Savants et croyants. Les Juifs d’Europe du Nord au Moyen-Âge

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Rouen, Musée des Antiquités, du 25 mai au 16 septembre 2018

1. La Maison Sublime
Façade nord
Photo : DR
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« Que cette maison soit sublime [pour l’éternité] » peut-on lire sur le mur. Le graffiti qui fait référence à un verset du Livre des Rois donna son surnom au bâtiment. Construite à Rouen au début du XIIe siècle, arasée au XVIe siècle, la Maison Sublime fut découverte en 1976 à l’occasion de travaux entrepris dans la cour du Palais de Justice. Elle est aujourd’hui un précieux témoignage non seulement de l’architecture romane en Normandie, mais aussi de la présence d’une communauté juive au Moyen Age (ill. 1). Une salle basse subsiste, un début d’escalier intérieur, ainsi qu’une petite partie du premier étage. Le bâtiment est scandé à l’extérieur de colonnes dont les bases sont sculptées de motifs géométriques et d’animaux. La fonction de l’édifice fut beaucoup débattue : s’agissait-il de la maison d’un juif aisé ou d’une synagogue ? Il abritait plus probablement une école rabbinique (yeshivah) qui serait alors le seul exemple médiéval subsistant.
Les vestiges restèrent accessibles au public jusqu’en 2001, puis leur fermeture entraîna leur dégradation progressive. Une association se forma en 2007, et en 2012 naquit un projet de restauration. Pour ce faire, 510 000 euros furent assurés par l’État et les collectivités locales, 220 000 euros par des fondations privées, et une souscription nationale permit de récolter 50 000 euros. Les travaux auraient dû s’achever en mai, pour le début de l’exposition organisée justement à l’occasion de cette restauration ; commencés en février, ils ne se termineront qu’en septembre prochain [1], sous la direction d’Antoine Madelénat, architecte en chef des monuments historiques, qui a succédé à Régis Martin.

2. North French Hebrew Miscellany
Enluminure Le Serpent d’airain
France du Nord, fin di XIIIe siècle - début du XIVe siècle
Londres, British Library
Photo : British Library
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Le Musée des Antiquités s’attaque à un sujet inédit : le judaïsme d’Europe du Nord au Moyen Âge. Rouen est le site archéologique juif le plus ancien de France. La mise au jour de la Maison Sublime est d’ailleurs survenue peu après la découverte d’un manuscrit du XIe siècle provenant de la guenizah [2] du Caire, révélant la présence d’une communauté juive dans la ville : c’est une lettre de recommandation pour un voyageur en route vers Jérusalem, dans laquelle une référence à « Rodom  » peut être interprétée comme une abréviation de Rotomagus, autrement dit Rouen.

De la conquête de Guillaume le Conquérant jusqu’au rattachement du duché normand au royaume de France, le parcours commence par montrer les liens entre la Normandie et l’Angleterre, et les relations entre les communautés juives de part et d’autre de la Manche. Les autres sections évoquent la vie intellectuelle, la vie quotidienne et la vie spirituelle des Juifs au Moyen Âge à travers une cinquantaine d’objets.

L’entreprise n’est pas facile, les témoins sont rares et dispersés, leur interprétation complexe. Les persécutions et les confiscations qui ponctuèrent les XIe, XIIe et XIIIe siècles expliquent ces lacunes, mais aussi une cohabitation et une acculturation des juifs à la communauté chrétienne, si bien qu’on ne distingue pas toujours la production qui leur est propre.
Les manuscrits sont les témoins les plus facilement identifiables grâce à l’épigraphie hébraïque bien sûr. Les enlumineurs juifs se distinguent en outre par la pratique de la micrographie, qui consiste à écrire un texte en formant des motifs géométriques, floraux, zoomorphes, anthropomorphes dont on peut voir quelques jolis exemples. Les commissaires ont obtenu plusieurs prêts importants, comme ce recueil réalisé dans le Nord de la France à la fin du XIe siècle conservé à la British Library (ill. 2). Il compile des textes utiles à un juif dans sa vie quotidienne : on y trouve aussi bien le Pentateuque que des modèles de contrat ou encore une chanson courtoise. L’ouvrage est remarquable pour la richesse de ses enluminures, dont l’attribution fait cependant débat. L’iconographie semble s’inspirer des bestiaires et de l’imagerie de l’Ancien Testament chrétien, tandis que le choix d’orner les mots liminaires plutôt que les seules initiales est davantage une pratique juive. Cet ouvrage comme d’autres œuvres montre bien la porosité entre les cultures.

3. Vue de l’exposition
À gauche Lampe de shabbat, Basse-Saxe, milieu du XIIe siècle
À droite : Sefer Torah, France du Nord (?) milieu du XIIIe siècle
Photo : bbsg
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Il est difficile de définir un art juif à proprement parler : les objets adoptent le style roman ou gothique selon le contexte de leur création et l’artiste qui n’est d’ailleurs pas forcément de la même religion que le commanditaire. Bien sûr, certains objets spécifiques au culte sont identifiables, les lampes de shabbat et de Hanoukkah, la Thora également dont un rouleau complet du XIIIe siècle a été retrouvé récemment à Vercelli dans le Piémont (ill. 3).
Quelques objets de la vie quotidienne sont également typiques, par exemple les anneaux de mariage en forme d’architecture évoquent le temple de Jérusalem et la nouvelle maison du couple. L’un d’eux, sur lequel on peut lire «  mazal tov  » (bon augure) est issu du trésor de Colmar mis au jour en 1863 (ill. 4), peut-être enfoui lors d’un massacre perpétré pendant l’épidémie de peste noire, la communauté juive ayant alors été accusée de contaminer les puits.
Une clef pendentif provenant elle aussi du trésor de Colmar était probablement portée pendant le shabbat. La loi juive (halakhah) interdisait aux femmes de garder les clefs de leurs coffres de rangement lorsqu’elles étaient à la synagogue ; or, les laisser à la maison, c’était risquer de se faire voler par le personnel. Une solution fut trouvée : toutes les clefs étaient rangées dans un petit coffre dont la maîtresse de maison portait sur elle la clef transformée en bijou.

4. Bague de mariage juive provenant du trésor de Colmar, vers 1300
Paris, Musée National du Moyen-Âge
Photo : RMN-GP /Musée de Cluny / Jean-Gilles Berizzi
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On ne peut faire que des conjectures sur les autres objet. Un pion de tric trac est orné d’une scène biblique : Samson incendie les champs de blé des Philistins en enflammant la queue de renards (ill. 5). Est-ce à dire que le jeu qui devait décliner différents épisodes de la vie de Samson fut commandé par un homme qui portait ce nom-là et qui était donc de confession juive ?
Une étoile à six branches en plomb, n’est pas en revanche un motif spécifique ; il faudra attendre le XIVe siècle pour qu’elle devienne le « bouclier de David » (magen David). Elle était auparavant une simple enseigne qu’on portait en guise de souvenir ou de décoration sur son chapeau ou son vêtement, quelle que fût sa religion. Ce fut après le concile de Latran en 1215 que les juifs durent porter un signe distinctif, notamment la rouelle, quelques siècles avant la Deuxième Guerre mondiale.

Peu d’objets spectaculaires ou artistiques sont exposés. Les manuscrits sont majoritaires, qui témoignent de la vie intellectuelle de l’époque, et de l’importance de quelques personnalités comme le rabbin cordouan Moïse Maïmonide ou l’Andalou Abraham ibn Ezra qui eurent une influence jusqu’en Europe septentrionale. Rashi également, fondateur d’une école rabbinique dans sa ville natale de Troyes, fut l’auteur de commentaires sur l’intégralité ou presque de la Bible hébraïque et du Talmud de Babylone. Ses disciples appelé tossafistes poursuivirent son travail par des ajouts (tossafots).

5. Pion de trictrac, fin du XIIe siècle
Samson et les renards
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN-GP / Louvre) / Jean-Gilles Berizzi
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Le catalogue de l’exposition reproduit et commente des œuvres qui n’ont pu être prêtées, tel le psautier de Blanche de Castille et de Louis IX qui contient le portrait présumé d’Abraham ibn Ezra. Toutes les œuvres sont accompagnées de notices détaillées, et un glossaire facilite la compréhension des termes les plus récurrents. De nombreux essais enfin, font de cet ouvrage une référence sur le sujet.
Quelques bémols néanmoins : l’intégration des références bibliographiques au sein même des textes, mises entre parenthèses au lieu d’être rejetées en notes, rend la lecture très fastidieuse, tandis que le remplacement du repère « avant ou après Jésus Christ » par « avant ou après notre ère » est une délicatesse qui ne semblait pas nécessaire, non seulement parce que Jésus était juif, mais aussi parce qu’effacer cette référence c’est effacer non seulement une référence culturelle mais plusieurs faits historiques comme les débats sur la date de naissance du Christ.
Enfin, il semble parfois que les commissaires, n’ayant pas les objets nécessaires pour illustrer des événements majeurs, ont fait en sorte d’évoquer ceux-ci dans les commentaires d’œuvres sans que le rapport soit très évident. Une Présentation au temple en albâtre de la fin du XVe est accompagné d’un discours inutilement compliqué qui dit que Siméon symbolise la Synagogue bien qu’il n’ait pas les yeux bandés. L’allégorie de la Synagogue a en effet les yeux bandés selon la tradition iconographique chrétienne afin d’évoquer l’aveuglement de la foi juive qui n’a pas su reconnaître le Christ. Certes. Mais le lien avec Siméon n’a rien d’évident, lui qui justement ne voulait pas mourir avant d’avoir vu le Sauveur du monde. Un autre exemple de précision inutile apparaît dans le commentaire du recueil de la British Library : « même si l’iconographie est dépourvue de références antijuives, un certain nombre de détails trahissent toutefois une conception chrétienne ». Fort heureusement, la « conception chrétienne » n’est pas systématiquement antijuive. Il suffisait, pour montrer que les juifs furent persécutés, expulsés, spoliés tout au long du Moyen Age, de lister les faits, au lieu d’interpréter des œuvres, c’est autrement plus éloquent : du massacre de Rouen au départ de la première croisade en 1096, jusqu’au quatrième concile de Latran en 1215, sans oublier bien sûr les expulsions successives décidées par Philippe Auguste, Philippe le Bel et Charles VI.

Commissaires : Nicolas Hatot et Judith Olszowy-Schlange


Sous la direction de Nicolas Hatot et Judith Olszowy-Schlange, Savants et croyants - Les juifs d’Europe du Nord au Moyen Age, 263 p., 35 €, Snoeck 2018. ISBN : 9789461614643.


Informations pratiques : Musée des Antiquités, 198 rue Beauvoisine ou rue Louis Ricard, 76 000 Rouen. Tél : 02 76 30 39 50. Ouvert du mardi au samedi de 13h30 à 17h30 et le dimanche de 14h à 18h. Le matin (sauf le dimanche) de 10h à 12h15 durant les vacances scolaires.

Bénédicte Bonnet Saint-Georges

Notes

[1Nous avons demandé pourquoi les travaux avaient pris du retard : « Une première autorisation de travaux, accordée par la préfète de région, a été remise en cause, le nouveau directeur régional de l’archéologie craignant que la pose d’un drain à la périphérie du monument ne compromette le potentiel archéologique. La recherche d’un nouveau système pour réduire l’humidité de la crypte, fondé sur une ventilation mécanique et assistée, a entraîné un retard de seize mois.. »

[2Lieu de dépôt permanent pour les écrits hors d’usage.

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