue avec une grande fidélité les traits du monarque installé sur le trône de France par les puissances européennes coalisées qui venaient de vaincre Napoléon. Représenté en buste, revêtu d’une redingote bleue à épaulettes et boutons d’or, le souverain arbore les ordres royaux [1]. Ce portrait, très certainement issu d’une commande passée dès le retour des Bourbons, fut exécuté par l’artiste romain Francesco Belloni d’après un prototype fourni par François Gérard, « peintre des rois, roi des peintres », qui poursuivit tranquillement sa carrière sous la Restauration malgré son rôle de portraitiste officiel du Premier Empire. Louis XVIII ne lui en tint pas rigueur et Gérard fut même nommé Premier peintre du roi en 1817 avant d’être fait baron deux ans plus tard. C’est également lui qui se chargea du grand portrait officiel du roi en costume de sacre, alors que ce dernier n’eut jamais lieu, ainsi que de la célèbre vue du monarque dans son cabinet de travail du palais des Tuileries. Le tableau original de François Gérard fut ainsi copié par Marie-Éléonore Godefroid (ill. 2) en vue d’être traduit en tapisserie (ill. 3) à la manufacture des Gobelins. Ce portrait à mi-corps, plus resserré, permet de concentrer l’attention sur le buste du monarque qui se détache sur un fond sombre tout en évitant de représenter les jambes du roi, qui souffrait de la goutte. Cette formule maintes fois éprouvée concentre donc le regard du spectateur sur le visage, permettant de mieux saisir la psychologie du modèle.


2. Marie-Éléonore Godefroid (1778-1849) d’après François Gérard (1770-1837)
Portrait de Louis XVIII, entre 1814 et 1824
Huile sur toile - 65 x 54 cm
Versailles, Musée national du château
Photo : RMN-GP/F. Raux
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3. Manufacture royale des Gobelins, d’après Marie-Éléonore Godefroid (1778-1849)
Portrait de Louis XVIII, entre 1814 et 1824
Tapisserie - 74 x 63 cm
Versailles, Musée national du château
Photo : RMN-GP/D. Arnaudet
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Réalisé aux mêmes dimensions (65 x 54 cm) que la toile qui lui servit de modèle, le portrait acquis par le Louvre constitue un véritable tour de force technique pour le mosaïste virtuose qu’était Francesco Belloni. Il utilisa des tesselles de marbre et de pierres dures pour constituer le fond alors que le visage comme le costume du roi sont constitués de tesselles de pâte de verre, qui lui ont permis de multiplier les coloris et donc de rester plus fidèle aux nuances de la palette du peintre. L’habit militaire bleu, la cravate d’un blanc éclatant et l’or des épaulettes et des boutons sont ainsi rendus avec une grande précision. Les multiples rehauts de couleur des décorations arborées par le roi sont traités avec une étonnante subtilité. Ce portrait du monarque, pourtant âgé et handicapé, apparaît ainsi plein de vie.

4. Francesco Belloni (1772-1863) d’après François Gérard (1770-1837)
Napoléon en uniforme de colonel des grenadiers de la Garde dans son cabinet de travail
Mosaïque de pierres dures et de pâte de verre - 115 x 80 cm
Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau
Photo : RMN-GP/A. Martin
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Ce n’était cependant pas la première fois que Francesco Belloni s’attaquait à un portrait de souverain français puisqu’il avait déjà réalisé - déjà d’après un portrait de François Gérard - une effigie (ill. 4) de l’empereur Napoléon en pied, aujourd’hui conservée au château de Malmaison (et présentée à la récente exposition Napoléon. La Maison de l’Empereur - voir l’article) : proche du pouvoir, le mosaïste avait décidément bien fait d’émigrer en France à la fin du XVIIIe siècle. Né à Rome en 1772, il commença par travailler au Vatican, où les copies de tableaux en mosaïque étaient réalisés par de nombreux artisans. Mais la raréfaction de ces commandes poussa Belloni à prendre la route de Paris, où il reçut le soutien de Joseph Bonaparte et d’Alexandre Lenoir, l’emblématique fondateur du Musée des monuments français, qui s’intéressaient à la mosaïque pour des raisons à la fois techniques et économiques. Dans la lignée de Colbert, on jugeait utile d’implanter en France une technique essentiellement italienne - Belloni aurait alors pu prendre la tête d’une école « française » de mosaïque - et il est aussi permis de penser que des copies de tableaux en mosaïque auraient pu assurer à des œuvres fragiles, menacées par l’humidité, de traverser les siècles. Peu après son arrivée à Paris, Francesco Belloni se vit donc installé à la tête d’une fabrique de mosaïque, installée dans l’ancien couvent des Cordeliers. La production de son atelier, paré du beau nom de « manufacture impériale des mosaïques », mit un certain temps à décoller car il fallait notamment importer les matériaux depuis l’Italie mais certaines évolutions techniques, comme l’usage de la pâte de verre et un nouveau procédé pour colorer le marbre blanc, permirent à de plus nombreuses pièces de voir le jour.


5. Francesco Belloni (1772-1863) d’après François Gérard (1770-1837)
Le Génie de l’Empereur maitrisant la Victoire ramène la Paix et l’Abondance, 1807
Mosaïque de pierres dures et de pâte de verre - 295 x 338 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/G. Poncet
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6. Charles Percier (1764-1838)
Vue de la salle dite de Melpomène au Louvre, vers 1817
Plume, crayon noir et lavis gris sur papier - 31,3 x 34,2 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/G. Blot
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Francesco Belloni supervisa l’exécution de grandes commandes impériales, avec de grands formats destinés à orner les palais, dont le plus spectaculaire témoignage demeure la splendide mosaïque (ill. 5) imaginée pour la salle de la Melpomène de la galerie des antiques du Palais du Louvre. Ce chef-d’œuvre de Belloni, déjà exécuté d’après les dessins de François Gérard, sera successivement présenté au Salon de 1810 et au Salon de 1814 avant d’être installé au pied de la célèbre statue (ill. 6) jusqu’en 1934. Retirée, l’œuvre gagna ensuite les réserves du musée avant d’en être exhumée grâce au chantier du Grand Louvre : restaurée, la fameuse mosaïque est à nouveau présentée depuis 1995 mais à la verticale, dans les nouvelles salles de sculpture française de l’aile Richelieu, derrière La Paix d’Antoine-Denis Chaudet. On y admire au centre, juchée sur un quadrige, la déesse Minerve portant la Victoire, suivie des figures allégories de l’Abondance et de la Paix. Tout autour, quatre figures de fleuves symbolisent les plus grandes campagnes victorieuses de Napoléon : le Nil pour la campagne d’Égypte, le Pô pour la conquête de l’Italie, le Danube pour la campagne d’Autriche et le Rhin pour celle de la Westphalie.


7. Francesco Belloni (1771-1863)
Plateau de table, 1814 puis 1824-1827
Marbre jaune de Sienne incrusté de lapis-lazuli, améthyste, cornaline et jaspe - 158 x 78 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/S. Maréchalle
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8. Francesco Belloni (1771-1863)
Plateau de table, 1814 puis 1824-1827
Marbre jaune de Sienne incrusté de lapis-lazuli, améthyste, cornaline et jaspe - 158 x 78 cm (détail)
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/S. Maréchalle
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Bien qu’étroitement associé au Premier Empire, Francesco Belloni survécut sans problèmes à la chute du régime et le retour des Bourbons ne vint pas contrarier ses affaires : la Restauration le maintint à la direction de son entreprise, qui changea simplement d’appellation et devint « manufacture royale de mosaïques ». Un splendide plateau de table (ill. 7) déjà conservé au Louvre témoigne encore de cette transition douce : commandé sous l’Empire, livré en 1814, son riche décor de marbre et de pierres dures se vit modifié une dizaine d’années plus tard afin d’y loger un portrait en médaillon de Charles X (ill. 8) et d’autres symboles monarchiques ! De nouvelles commandes prirent la suite de celles de l’Empereur : Belloni fut ainsi chargé des cheminées des salles du musée Charles X, au palais du Louvre. Mais les commandes officielles, payées avec un retard bien peu digne de la politesse des rois, ne pouvaient à elles seules faire vivre un tel atelier qui doit sa survie à de nombreux travaux de restauration de mosaïques antiques, avant de disparaître dans les années 1830.

9. Francesco Belloni (1772-1863)
Guéridon dit Guéridon d’Hartwell, 1817
Marbres, pierres dures, mosaïque et plâtre doré - 88 x 115 cm
Versailles, Musée national du château en dépôt à Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/S. Maréchalle
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Le court règne de Louis XVIII fut donc une période de gloire pour la manufacture de Francesco Belloni, dont le nom est également associé à une autre pièce emblématique de la production de l’époque, le guéridon (ill. 9) connu sous le nom de guéridon d’Hartwell, exposé au Louvre à l’occasion de l’Exposition des produits des manufactures royales de 1817 et acquis par le Garde-Meuble dans la foulée. Envoyé à Trianon quelque temps plus tard, il fut présenté dans les salles Restauration de l’attique Nord du château de Versailles de 1985 à 2011 avant de faire l’objet d’un très opportun dépôt au département des Objets d’art du Musée du Louvre. Hartwell House fut de 1809 à 1814 l’une des résidences d’exil du frère de Louis XVI, qui avait d’abord résidé au château de Mittau en Courlade, actuel palais de Jelgava en Lettonie, avant de gagner l’Angleterre devant l’avancée des troupes napoléoniennes. C’est dans ce château du Buckinghamshire que la comtesse de Provence mourut en 1810. Au centre du plateau (ill. 10 & 11) du guéridon, on distingue une représentation - largement idéalisée - du prétendant en exil, qu’accompagne sa nièce la duchesse d’Angoulême, devant sa résidence britannique, qui explique certainement les difficultés qu’eut cette table à trouver place dans les différentes résidences royales françaises au cours du XIXe siècle.


10. Francesco Belloni (1772-1863)
Guéridon dit Guéridon d’Hartwell, 1817
Marbres, pierres dures, mosaïque et plâtre doré - 88 x 115 cm (détail)
Versailles, Musée national du château en dépôt à Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/S. Maréchalle
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11. Francesco Belloni (1772-1863)
Guéridon dit Guéridon d’Hartwell, 1817
Marbres, pierres dures, mosaïque et plâtre doré - 88 x 115 cm (détail)
Versailles, Musée national du château en dépôt à Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/S. Maréchalle
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L’acquisition de ce portrait en mosaïque du roi Louis XVIII est donc particulièrement judicieuse pour le Musée du Louvre car elle vient parachever le rassemblement dans les salles dédiées aux objets d’art du XIXe siècle d’une très belle suite de pièces « monarchiques » de l’atelier de Francesco Belloni, qui a su implanter avec succès cette technique italienne dans la France impériale puis royale. Le portrait témoigne aussi de la reconnaissance obtenue par la manufacture, dont la protection spéciale du roi lui permettait de participer aux expositions annuelles des produits des manufactures royales, à défaut de lui assurer un financement stable via la liste civile du monarque. On sait d’ailleurs que le mosaïste exécuta plusieurs portraits de Louis XVIII : l’un d’eux, dévoilé au Salon de 1814, le représentait en camaïeu, sur fond de granit noir. On sait qu’il fut acquis par le roi. Belloni exposait à nouveau un portrait de Louis XVIII lors de l’exposition des produits de l’industrie de 1819. Enfin, dans la vente organisée après son décès en juin 1863, on trouvait encore une effigie du souverain, dont il était précisé qu’elle avait été réalisée d’après un tableau de François Gérard. À l’image du peintre, créé baron par Louis XVIII après avoir portraituré tout ce que l’Europe comptait de napoléonides, le mosaïste sut passer d’un régime à l’autre avec brio.

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