Un Louvre complet mais en grande partie vide

Didier Rykner 1 1 commentaire

Nous avons à plusieurs reprises (voir les articles) décrit la situation de chaos dans laquelle se trouve le Musée du Louvre du seul fait de l’incapacité de sa direction à faire les bons choix d’organisation. Le seul qui s’imposait, après le constat qu’il était impossible d’ouvrir la salle des États où se trouve la Joconde pendant les travaux [1], était de décider que pendant trois mois la Joconde ne serait plus visible, ce qui aurait d’ailleurs évité de la déplacer après avoir affirmé qu’elle était indéplaçable.


1. Panneau à l’entrée du Louvre le jeudi
25 juillet 2019
Photo : Compte Twitter @Fabrice67000
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2. Salle des Vermeer le jeudi 25 juillet 2019
Photo : La Tribune de l’Art
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Depuis, le Louvre navigue à vue, et la situation change chaque jour et parfois plusieurs fois par jour. Cela a commencé par l’impossibilité fréquente pour les visiteurs arrivant sans billet de s’en procurer un sur place sous prétexte que le musée serait « complet » (ill. 1). C’est évidemment faux. Nous pouvons publier ici des photographies de salles prises certains jours récents pendant lesquels le musée était inaccessible hors réservation. Nous pouvons voir des salles vides ou avec très peu de visiteurs : qu’il s’agisse, pour ne prendre que celles de l’aile Richelieu où se trouve la Joconde, des salles de peinture néerlandaise (ill. 2), de peinture flamande (ill. 3), de peinture française (ill. 4) ou les cours de sculpture (ill. 5). Même la grande galerie n’est pas vraiment pleine (ill. 6). En gros, le Louvre se réduit aujourd’hui à la Joconde, la seule œuvre qui désormais doit absolument être montrée aux visiteurs.


3. Salle des Van Dyck le jeudi 25 juillet 2019
Photo : La Tribune de l’Art
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4. Une des salles Poussin
le jeudi 25 juillet 2019
Photo : La Tribune de l’Art
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5. La cour Puget vendredi juillet 2019
Photo : La Tribune de l’Art
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6. La grande galerie
vendredi 26 juillet 2019
Photo : La Tribune de l’Art
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Mais le plus gros scandale est tout de même l’impossibilité qu’on certains d’entre eux, censés entrer sans payer et sans réserver, de simplement pénétrer sous la pyramide. Nous avons eu ainsi un grand nombre de témoignages indiquant que les moins de 26 ans ne pouvaient plus entrer au Louvre (alors que c’est gratuit pour eux) et que des porteurs de la carte Muséum Pass étaient également refoulés, alors qu’ils ont payé pour pouvoir entrer au musée quand ils le veulent. Un lecteur de La Tribune de l’Art nous a écrit qu’en discutant avec un surveillant, celui-ci lui avait confirmé jeudi que « les employés [ont] reçu la consigne de ne pas laisser entrer les gens qui ont des gratuités du genre chômage, ou d’essayer de les refouler, parce que la direction estime qu’il y a déjà trop de monde. » Nous avons nous-même pu recueillir le témoignages de plusieurs autres surveillants qui nous ont confirmé la même chose.
Pendant ce temps, le rapport d’activité de 2018 qui vient de sortir nous apprend que le Louvre est « un musée qui va au devant de tous les publics ». Il s’y vante notamment de « la fréquentation des jeunes âgés de 18 à 25 ans résidant au sein de l’Union européenne » qui « représente 1,3 million de visiteurs ». Ce sont pourtant ces jeunes auquel le Louvre, ces derniers jours, a massivement refusé l’accès.


7. Porte fermant l’accès vers l’aile Richelieu
le samedi 20 juillet 2019
Photo : Didier Rykner
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8. Au fond, porte fermant l’accès
vers l’aile Richelieu
le samedi 20 juillet 2019
Photo : Didier Rykner
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Cependant, comme pour l’impossibilité de rentrer sans réservation, le blocage des entrées gratuites est épisodique [2]. Tout dépend de la fréquentation engendrée par la Joconde qui est devenu l’alpha et l’oméga du musée. Parfois, comme jeudi ainsi que nous l’a écrit un guide-conférencier ayant reçu les confidences d’un agent de surveillance : « le Louvre avait décidé de ne laisser entrer à Richelieu (en réalité à la Joconde car l’aile semble être privatisée pour ses beaux yeux dorénavant) que les groupes et les individuels « payants » ». Il semble donc que ce jour là, les entrées gratuites pouvaient accéder aux ailes Denon et Sully (ce qui n’est pas toujours vrai).
Car, comme nous l’avions annoncé dans notre dernier article, le Louvre a testé, pendant trois jours à partir du samedi 20 juillet, l’isolement complet de l’aile Richelieu. Il était impossible de passer de Sully à Richelieu et de Richelieu à Sully, ce qui coupait le Louvre en deux : d’un côté la Joconde, de l’autre côté, le reste. Il n’était donc plus possible d’entrer et de sortir de l’aile Richelieu que par un seul endroit sous la pyramide. Difficile de croire que la sécurité était respectée alors qu’en cas de panique les visiteurs se heurtaient à des portes fermées (ill. 7 à 9). On peut désormais passer à nouveau de Richelieu à Sully, l’inverse n’est cependant toujours pas vrai. Ceux voulant voir simplement les milliers d’œuvres exposées dans l’aile Richelieu sont donc obligés de suivre la file d’attente pour la Joconde, même s’ils ne veulent pas la voir.


9. Au fond, porte fermant l’accès vers l’aile Richelieu le samedi 20 juillet 2019
Photo : Didier Rykner
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Bien sûr, les touristes qui veulent absolument admirer ce tableau et qui ont réservé peuvent entrer. Mais les conditions de visite sont dantesques. D’abord, contrairement à ce qu’affirme le Louvre, l’entrée garantie dans la demi-heure est une vue de l’esprit. La file d’attente sous la pyramide peut être beaucoup plus longue. Il n’était pas rare ces derniers jours qu’il faille deux heures pour accéder à cette peinture et, comme nous l’avions écrit, dans des conditions qui ressemblent davantage à la gestion d’un troupeau qu’à la visite d’un musée, avec des surveillants qui interdisent de prendre plus d’une photo et obligent à circuler rapidement pour laisser la place aux gens qui se pressent derrière. Le Louvre a même, pour faire patienter les visiteurs et leur donner ce qu’il pense qu’ils recherchent, organisé des « points selfies » avec des images de la Joconde ! Plus grave encore, comme l’a révélé un journaliste espagnol (voir cet article de El Mundo, et particulièrement la deuxième photo), un grand panneau marqué « SELFIES PHOTOS ICI HERE AQUI » est resté au moins une demi-journée à gauche de la Joconde, avant d’être retiré. On pouvait croire à un photomontage mais le Louvre l’a confirmé (voir cet article sur le site de France-Inter). Voilà une nouvelle preuve de la manière dont Jean-Luc Martinez considère les missions d’un musée et la dignité de l’art.

Tout ce que nous avons écrit dans cet article et dans les trois précédents n’épuise pas le sujet. Nous n’avons pas, en effet, parlé du Salon Carré, désormais vidé de ses œuvres. Pourquoi donc ? Pour installer une exposition Soulages ! Comme s’il n’y avait pas suffisamment d’exposition Soulages, comme si cet artiste entrait dans le champ chronologique du Louvre au point de lui sacrifier toutes les œuvres présentées dans ce salon… Vider le musée de ses œuvres pour des travaux réels mais inutiles ou parfois nuisibles, fermer des salles pour des travaux imaginaires, enlever des chefs-d’œuvre tels que le Saint François de Giotto pour montrer un artiste contemporain, sacrifier une aile entière à la Joconde, tout cela est possible dans le Louvre de Jean-Luc Martinez. Un lecteur nous a indiqué être allé se plaindre de l’organisation, et les personnes en charge de cette tâche lui ont confirmé qu’il y avait des centaines de plaintes par jour. Mais si l’on en croit Vincent Pomarède, qui s’exprime dans Le Parisien (celui-ci a plus de chances que nous, le Louvre n’ayant pas répondu à nos interrogations) : « la situation est redevenue normale ». Bien sûr, il faut le croire.


10. Description des compétences du Louvre en matière d’organisation
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Concluons sur une note amusante. Alors que le Musée du Louvre démontre à chaque occasion possible (par exemple pour la gestion des expositions « Vermeer » et « Valentin ») son incompétence complète dans la gestion des flux de visiteurs, un service appelé « Louvre Conseil » propose d’améliorer l’« accueil et développement des publics des musées » (ill. 10) ! Nous conseillons tout de même aux musées qui souhaitent faire appel au Louvre pour mieux accueillir leur public de venir y faire un tour en cet été 2019. Mais qu’ils pensent d’abord à réserver en ligne !

Didier Rykner

Notes

[1Soit c’était possible, et il fallait s’organiser en conséquence, soit c’était impossible et il ne fallait pas les mener à cette période.

[2On apprend ainsi dans cet article du Parisien qu’aujourd’hui lundi l’entrée était possible pour les moins de 26 ans : un couple d’Italiens n’ayant pas réservé n’a pas pu entrer, mais leur fille de 17 ans si.

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