Lettre ouverte à Vincent Jeanbrun, ministre de la Ville et du Logement

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Monsieur le Ministre,

Avant d’écrire mon article, j’avais tenté de vous joindre, mais ce n’est guère facile. Il n’y a en effet aucun site dédié au ministère de la Ville et du Logement, qui m’aurait permis de contacter votre service de communication, ou de comprendre comment se composait votre adresse mail. Néanmoins, je vous ai contacté via votre compte Twitter, que vous mettez à jour régulièrement. Vous avez donc eu connaissance de ma demande, et choisi de ne pas répondre à un journaliste à propos d’une proposition de loi que vous souhaitez faire voter par le Parlement. En revanche, vous venez, dans une opinion publiée sur votre compte Linkedin, de donner une réponse à la la tribune que j’ai cosignée dans Le Figaro avec Stéphane Bern en compagnie de plusieurs protecteurs du patrimoine, politiques et responsables d’associations.

Ne sachant pas davantage aujourd’hui comment vous joindre directement, je publie donc, sur mon site, et en accès libre, une réponse à votre réponse, sous forme de lettre ouverte. Vous essayez en effet de justifier la loi scélérate que vous voulez faire passer, destructrice pour un patrimoine séculaire qui manifestement, ne vous intéresse guère.
En réalité, vous racontez dans ce texte absolument n’importe quoi, ce qui est assez gênant pour un ministre. J’examinerai donc vos arguments un par un.

Personne n’est dupe de votre introduction. Prétendre que « la mission des Architectes des Bâtiments de France est essentielle » lorsque l’on veut réduire à néant, ou presque, cette mission, c’est au mieux prendre ses interlocuteurs pour des imbéciles, ce qu’ils ne sont pas, je tiens tout de suite à vous rassurer sur ce point.

Expliquer ensuite que « dans une démocratie, les experts éclairent la décision. Ils ne s’y substituent pas » est inquiétant et montre que vous avez une curieuse conception de la démocratie. Les maires ne peuvent, et c’est heureux, faire ce qu’ils veulent, sous prétexte qu’ils ont été élus. Plutôt que la démocratie, une telle attitude est bien le début de la dictature. Quant aux préfets — dont je vous rappelle qu’ils ne sont, eux, pas élus — pourquoi auraient-ils davantage de légitimité pour certaines décisions que les experts, dans des domaines dans lesquels ils ne sont pas spécialistes ? Le rôle des ABF a été défini par une loi de 1946. Prétendez-vous que, depuis cette date, la protection du patrimoine n’est pas démocratique ?

Cet argument que les élus ou les préfets seraient légitimes à faire ce qu’ils veulent sans suivre les avis des experts est par ailleurs contredit dans un très grand nombre de domaines. Il est ainsi impossible à un élu ou même au ministre de la Santé d’autoriser la mise sur le marché d’un médicament. Cette autorisation doit être délivrée par le directeur général de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, qui s’appuie, évidemment, sur les études menées par les experts de son agence.
Dans le domaine du nucléaire, rien ne peut être fait sans une autorisation de mise en service donnée par l’Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection, dans celui de l’aéronautique, l’autorisation de faire voler un avion relève de la direction générale de l’aviation civile, notamment. Dans tous ces cas, ce sont bien des experts qui décident, et c’est heureux. Je pourrais multiplier les exemples. Il est vrai que certains dirigeants prétendent avoir tous les droits, contre les experts, mais cela se voit davantage dans les dictatures que dans les démocraties.

Certes, les maires peuvent prendre des décisions qui ont pourtant trait à la sécurité du public. Par exemple, même si la commission de sécurité, composée d’experts, donne un avis négatif à l’ouverture d’un établissement recevant du public, celui-ci peut néanmoins l’autoriser. Mais en cas d’accident, sa responsabilité serait fortement engagée, ce qui entraîne de facto une régulation, transformant cet avis non conforme en avis quasiment conforme. En revanche, si un maire décidait de passer outre l’avis d’un architecte des bâtiments de France, il ne courrait aucun risque à part celui de l’opprobre des défenseurs du patrimoine... Une perspective qui ne semble pas vous effrayer beaucoup.
Rappelons que Donald Trump a récemment incité le président de la FIFA à ne pas suivre l’avis de l’expert, l’arbitre du match de coupe du monde États-Unis-Bosnie-Herzégovine, et à laisser jouer le footballeur américain Folarin Balogun. Est-ce que vous soutenez le président des États-Unis, élu, pour ne pas s’être laissé impressionner par l’arbitre ? Ce serait somme toute logique, mais je doute ce soit le cas. Or l’ABF est un arbitre, dont le rôle et l’importance sont nettement plus essentiels.

Prendre le prétexte, comme vous le faites, de la crise du logement pour vouloir réduire le pouvoir des ABF est, venant de votre part, ministre d’Emmanuel Macron, assez savoureux. Car cette crise est, selon tous les observateurs, due à de multiples causes, dont certaines ont pour origine ses différents gouvernements.
Le DPE tout d’abord, dont il a été abondamment prouvé que son calcul est aléatoire. Vous avez, semble-t-il, identifié ce point, puisque vous souhaitez assouplir cette contrainte. Mais en imposant aux propriétaires qui veulent louer des logements classés F ou G à s’engager à effectuer ces travaux hors de prix, souvent inutiles et parfois également destructeurs de patrimoine, vous ne faites que repousser le problème et cela n’aura en réalité qu’un effet marginal. Une DPE, par ailleurs, qui n’a jamais pris en compte le phénomène de bouilloire thermique que vous dénoncez dans votre texte, puisqu’il ne s’agissait jusqu’à présent, pour l’essentiel, que d’isoler du froid. Les témoignages se multiplient, à l’occasion des épisodes caniculaires, sur des habitations refaites aux normes qui deviennent presque inhabitable pendant les pics de chaleur.

L’impossibilité, ensuite, de récupérer facilement son logement lorsque le locataire ne paie pas son loyer, ou quand celui-ci est squatté. Si votre gouvernement n’est pas le seul responsable de cette situation, il ne fait rien pour s’y opposer. Et celle-ci s’aggravant, couplée au laxisme de la justice, incite de nombreux propriétaires à retirer leurs biens du marché, ou à ne pas investir dans un logement qu’ils ne pourraient pas rembourser si leur locataire cessait de payer.
D’autres facteurs entrent évidemment en compte, qui n’ont là encore rien à voir avec les ABF, comme le coût de la construction, la hausse des taux d’intérêts, ou les blocages de loyers dont on sait qu’ils découragent eux aussi la location et que certains maires mettent néanmoins en pratique, comme à Paris.

Vous prenez, dans votre texte, à nouveau, l’exemple des volets, dont les ABF refuseraient d’autoriser l’installation. Comment peut-on à ce point, lorsqu’on est ministre, ignorer la réalité ? Non, les ABF ne s’opposent évidemment pas aux volets. Ils les encouragent, bien au contraire, car cela fait partie de l’identité de notre patrimoine. La France, au XVIIIe siècle, était précurseur dans le domaine des volets persiennes, des « jalousies à la manière de la Perse » comme l’écrivait le menuisier français de l’époque, André-Jacob Roubo.
Ceux qu’ils refusent, ce sont ces volets en PVC roulant, inesthétiques, très peu protecteurs contre la chaleur, et par ailleurs dangereux en cas d’incendie, par les fumées de leur combustion et parce qu’une panne électrique peut empêcher les habitants de sortir rapidement. Les volets en bois, ceux qui ornaient nombre d’immeubles et qui sont souvent, justement, remplacés par du PVC, ne sont pas les ennemis du patrimoine, bien au contraire, et les ABF encouragent leur installation. Quant aux édifices — il y en a — qui ne peuvent avoir des volets extérieurs car leur architecture s’y oppose, il est possible d’installer des volets intérieurs, en bois également, qui ne se voient pas de la rue, et qui protègent parfaitement contre la chaleur du soleil.


Bords de l’Ariège à Foix.
Constructions récentes à la place de bâtiments anciens détruits dans
le site patrimonial remarquable, contre l’avis de l’ABF, et grâce à la loi Élan.
Photo : Google Streets

Il faut ajouter que les avis des ABF, qui empêcheraient de construire des habitations, ne concernent que 6 % du territoire français, et ne donnent lieu à un refus que dans 7 % des cas, pourcentage réduit à 0,1 % au bout du compte, après discussion entre eux et les propriétaires. En réalité, la plupart des ABF cherchent toujours à trouver des solutions, parce que ce sont des architectes professionnels capables de s’adapter intelligemment aux normes en vigueur. Il peut y avoir des excès bien sûr, comme dans toutes décisions humaines, mais ceux-ci sont rares, et s’équilibrent : quelques ABF seront trop stricts, d’autres (c’est le cas à Paris), trop laxistes. Mais vous ne changerez pas les pourcentages très faibles que nous avons cités, et qui prouvent à eux seuls que les ABF ne sont en aucun cas responsables de la crise de logement.
Qui peut croire, d’ailleurs, que rendre les avis des ABF inopérants sur les volets permettrait de relancer la construction. Tout le monde a bien compris que votre loi a surtout pour objectif de permettre la destruction d’immeubles anciens dans les sites patrimoniaux remarquables ou dans les périmètres de monuments historiques, ce qui a d’ailleurs commencé grâce à la loi Élan votée par un précédent gouvernement d’Emmanuel Macron (ill.). Est-ce cela que vous souhaitez ?

Vous prétendez que derrière les façades de ces bâtiments anciens personne ne pourrait plus se loger ni se protéger de la chaleur. Ce sont pourtant, justement, à la fois les mieux adaptés aux fortes températures (dont personne ne se préoccupait réellement jusqu’à ces dernières semaines) et au froid, car ils sont construits dans des matériaux très résilients, bien davantage que le béton. On sait depuis longtemps (mais il est vrai que ce sont les experts qui le disent et qu’ils ont forcément tort par rapport aux élus comme vous qui ont la science infuse) que les principaux problèmes d’isolation sont ceux des constructions d’après-guerre.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de la haute considération que m’inspire la fonction que vous exercez.

Didier Rykner
Directeur de la rédaction de La Tribune de l’Art

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