L’église Saint-Jacques : un monument menacé caché en plein Bordeaux

Nous avons été alerté il y a quelques semaines par l’universitaire Guilhem Pépin sur un dossier assez emblématique des problèmes que peut soulever la question de la protection du patrimoine. Celui-ci nous a appris l’existence d’une église du XVe siècle, en plein Bordeaux, à peu près invisible de la rue (ill. 1), seul vestige subsistant d’un monument essentiel de l’histoire de la ville, l’hôpital Saint-Jacques, dans un état plus que préoccupant, menacé par les visées de promoteurs immobiliers et ne bénéficiant d’aucune protection.


1. Vue aérienne Google Maps : on voit l’église Saint-Jacques entièrement invisible de la rue
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2. Façade de l’immeuble de la fin du XVIIIe siècle devant l’église Saint-Jacques
Photo : Guilhem Pépin
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L’hôpital Saint-Jacques a été créé en 1120, selon la tradition par Guillaume IX, duc d’Aquitaine. Il s’agissait d’une étape importante sur la route de Saint-Jacques de Compostelle puisque les pèlerins y étaient hébergés avant de repartir vers l’Espagne. L’église qui demeure aujourd’hui est celle qui fut reconstruite au XVe siècle.

Cet édifice, dont la façade est aujourd’hui masquée par un immeuble de la fin du XVIIIe siècle, d’ailleurs de belle qualité (ill. 2), a fait l’objet en 2015 d’un article paru dans le Bulletin Monumental (tome 173, n° 1) que l’on trouve en ligne et auquel nous renvoyons. L’importance historique du monument, l’un des rares vestiges de cette époque subsistant dans une ville en grande partie reconstruite au XVIIIe siècle, est évidente. Ses qualités architecturales et artistiques également comme en témoignent les images que nous a fournies Guilhem Pépin et les rares vues anciennes dont nous disposons. Un dossier emblématique donc pour les raisons suivantes :


3. Vue intérieure de l’ancienne église Saint-Jacques transformée en garage
Photo : Jean-Pierre Nicolas (mars 2020)
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4. Vue extérieure de l’ancienne
église Saint-Jacques
Photo : Guilhem Pépin
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- la non protection de cet édifice médiéval dont le classement semble pourtant une nécessité ; rappelons que sont classés les monuments « dont la conservation présente, au point de vue de l’histoire ou de l’art, un intérêt public ». L’intérêt public d’un édifice de cette qualité, représentatif d’une histoire en grande partie effacée de la ville de Bordeaux, représente un intérêt public dont on ne voit pas qui pourrait le discuter. Qu’il ne bénéficie encore aujourd’hui d’aucune protection témoigne de ce que nous ne cessons de répéter : bien loin d’une France figée où tout devrait être conservé, le patrimoine de notre pays est très fortement sous-protégé.
- l’état dans lequel il se trouve : non seulement le patrimoine français n’est pas assez protégé, mais il est aussi insuffisamment entretenu. Les coûts des travaux sont évidemment très élevés, et seul un financement beaucoup plus important du patrimoine pourrait permettre une remise à niveau des monuments. Nous renvoyons sur ce problème, qui n’est pas insoluble, aux solutions que nous défendons.
- les menaces des promoteurs immobiliers : pour certains d’entre eux, le seul intérêt d’un monument ancien qu’ils convoitent est le terrain sur lequel il se trouve, qui représente une plus-value importante. On imagine les immeubles que l’on pourrait construire à l’emplacement de cette église.

5. Vue extérieure de l’ancienne
église Saint-Jacques
Photo : Guilhem Pépin
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Celle-ci fut transformée en théâtre, et depuis longtemps en garage. La voûte du chœur s’est effondrée le 9 mars 2001, il y a donc bientôt vingt ans. Sa propriétaire n’a pour l’instant fort heureusement pas donné suite aux propositions qu’elle a reçue de promoteurs immobiliers, mais la situation est fragile car on ne connaît pas bien ses intentions (elle refuse, nous a dit Guilhem Pépin, toute visite). L’historien a lancé un collectif (Le collectif 1120 – Sauvons l’église Saint-Jacques de Bordeaux) et une page Facebook pour faire connaître les risques pesant sur l’édifice. Depuis longtemps il tente d’intéresser la DRAC à celui-ci, et cette médiatisation semble efficace puisque la réponse que la DRAC nous a faite est la suivante :
« Cette chapelle est passée en délégation permanente de la commission régionale du patrimoine et de l’architecture le 13 novembre 2018. Le vote a été favorable à l’unanimité pour un passage en CRPA étant donné l’intérêt du bâtiment. Néanmoins le propriétaire étant opposé à la protection au titre des monuments historiques, les membres ont proposé d’intégrer le bâtiment dans le PSMV en cours de révision dans lequel la chapelle sera repérée comme "constructions d’intérêt patrimonial majeur à conserver" (gris foncé), une protection au titre des monuments historiques intervenant dans un deuxième temps pour accompagner au mieux le propriétaire dans les travaux nécessaires. 
L’enquête publique du secteur sauvegardé initialement prévue en mai 2020 a été reportée. Du fait de ce report, une présentation devant de CRPA sera faite d’ici la fin de l’année.
 »

6. Vue extérieure de l’ancienne
église Saint-Jacques
Photo : Guilhem Pépin
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Si l’on comprend bien que la crise du Covid-19 a pu retarder l’enquête publique, on comprend moins pourquoi la protection du monument est si longue à mettre en place. L’opposition de la propriétaire à la protection monument historique n’interdisait pas, avant même la révision du Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur du secteur sauvegardé (PSMV), d’au moins inscrire la chapelle monument historique, ce qui ne nécessite pas d’autorisation du propriétaire, et apporte une première protection.
Il reste que la DRAC Nouvelle-Aquitaine est manifestement dans de bonne disposition par rapport à cette église, et qu’une protection au titre de site patrimonial remarquable serait une bonne chose, ce qui ne doit pas empêcher un classement : si la propriétaire, qui n’a pour l’instant lancé aucun travaux de restauration, s’y oppose toujours (et on ne voit pas pourquoi elle changerait d’avis), nous rappelons qu’il existe la possibilité de classement d’office... L’état précaire du bâtiment pourrait justifier une telle procédure car en 2015 déjà, dans le Bulletin Monumental, on pouvait lire que « l’accès à l’édifice, pour l’étude architecturale est rendu impossible à la suite de l’effondrement [...] de la voûte du chœur et à cause du danger que représentent de nouvelles chutes de pierre ».

Nous sommes ici, au moins, dans une configuration intéressante : il n’est pas trop tard pour agir, le dossier est désormais médiatisé, et la DRAC est impliquée dans une démarche de protection. Par ailleurs, le collectif doit être reçu demain à la mairie de Bordeaux. Comme l’écrit Guilhem Pépin sur la page Facebook du collectif « Bordeaux est déjà classée au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des Chemins de Saint-Jacques de Compostelle grâce à trois de ses églises liées à ce pèlerinage, mais le paradoxe est que l’église la plus significative de ce pèlerinage n’y est pas incluse et est totalement ignorée des pouvoirs publics. »
Nous suivrons de près, bien entendu, le devenir de cette église dont la conservation et la restauration est d’intérêt ô combien public [1].


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