Témoignages du Caire après l’incendie de l’Institut d’Egypte

Didier Rykner

Comme la presse s’en est largement fait l’écho, le 17 décembre dernier l’Institut Egyptien a été incendié au Caire pendant des affrontements opposant les forces de l’ordre et des manifestants. Nous n’avons encore rien écrit sur ce triste événement faute de pouvoir apporter des précisions sur l’étendue des dégâts. Il semble, hélas, que ceux-ci soient très importants.

Nous avons lancé un appel au témoignage dans notre dernière lettre hebdomadaire [1]. Nous avons été largement entendu, d’autant que plusieurs français, actuellement au Caire, participent aux opérations de sauvetage qui tentent de récupérer ce qui peut encore l’être pour le mettre à l’abri en attendant des restaurations forcément coûteuses.

Nous avons notamment reçu d’Arnaud Ramière de Fortanier, Inspecteur général honoraire des Archives de France et Président de l’Association du Souvenir de Ferdinand de Lesseps et du canal de Suez, le texte suivant, accompagné de photographies qui donnent une idée de la situation :

1. Mise sous plastique des ouvrages
provenant de l’Institut d’Egypte
aux Archives Nationales d’Egypte (Le Caire)
22 décembre 2011
Photo : Arnaud Ramière de Fortanier
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« Arrivé au Caire hier soir lundi 19 décembre, mon accompagnateur des Archives nationales m’a fait passer en voiture par le Musée égyptien, juste derrière la place Tahrir et sous les fenêtres du Ramsès Hilton où sont réfugiés et trop souvent claquemurés des nuées de photographes du monde entier. Rien de bien particulier dans la brume empoussiérée de cette soirée au bord du Nil, imperturbable comme à son habitude.
Premier signe des temps que nous vivons : la soirée inaugurale à l’Opéra de notre colloque consacré à Archives et Révolution est annulée pour ce soir.
Secondement et surtout, je suis allé avec un collègue suisse de Berne et un archiviste du Qatar rendre visite à nos hôtes aux Archives nationales d’Egypte, Cornich al Nil : grosse agitation, va et vient de camions découverts qui amènent en un flux ininterrompu les restes des ouvrages brûlés et humidifiés de l’Institut d’Egypte ; ceux-ci sont étalés à même le sol dans le jardin du devant de la rue, dans tous les étages, jusqu’à la terrasse. Une foule bigarrée contribue à la mise en sachets plastiques qui servent aussitôt à déshumidifier sous vide les collections par une méthode rapide qui semble efficace et plus opérationnelle que notre lyophilisation (ill. 1 et 2) ; une mission australienne est déjà à l’œuvre avec des Britanniques et, au milieu, à côté de militaires bien pacifiques malgré leurs tenues camouflées, armes automatiques, pistolets et bérets rouges, une délégation de l’Institut français d’archéologie orientale du Caire avec en tête Sylvie Denoix en jean et sur le pont comme tout le monde.

2. Travaux de sauvegarde des ouvrages
provenant de l’Institut d’Egypte
aux Archives Nationales d’Egypte (Le Caire)
22 décembre 2011
Photo : Arnaud Ramière de Fortanier
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Par terre, en vrac et dans le plus grand désordre, ce qu’il reste de la Description de l’Egypte dévorée par les flammes et achevée par l’eau et les extincteurs ; des documents archéologiques grand in folio en allemand, quelques ouvrages plus anciens, des périodiques dont les séances des Tribunaux mixtes, et surtout une nuée de revues des sociétés savantes de France surtout (Académies de Caen et de Lyon en particulier) mais aussi du monde entier, du Maroc, de Madagascar, etc.
Je n’ai pas remarqué de manuscrits. Deux bustes en bronze, dont l’un peut-être de Ferdinand de Lesseps. En général, tous ces ouvrages étaient déjà depuis longtemps dans un état critique comme nous avions pu l’observer lors d’un de nos précédents voyages.
J’ai bien noté que la direction du livre et des archives fait face admirablement à cet imprévu en facilitant au maximum l’accueil de tous ces ateliers et en dégageant de la place y compris sur les rayonnages compacts. Il faut se rappeler que l’atelier de restauration et de préservation des Archives nationales d’Egypte au Caire, est remarquablement installé et pourvu d’un personnel compétent et actif : je l’avais à nouveau longuement visité au mois de juin dernier comme en 1992.

Que pourrions-nous faire en cette circonstance ? D’abord ma visite correspond bien à notre souci constant de marquer notre présence amicale et chaleureuse auprès de nos amis égyptiens qui vivent une période de transition mouvementée et difficile : en ce sens ma présence par hasard aujourd’hui même a quelque chose de providentiel.
Ensuite il faut accélérer la numérisation des sources de l’Egypte moderne comme nous en avons renouvelé l’intention par convention signée il y a six mois et inscrit à notre budget prévisionnel 2012. Je me demande enfin si ce n’est pas justement la vocation de la Bibliothèque de Jean-Edouard Goby, qui fut membre de l’Institut d’Egypte aux côtés de Taha Hussein, de Philippe Lauer et du P. Anawati, de revenir dans ces collections en Egypte qui semblent devoir désormais être enfin hébergées à la Direction du Livre et des Archives. Un don en argent serait certainement également apprécié.
 »


3. L’Institut d’Egypte, après l’incendie
Décembre 2011
Photo : D. R.
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Un lecteur nous a adressé une photo de l’intérieur de l’édifice, après l’incendie, qui donne une idée de la violence de celui-ci (ill. 3).
Par ailleurs, un officier de sapeurs pompiers, lecteur de La Tribune de l’Art, nous a indiqué qu’au vu des images du bâtiment et des dégâts apparents, le feu a dû être libre pendant plusieurs heures. Il nous a également transmis des informations provenant directement du Bouclier bleu, association non gouvernementale spécialisée dans la protection du patrimoine menacé par la guerre ou les catastrophes naturelles. Nous y avons trouvé les informations suivantes :

- 16 camions de livres et de manuscrits ont pu être sauvés et ont été transférés aux Archives nationales.

- La Description de l’Egypte, dont la bibliothèque conservait l’un des onze exemplaires existant dans le monde de la première édition, serait sauve. Seules quelques reliures auraient été endommagées, mais rien qui ne soit irrestaurable.

- Mohammed al-Sharbouni, le directeur de l’Institut, a cependant dit que « l’essentiel des collections ont été détruit par le feu qui a fait rage samedi pendant plus de 12 heures. Les pompiers ont inondé le bâtiment, ce qui a ajouté aux dommages »

English version

Didier Rykner

P.-S.

28/12/11 : Nous avons reçu de Monsieur Jean Humbert, conservateur général honoraire du patrimoine, la précision suivante à propos de l’édition de la Description de l’Egypte dont le Bouclier bleu, que nous citons, dit qu’il n’en existe que onze exemplaires au monde :
« Cette première édition, dite "édition impériale", dont j’ai souvent exposé des exemplaires ou des planches isolées, avait été tirée à 1 000 exemplaires entre 1809 et 1829, et diffusée pour la plus grande partie à titre de cadeaux de l’Empereur puis des rois qui lui ont succédé. Certains avaient bénéficié de reliures splendides "à l’égyptienne". Il est aujourd’hui - pour le moment - encore impossible de dire le nombre exact d’exemplaires restant dans le monde, d’autant que beaucoup d’entre eux ont été "dépecés" et vendus à la planche. Mais en tous cas, le nombre de 11 est inexact, il en reste plusieurs centaines.
Cela ne diminue en rien la perte irréparable concernant l’exemplaire de l’Institut d’Égypte.
Par ailleurs, pour la petite histoire, un second tirage, dit "édition Pancoucke" fut réalisé par cet éditeur entre 1821 et 1830 : moins luxueux, et donc moins cher, il fut un grand succès de librairie.
Tous les cuivres originaux de la Description existent toujours à la chalcographie du Louvre et des tirages peuvent en être commandés. Le moment venu, si l’exemplaire du Caire s’avérait irrécupérable, la France pourrait donc sinon le remplacer, du moins en offrir un équivalent de qualité. »

Notes

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