Emmanuel Grégoire veut mettre au pas la Commission du Vieux Paris

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Depuis longtemps, la municipalité parisienne souhaite s’affranchir des avis de la Commission du Vieux Paris (CVP), tentant plusieurs fois de la réformer avec plus ou moins de succès. Celle-ci a néanmoins subsisté, bon an mal an, et continuait à veiller sur Paris. Formée essentiellement d’élus et d’experts, ses avis sur les projets immobiliers et d’urbanisme dont l’objectif est de veiller à la protection du patrimoine parisien, bien que consultatifs, bénéficient néanmoins d’un véritable poids. Dans certains cas, elle a évité ou limité des catastrophes patrimoniales. Celles-ci sont hélas trop nombreuses dans la capitale, mais elles le seraient probablement encore davantage sans cette commission.

Nous avons souvent écrit qu’Emmanuel Grégoire, le nouveau maire, serait pire encore — ce qui en soi n’est pas un mince exploit — qu’Anne Hidalgo. Nous en avions eu un avant-goût avec sa décision de ne pas nommer d’adjoint au patrimoine (alors qu’il y a, ce n’est qu’un exemple, un adjoint à l’outre-mer !). Mais sa politique, qui se moque clairement du Paris historique, va prendre un nouveau tournant avec le changement des statuts de la Commission du Vieux Paris qu’il veut imposer, et que doit voter le Conseil municipal le 18 juin prochain.
Cette réforme vise en effet à vider la commission de presque toute sa compétence patrimoniale, à se débarrasser des élus, et à museler encore davantage les experts dont beaucoup sont issus d’associations.

Il est désormais question — c’est expliqué dans l’exposé des motifs — d’ajouter dans le champ traité par la CVP, « l’adaptation de la Ville de Paris au changement climatique ». Si nous ne méconnaissons pas la légitimité de cette deuxième mission, que vient-elle faire dans une telle instance chargée de protéger le patrimoine ?
La présence d’élus, de tous les bords en proportion de leur représentation au Conseil de Paris, était essentielle. Ceux-ci étudiaient les dossiers avec les experts, et se montraient parfois très attentifs aux enjeux patrimoniaux, même lorsqu’ils appartenaient à la majorité municipale. C’était notamment le cas de Karen Taïeb, l’ancienne adjointe au patrimoine, dont nous avons souligné à maintes reprises l’engagement et le dévouement à cette cause. Ce travail commun assurait une grande légitimité aux avis de la commission, et il était très difficile à la mairie, malgré leur caractère non contraignant, de passer outre.

Désormais, il n’y aura plus d’élus. Seulement des experts. Et quand nous écrivons « experts », il suffit de lire le projet de statuts pour constater qu’on sera bien loin de ce qui existait, c’est-à-dire des « personnes réputées pour leur connaissance de Paris ». Ils seront désormais « choisis par le maire » (qui se moque comme d’une guigne du patrimoine), et seulement pour un quart « dans le secteur du patrimoine » ! Les trois autres quarts seront dévolus à des experts dans le « secteur de l’architecture et du logement » (on imagine leur intérêt pour le patrimoine), « un quart dans le secteur de l’urbanisme » (comme si le patrimoine n’incluait pas l’urbanisme) et un quart enfin dans le « secteur de la transition écologique du bâti » (à nous l’isolation par l’extérieur des immeubles parisiens !).
Et pour s’assurer de l’assiduité des « experts », on les rémunérera. Une rémunération mirifique qui pourra aller jusqu’à 500 € par an ! Un dédommagement presque insultant pour ceux qui, pour l’essentiel, mettent leur amour du patrimoine bénévolement au service de Paris.

Alors que les réunions de la commission étaient transparentes, c’est désormais le secret qui s’impose. L’article 6 prévoit en effet que « les membres sont tenus à la confidentialité des débats et s’interdisent de communiquer sur les débats/ordre du jour/résolutions de la CVP ». On aimerait savoir ce qui justifie une telle opacité, si ce n’est de contrôler tout ce qui pourrait s’opposer aux projets soutenus par la mairie.
L’article 7 prévoit que « un dossier ne pourra pas être présenté plus de 2 fois en commission lorsqu’il est en instruction par la direction de l’Urbanisme ». Or, comme nous l’a dit Anne Biraben, élue du groupe « Paris Liberté ! » (ex « Changer Paris ») et membre de la CVP, il n’est pas rare que certains dossiers donnent lieu à de multiples échanges, qui permettent à terme d’arriver à un consensus entre les membres de la commission, pour des projets qui s’étendent sur un temps long. Limiter le nombre de passages en commission, c’est prendre le risque de ne pas approfondir certains des dossiers les plus complexes.
L’une des raisons, d’ailleurs, avouée dans l’exposé des motifs, est de réduire les délais d’instruction. Les promoteurs et les services de la Ville veulent aller vite, avec le moins d’opposition possible. Donnons-leur ce qu’ils souhaitent, même si cela se fait au détriment de la beauté et de l’histoire de Paris.

Si l’opposition de droite est logiquement contre ce scandale, il est intéressant de voir une partie de la gauche sur la même longueur d’onde. C’est ainsi que le groupe Nouveau Paris Populaire, des élus LFI de Sophia Chikirou, vient de diffuser un communiqué où il dénonce la mise au pas de cette institution, s’indignant de la suppression du collège des élus et de la réduction de l’indépendance des experts. « Réduire la place des élus et des experts, c’est réduire la capacité de la Commission à faire entendre des voix divergentes et à interpeller publiquement la Ville lorsque le patrimoine parisien est menacé ». Nous n’aurions pas écrit les choses différemment.
Signalons aussi la position d’Émile Meunier, également membre de la CVP, ancien élu Les Verts, et désormais vice-président du groupe Nouveau Paris Populaire, qui s’oppose également ouvertement sur Twitter à cette réforme.

Remarquons, pour conclure, que la Commission du Vieux Paris, malgré ses pouvoirs réduits, est essentielle dans une ville depuis longtemps abandonnée par le ministère de la Culture. Les protecteurs désignés du patrimoine sont en effet les architectes des bâtiments de France (ABF), dont l’avis, contrairement à celui de la commission, est conforme, c’est-à-dire qu’il s’impose. On pourrait pourtant penser que les ABF n’existent pas à Paris où à peu près n’importe quoi peut se faire dans l’impunité la plus totale. Il est vrai que ceux-ci dépendent de la Drac Île-de-France, elle-même sous les ordres du préfet, et qu’ils sont certainement entravés dans leur action, à moins qu’ils ne s’autocensurent. Mais les résultats sont là. Paris disparaît toujours un peu plus sous nos yeux.

Quant au grand site patrimonial remarquable qui devait englober au moins les sept premiers arrondissements parisiens, et qui aurait dû être soumis à un plan de sauvegarde et de mise en valeur, il n’en est plus vraiment question. Pour satisfaire tout de même à l’UNESCO, qui exige des protections complémentaires, on parle maintenant d’un périmètre réduit, et seulement d’un Plan de valorisation de l’architecture et du patrimoine (PVAP), beaucoup moins protecteur. Paris, l’une des plus belles villes du monde, est sous la coupe des vandales. Les années Pompidou, qu’on croyait derrière nous, sont de retour.

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