8/2/24 - Acquisitions - Le Cannet, Musée Bonnard - Ce n’est pas vraiment un portrait. Lorsqu’il peignit la petite Isabelle Lecomte du Noüy en 1929 au Cannet, Pierre Bonnard captura sous son pinceau tout le charme de l’enfance (ill. 1). La fillette est assise sur un banc, le chien du peintre à ses côtés ; elle lève la tête, son visage est illuminé d’un large sourire et ses yeux fermés renforcent ce sentiment de joie. L’aspect inachevé de la composition accentue l’impression de spontanéité. L’œuvre a été conservée par Bonnard jusqu’à sa mort, il l’a d’ailleurs retravaillée à plusieurs reprises.
Cette huile a été préemptée par la Ville du Cannet, adjugée 256 000 euros (frais compris) lors de la vente Ader à Paris du 24 novembre dernier. Son acquisition a été possible grâce à l’aide du fonds du patrimoine qui a participé à hauteur de 80 000 euros, tandis que Direction Régionale des Affaires Culturelles s’est engagée à donner une subvention par l’intermédiaire de la Commission Scientifique Régionale.

Petite fille au chien ou Isabelle Lecomte du Noüy avec le chien de Bonnard au Cannet, 1929-1932
Huile sur toile - 51 x 63 cm
Le Cannet, Musée Bonnard
Photo : Musée Bonnard
En réalité, Pierre Bonnard représenta deux fois la petite Isabelle en 1929. L’autre tableau adopte une composition similaire : la fillette est assise sur le banc vert, tandis que le chien a posé la tête sur ses genoux (ill. 2). Cette deuxième œuvre plus aboutie a été gardée par le père d’Isabelle ; elle est restée dans la famille jusqu’à sa vente par Christie’s en 2005. Des dessins préparatoires sont connus, l’un se trouve à la galerie Bailly, d’autres sont passés en vente.
Le tableau acquis par Le Cannet a été exposé à plusieurs reprises, il est donc plus connu que l’autre, l’historien de l’art André Fermigier le décrit en ces termes : « Bonnard [...] a fait de cette petite fille un symbole de l’enfance remarquable par sa puissance lyrique et son intensité d’expression. C’est un des rares visages peints par Bonnard sur lequel se lise un sentiment : la joie de vivre, d’être assise sur le banc que traverse un rayon de soleil, de respirer les parfums du jardin, d’avoir son chien près de soi, d’éprouver dans une sorte d’extase le plaisir de la lumière, de l’insouciance et du repos ».

Mademoiselle Isabelle Lecomte du Noüy, 1929
Huile sur toile - 51,5 x 63,5 cm
Photo : Christie’s
Outre sa qualité picturale indéniable, cette huile entrée dans les collections du Cannet présente un autre intérêt : l’identité de la petite fille permet d’évoquer plusieurs figures du monde de l’art : le père d’Isabelle, Jacques Lecomte du Noüy, architecte et archéologue, était le fils du peintre orientaliste Jean-Jules-Antoine Lecomte du Noüy. La mère de la fillette était Madeleine Rodrigues-Henriques, nièce de Josse et Gaston Bernheim, directeurs de la célèbre Galerie Bernheim-Jeune et marchands de Bonnard. Elle était aussi la belle-fille du peintre Félix Vallotton, second mari de sa mère. C’est l’occasion de signaler le legs des archives Jacques Rodrigues Henriques, qu’a récemment reçu le musée Bonnard ; le marchand a travaillé avec le peintre et entretenu avec lui une correspondance.
Bonnard peignit d’avantage de portraits d’enfants lors de sa période nabie, quelques année auparavant. Le Musée Bonnard avait d’ailleurs organisé en 2022 une exposition intitulée « Enfances rêvées, Bonnard, les nabis et l’enfance », qui montrait que les artistes non seulement puisèrent leur inspiration dans leur environnement familial, traduisant un quotidien empreint de tendresse, mais saisirent aussi les silhouettes enfantines dans la rue et les parcs. On pouvait à cette occasion admirer une peinture particulièrement savoureuse de Bonnard En route pour l’école, vers 1895, conservée à la National Gallery de Washington.
Les Enfants solfiant, Charles et Jean Terrasse, 1900
Huile sur carton marouflé sur panneau - 44,5 x 53,5 cm
Le Cannet, Musée Bonnard
Photo : Musée Bonnard
Cette œuvre rejoint justement un autre portrait d’enfants, acquis en 2021, dont nous n’avions pas parlé : Les Enfants solfiant. Charles et Jean Terrasse (ill. 3). Ce sont les fils du compositeur Claude Terrasse et d’Andrée Bonnard sœur du peintre. Ce double portrait a été acheté aux descendants d’Antoine Terrasse.
Il appartient à cette époque, la fin des années 1890, où Bonnard conçut des compositions intimistes, des scènes d’intérieur peintes dans des tonalités sombres, pourtant baignées d’une atmosphère familière et feutrée. Le motif de la table est récurrent, autour de laquelle se tiennent les figures, celui de la lampe également, dont la lumière diffuse caresse les visages. La Lampe à huile par exemple fait partie de cet ensemble ou bien encore Le Déjeuner des enfants conservé à Nancy.
Charles et Jean Terrasse apparaissent aussi dans le portrait de leur père, peint par Bonnard en 1902 et conservé aujourd’hui au Musée d’Orsay. Le peintre conçut en outre de nombreux dessins pour illustrer un manuel de musique écrit par Claude terrasse, Petit Solfège illustré, paru en 1893, qui explique aux enfants les bases du solfège de façon légère et amusante.