Un buste de Louis-Claude Vassé acquis par le château de Versailles

6/11/19 - Acquisition - Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon - C’est avec un grand naturalisme que le ciseau de Louis-Claude Vassé a restitué les traits de François Quesnay (1694-1774), saisis au soir de sa vie : dans ce buste en marbre (ill. 1 et 2), le modèle est âgé de soixante-seize ans. Le sculpteur a d’abord réalisé une esquisse en terre cuite de l’effigie de Quesnay, alors au sommet de sa gloire ; signée et datée de 1769, elle est conservée aux Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles [1] depuis la fin du XIXe siècle : le buste en marbre que vient d’acquérir le château de Versailles était considéré perdu jusqu’à ce qu’il ressurgisse lors d’une vente aux enchères à Paris au printemps 2012, où il fut finalement ravalé.


1. Louis-Claude Vassé (1716-1772)
François Quesnay, 1770
Marbre - 67 x 37 x 30 cm
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : RMN-GP/C.Fouin
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2. Louis-Claude Vassé (1716-1772)
François Quesnay, 1770
Marbre - 67 x 37 x 30 cm
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : RMN-GP/C.Fouin
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Importante figure intellectuelle du Siècle des Lumières, François Quesnay fut avant tout un économiste, chef de file des physiocrates. S’il ne publia aucun livre sur ce thème avant ses soixante ans, il fut chargé de rédiger plusieurs articles pour l’Encyclopédie que coordonnaient Diderot et d’Alembert. Fils d’un simple laboureur, né près de Montfort-l’Amaury, il s’installa comme chirurgien à Mantes-la-Jolie en 1718. Protégé du maréchal de Noailles, secrétaire de l’Académie royale de chirurgie, il entra au service de madame de Pompadour à partir de 1749 et fut nommé médecin consultant puis premier médecin du roi Louis XV, qui l’appelait « mon penseur ». Ce n’est donc qu’après avoir mené cette brillante carrière, qui fit de lui un homme parfaitement introduit à la cour de Versailles, qu’il participa à l’élaboration de cette nouvelle école de pensée dont il publia les principes en 1758 dans son Tableau économique de la France. Dans cet ouvrage essentiel, où le médecin devenu économiste compare la circulation des biens et des richesses à celle du sang dans le corps humain, l’agriculture et la propriété foncière sont décrites comme les premières sources de richesse pour le pays. Souhaitant appliquer à l’économie la doctrine du droit naturel, il y développe la théorie du « laissez faire, laissez passer », qui sonne comme une préfiguration du libre-échange.

3. Louis-Claude Vassé (1716-1772)
François Quesnay, 1770
Marbre - 67 x 37 x 30 cm
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : RMN-GP/C.Fouin
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La physionomie du modèle est ici (ill. 3) traduite avec une grande virtuosité : avec son regard vif et sa bouche entrouverte, Quesnay semble sur le point d’engager la conversation avec le regardeur. Le haut front légèrement ridé, particulièrement mis en valeur, est certes celui d’un homme âgé mais avant tout celui d’un esprit supérieur, en pleine possession de ses moyens. C’est presque un philosophe antique que représente Vassé : Quesnay est montré tête nue et quasiment sans habit. Cette vision quasiment intemporelle venait figer dans le marbre la pensée de cet homme, appelée à traverser les siècles. Ce buste en marbre fut exposé au Salon de 1771 (n° 238) où il manqua d’être brisé en deux par des visiteurs furieux de la montée des prix des grains, dont les théories établies par Quesnay étaient jugées responsables !

4. Louis-Claude Vassé (1716-1772)
Portrait d’Anne-Claude-Philippe de Thubières, comte de Caylus, vers 1767
Bronze - D. 51,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Sotheby’s
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Formé par son père François-Antoine Vassé, Louis-Claude Vassé fut ensuite l’élève d’Edme Bouchardon. Il obtint le premier Grand Prix de sculpture en 1739 et séjourna à Rome de 1740 à 1745 avant d’être agréé en 1748 puis reçu à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1751 avec son Berger endormi. Artiste prolixe, dont on attend toujours une rétrospective qui révèlerait au plus grand nombre ses talents de sculpteur et de dessinateur, Vassé travailla pour Louis XV comme pour Frédéric II de Prusse et bénéficia de la protection efficace du comte de Caylus. En fidèle disciple, il lui rendra hommage en ciselant le portrait en bronze qui ornait son monument funéraire (ill. 4), récemment offert au Musée du Louvre par la Société des Amis du Louvre après son acquisition via Sotheby’s, à laquelle nous aurions dû consacrer un article. Depuis 1986, le Louvre possède également l’un de ses chefs-d’œuvre : L’Amour assis sur le bord de la mer rassemblant les colombes du char de Vénus, groupe en marbre commandé par le célèbre collectionneur Ange-Laurent de La Live de Jully, qui fit ensuite partie de la collection de madame du Barry à Louveciennes puis de celle de Joséphine Bonaparte au château de Malmaison. Dans le domaine du portrait, le nom de Vassé reste attaché à la série d’hommes illustres exécutés pour l’Hôtel de Ville de Troyes, où l’on retrouve les effigies du peintre Pierre Mignard, du sculpteur François Girardon et du juriste Pierre Pithou. La mort de l’artiste laissa inachevée sa dernière commande, le mausolée du roi Stanislas Leczinski dans l’église Notre-Dame de Bonsecours de Nancy, qui fut terminé par son élève Félix Lecomte.


5. Détail de la dédicace du buste
Photo : Sotheby’s
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L’acquisition de ce portrait de François Quesnay par Versailles est particulièrement heureuse : l’homme y a vécu et y est mort quelques mois après le roi, disposant longtemps d’un logement relié à l’appartement de madame de Pompadour au rez-de-chaussée du corps central du château, côté Nord : ces pièces connues depuis sous le nom d’« entresol Quesnay » se situent au-dessus de l’actuelle salle des Hoquetons. Désormais exposé à proximité de l’appartement de madame de Pompadour, ce buste qui constitue avant tout un chef-d’œuvre du portrait sculpté au Siècle des Lumières vient aussi enrichir significativement les collections de figures d’intellectuels proches de la Cour, qu’il anima par son esprit à la fois novateur et attachant. Il reste encore à étudier la dédicace (ill. 5) de ce marbre, que Vassé décrit comme « fait pour M Le Chevalier de Scépeaux », qui était manifestement une personnalité proche de Quesnay. Le sculpteur est lui-même présent avec quelques œuvres dans les collections du château de Versailles, qui possède aussi son superbe portrait réalisé vers 1771 par Étienne Aubry, qui en fit son morceau de réception pour intégrer l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1775.

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