Interview d’Alexandre Gady, nouveau président de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France

La Tribune de l’Art

Vous avez été élu le 15 septembre à la présidence de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF), à la suite du décès de sa présidente Mme Albrecht, le 3 juillet dernier. Pouvez-vous nous dire ce qu’est cette société ?

Avant tout, je tiens à rendre hommage à mon prédécesseur, Paule Albrecht, qui a présidé aux destinées de la SPPEF pendant dix-huit ans avec une énergie et une détermination qui faisaient l’admiration de tous. Elle incarnait pour nos adhérents, nos partenaires, et les responsables des ministères de la Culture et de l’Environnement, avec lesquels nous travaillons quotidiennement, une haute figure de l’engagement bénévole au service du bien public. Sa forte personnalité avait fini par en faire l’incarnation de la SPPEF et sa disparition, au début de l’été, a eu un fort impact sur la vie de notre association. La remplacer est un défi.

La SPPEF a été fondée il y a 110 ans exactement, au lendemain du vote de la loi sur les associations. C’est donc la plus ancienne organisation de défense du patrimoine en France. Elle poursuit depuis toujours son activité dans deux domaines, qui correspondent aux deux grandes lois françaises de 1913 et de 1930 : les monuments historiques et le patrimoine bâti d’une part, les paysages et les sites naturels de l’autre. C’est une association nationale, reconnue d’utilité publique depuis 1939 et agréée depuis 1978, ce qui lui donne une légitimité et une visibilité sur tout le territoire. Forte de 4000 adhérents, elle est représentée dans la plupart des départements par des délégués, d’où une capacité d’information très grande que l’on retrouve tous les trimestres dans sa revue Sites et Monuments, qui existe depuis plus d’un demi-siècle.

Vous parliez des ministères de l’Environnement et de la Culture, ce qui rejoint une chose que j’ai toujours pensée, on ne peut pas dissocier les monuments de leur environnement et de l’environnement tout court. Or, on a l’impression qu’avec le Grenelle, on veut non seulement les dissocier mais les opposer…

C’est en effet ma grande préoccupation : l’échec du rapprochement entre les défenseurs du patrimoine bâti et des paysages et les défenseurs de la nature, qui ont réussi leur transformation en parti(s) politique(s), est patent aujourd’hui - alors même qu’ils me semblent défendre une cause commune : la beauté, l’harmonie, le respect et la qualité des paysages naturels ou urbains qui nous entourent. Par malheur, et le dossier des éoliennes le démontre tragiquement tous les jours, nous n’arrivons pas actuellement à travailler avec les écologistes, entendus dans un sens large. J’espère cependant que nous arriverons à harmoniser nos points de vue et à faire se rejoindre nos combats. Il y a urgence.

Vous parlez des éoliennes, un dossier brûlant dont La Tribune de l’Art n’a pas suffisamment parlé. Mais n’est-ce pas indispensable pour le développement durable ?

Vue de la cathédrale de Coutances
avec une éolienne en arrière-plan
Photo : D. R.
Voir l´image dans sa page

Sur le plan énergétique, je ne suis pas sûr que les éoliennes soient réellement performantes, c’est en tout cas quelque chose qui n’est pas du tout consensuel chez les experts… En revanche, il existe une certitude : ces ouvrages privés, fabriqués par des sociétés privées, produisent peu d’électricité, mais beaucoup d’argent. Par ailleurs, ces grands moulins métalliques de 150 m de haut (le double des plus hauts pylônes EDF) nécessitent un socle de 1000 tonnes de béton sous terre, ce qui me paraît assez peu réversible mais très durable… Surtout, l’accélération des schémas actuels, d’implantation (SRE) se fait, comme d’habitude en France, sans une véritable concertation et contrairement aux recommandations de l’administration : celle-ci avait indiqué que les éoliennes ne devaient pas être implantées dans des sites protégés. Mais la très grande visibilité que leur donne leur hauteur bouleverse les habituels cônes de protection (500 m) et l’on aboutit désormais à des menaces sur des sites majeurs comme en témoigne l’éolienne qui défigure la cathédrale de Coutances (ill.). Pire, l’UNESCO menace aujourd’hui la France de retirer le label du Mont Saint-Michel face aux projets d’implantation d’éoliennes qui se développent dans la baie ! L’Histoire semble avoir ici le hoquet : qu’il faille en 2011 se battre pour protéger un édifice aussi insigne, classé au titre des monuments historiques et du patrimoine mondial, laisse pantois.

Quels sont vos autres combats actuellement ?

Outre l’éolien qui hélas concerne aujourd’hui tous les départements et ne cesse de monter en puissance, nous poursuivons nos actions dans plusieurs directions. D’abord, la protection du patrimoine monumental (l’affaire de la halle Freyssinet à Paris est pour nous brûlante [1]) ; ensuite, la défense des centre-ville anciens (la rue des Carmes à Orléans étant actuellement, avec la deuxième enquête publique qui se déroule ces jours-ci, toujours autant menacée [2]) ; les révisions des Plans locaux d’urbanisme (PLU), qui ne se font pas toujours en bonne intelligence avec les patrimoines existants (citons entre autre le cas complexe de Bougival, où l’on veut permettre un show-room Mercedes dans un site ultra sensible cher aux Impressionnistes) ; enfin, le respect des sites classés (le projet d’agrandissement de Roland-Garros au bois de Boulogne témoignant de la difficulté des élus à intégrer les contraintes patrimoniales [3]…). Par ailleurs, nous restons vigilants sur les menaces qui pèsent pour réduire sans cesse les pouvoirs des fonctionnaires d’Etat (par exemple, les Architectes des Bâtiments de France) ou la tentation de tout déréglementer, pour faciliter les travaux et relancer l’activité, discours qui surfe sur la crise [4]. Mais les normes et les règlements, loin d’être des contraintes, sont d’excellents stimulants et surtout les indices d’une société développée.

Quels sont vos moyens d’action ?

Nous siégeons dans plusieurs instances nationales ou locales (Commission nationale des monuments historiques ; Commissions régionales du patrimoine et des sites ; Commissions des sites…) ; nous travaillons donc étroitement avec certaines administrations et je souhaite rendre hommage à certains fonctionnaires dont le courage et le dévouement au bien public est exemplaire et parfois dans des conditions délicates. Nous sommes également présents médiatiquement, ce dont témoignent notre revue, notre site Internet - qui est en cours de refonte - et nos divers liens avec la presse. Enfin, notre statut nous permet d’aller en justice ce que nous faisons très régulièrement et la plupart du temps avec succès… Par exemple, nous venons de faire annuler un lotissement sur un site sensible près de Bordeaux et nous nous engageons dans un bras de fer anti-éolien au Tremblay, une commune voisine du Mont-Saint-Michel, aux cotés d’associations locales. L’année 2012 réservera sans doute d’autres occasions d’aller en justice et de faire annuler des projets néfastes pour le patrimoine et les paysages français. C’est toujours une action longue, difficile et coûteuse qui doit être menée avec sérieux. Mais c’est hélas, parfois, la seule solution pour faire entendre raison aux adversaires des causes que nous défendons. Comptez sur ma détermination !
J’ajoute que la SPPEF n’est pas seule. Elle travaille étroitement avec les sept autres associations reconnues d’utilité publique en charge du patrimoine, regroupées dans une instance informelle, appelée « le G-8 ». Personnellement enfin, je suis aussi attaché à Momus, association créée en 1993 et qui reste un indispensable aiguillon pour toutes les questions qui nous occupent [5].

On a l’impression que les menaces sont innombrables et tous azimuts. Comment pouvez-vous tout mener de front ?

Il y a évidemment une nécessité de hiérarchiser les dossiers et de nous concentrer sur ce qui constitue les principales menaces actuelles. C’est pourquoi nous intervenons aussi auprès des parlementaires et dans des groupes de travail, qui permettent parfois d’éviter de mauvaises lois dont les effets seraient ensuite démultipliés. Notre système de délégués et de bénévoles constitue une grande force de mobilisation ; mais nous ne sommes pas au cinéma et il n’y a pas d’effets spéciaux. Seul le nombre toujours plus grand d’adhérents et notre absolue indépendance financière garantissent l’efficacité et la pérennité de nos combats. Tout le monde aime le patrimoine ? Très bien, mais cela implique autre chose que quelques visites de temps à autre dans les monuments ou une colère ciblée à l’occasion de tel ou tel scandale.
Nous avons évidemment besoin de cotisations, car l’argent est le nerf de la guerre mais aussi de temps et d’énergie : le bénévolat est une des plus nobles activités au service du bien commun, dans un monde où l’économie a fini par reformater notre pensée. Se battre sans contrepartie pour une cause qui transcende notre perception du monde me paraît un beau projet. Le patrimoine n’est ni de gauche, ni de droite, c’est une valeur d’avenir qui doit mobiliser aussi les jeunes générations.

Propos recueillis par Didier Rykner

Siège social : 39, avenue de La Motte-Piquet 75015
Tel. : 01 47 05 37 71
Courriel : sppefparis@gmail.com.

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