8/5/23 - Marché de l’art et musées - France - Le 4 juin prochain, la maison de vente Rouillac proposera dans une vacation au château d’Artigny, un tableau, La Grande Baigneuse décrit comme « le plus grand nu de Courbet à être présenté aux enchères » et même « son dernier nu ».
Cette œuvre a fait l’objet de nombreux articles dans la presse généraliste et même dans une partie de la presse spécialisée. Lors de la conférence de presse organisée par le cabinet d’expertise Morin Williams et Rouillac le 28 mars dernier, l’accent a été fortement mis sur son accrochage à Ornans pour l’exposition « Courbet/Hodler » organisée en octobre 2019 (voir l’article). Dans cette exposition en effet, ce tableau avait été montré à côté de La Source du Musée d’Orsay. Et cette proximité a été fortement soulignée pour laisser entendre que le Musée d’Orsay validait cette attribution. Citons en effet quelques verbatim que nous avons entendu lors de cette conférence de presse :
Alors que la journaliste Armelle Malvoisin faisait état de rumeurs sur l’attribution de l’œuvre, Thierry Savatier - « spécialiste de Courbet érotique » comme il était présenté par Maître Aymeric Rouillac - a répondu que : « Le tableau est en 2019 exposé à côté de La Source. J’imagine mal… Le musée d’Orsay, en 2019, tous les conservateurs étaient là, personne n’a réagi. » Un peu plus tard il a ajouté que le Musée d’Orsay « n’aurait pas accepté de voir La Source accrochée à côté d’un tableau qui aurait pu être suspect ».
Maître Philippe Rouillac était encore plus affirmatif : « Croyez-vous honnêtement qu’Orsay aurait pris le risque d’exposer ses tableaux à côté de quelque chose qui ne serait pas bon ? », allant même jusqu’à affirmer que le Musée d’Orsay aurait demandé que ce tableau soit exposé à cet endroit : « Accrocher ce tableau là parmi les tableaux d’Orsay, à la demande d’Orsay, c’est une reconnaissance […] Il n’était pas accroché dans une pièce annexe […] non, c’était la pièce maîtresse de cette salle là, avec les œuvres d’Orsay ».
Maître Aymeric Rouillac va même plus loin, parlant d’« une exposition qui était montée par le Musée d’Orsay à Ornans, pour le bicentenaire Courbet ». Or elle n’était pas montée par le Musée d’Orsay, mais bien par celui d’Ornans.
La communication écrite va dans le même sens. C’est ainsi que sur le site de Rouillac on peut lire que : « Signe de son importance, elle était exposée en pendant de l’un des chefs-d’œuvre du musée d’Orsay : La Source. »
Un mail de Rouillac annonçant la vente précise : « Exposée en 2019 au musée Courbet à Ornans, avec le soutien exceptionnel du Musée d’Orsay, La Grande Baigneuse est le plus grand nu de Gustave Courbet à trouver le chemin des enchères. »
Enfin, le cabinet d’expert Morin Williams, dans un mail envoyé à son en-tête et à celui de la société Rouillac, dit que : « L’ultime nu de Courbet, exposé en 2019 lors du bicentenaire de la naissance [de] Courbet au Musée Courbet en collaboration avec le musée d’Orsay est en vente le 4 juin chez Rouillac. »
Ces diverses citations sont à notre avis suffisamment explicite pour que l’on comprenne que l’attribution de ce tableau qui sera vendu le 4 juin aurait été validée par le Musée d’Orsay.
Or cela n’est pas exact. Interrogé par nos soins, le Musée d’Orsay a en effet répondu que : « le fait que ce tableau ait été accroché à côté d’un autre tableau prêté par le Musée d’Orsay ne vaut en aucun cas validation de l’attribution par ce dernier, le Musée d’Ornans ayant la pleine maîtrise de ses projets. »
On ne saurait être plus clair. Maître Aymeric Rouillac, à qui nous avons fait part de cette réponse, nous a précisé ceci : « Je vous confirme bien volontiers que ce tableau a été exposé pour la première fois au musée Courbet lors de l’exposition du bicentenaire de la naissance de l’artiste, en 2019, organisée avec le soutien exceptionnel du musée d’Orsay, ainsi que l’indique le catalogue publié à cette occasion. La conservatrice du musée, Frédérique Thomas-Maurin, a expliqué avoir choisir de l’accrocher en pendant de La Source afin d’illustrer les deux écritures picturales de l’artiste, que l’on apprécie plus souvent pour les paysages et plus rarement pour les nus, eut égard à la faiblesse du corpus (une cinquantaine de nus pour plus de 1.000 tableaux). »
Nous ne nous prononcerons pas ici sur l’attribution du tableau à Gustave Courbet, nous ne sommes pas suffisamment connaisseur de cet artiste pour nous le permettre. Mais cette affaire nous paraît dommageable. Car laisser entendre qu’un musée qui prêterait une œuvre à une exposition endosserait toutes les attributions des œuvres qui y sont présentées méconnait la manière dont les expositions sont organisées. Cela pourrait rendre encore plus frileux certains musées, qui ne le sont souvent que trop, pour demander le prêt d’œuvres de collections privées.
Un commissaire d’exposition qui présente une œuvre sous le nom d’un artiste reconnaît implicitement qu’il croit bonne l’attribution (c’est le moins), mais cela n’engage pas vraiment le musée qui accueille l’exposition, et surtout cela n’engage en aucun cas les autres musées prêteurs.
