
Photo : Didier Rykner
Se faire traiter par un prêtre, dans son église, de « fouille-merde » (sic) parce qu’on lui explique que ce qu’il est en train de faire est contraire à la loi et dangereux pour les œuvres d’art, est une expérience inédite, que l’auteur de ces lignes a vécue samedi dernier. Le curé de la paroisse, Pierre Vivarès, avait en effet appelé sur Instagram (et par une affiche posée sur un panneau dans le déambulatoire - ill. 1) à faire le « grand ménage de l’église ! ». Le visuel, manifestement, était issu de l’intelligence artificielle, et on y voyait cinq personnes en bleu de travail, dont deux nettoyant des œuvres avec un plumeau.

Saint-Eustache de Paris le 20 juin 2026
Photo : Didier Rykner

Photo : Didier Rykner
S’il ne s’était agi que d’un plumeau, cela n’aurait pas été trop grave. Mais on était bien au-delà du plumeau. Nous avons pu constater que la plupart des bénévoles utilisaient un produit spray, Ocedar dépoussiérant multi-surface (ill. 2), qu’ils passaient avec un chiffon sur un nombre d’œuvres et d’éléments de décors considérable.

Photo : Didier Rykner
Tout y est passé : les salles du chœur et de l’abside, les confessionnaux, la chaire dessinée par Victor Baltard (ill. 3), le banc-d’œuvre du XVIIIe siècle (ill. 4), le lutrin récemment restauré (voir la brève du 2/6/22 ; ill. 5), certains autels, dont celui de l’abside (ill. 6), les grilles de l’abside (ill. 7) et des chapelles, etc. Seules les sculptures en marbre et en pierre et les tableaux (mais pas les cadres de ces derniers) étaient heureusement épargnés

Photo : Didier Rykner

Photo : Didier Rykner
Nous avons également vu un de ces volontaires passer un chiffon à la base d’une colonne portant un décor du XIXe siècle, mais celui-ci nous a affirmé ne pas avoir utilisé le spray. Nous n’avons pas constaté son application à ce moment précis (même si le chiffon était sans doute imbibé de produit), mais nous avons pu en revanche le voir pour toutes les œuvres que nous avons déjà citées.

Photo : Didier Rykner
Nous avons pris discrètement des photos, le curé, furieux, nous ayant interdit de le faire. Il a clamé « avoir droit de police dans son église » (ce qui est juridiquement faux) et a menacé : si nous passions outre, il appellerait les forces de l’ordre et ferait confisquer notre téléphone ! Il doit savoir de quoi il parle, puisqu’il est aussi aumônier de la préfecture de police. La liberté de la presse, pour ce prêtre, semble être un concept un peu abstrait, manifestement.
Nos photos montrent l’abondance de spray Ocedar à la disposition des volontaires (ill. 8), sachant que nombre d’entre eux étaient déjà utilisés par eux. Ce produit, comme nous l’a confié une restauratrice travaillant avec la Ville de Paris : « C’est une cire de mauvaise qualité : si elle n’est pas suffisamment lustrée, ça attire la poussière qui se colle. Le bois est gorgé de cire et noirci avec le temps. C’est réversible, mais très long et très coûteux à rattraper […] Sur la pierre, cela graisse la surface, elle fonce, et c’est difficilement réversible car elle boit le produit et cela la teinte en profondeur. Elle est difficile à retirer partout, même sur le métal, ce qui est moins grave néanmoins même si ce n’est pas le produit à utiliser »
La Ville de Paris nous a répondu qu’elle n’avait « pas de commentaire à faire à ce sujet [1] » ! Si elle a refusé effectivement de nous répondre, nous savons par d’autres interlocuteurs que la COARC n’a jamais donné son autorisation à ces travaux, et qu’aucune formation n’a été faite auprès de la paroisse. Bien au contraire, une consigne est répétée constamment : un nettoyage avec des moyens mécaniques doux (plumeau, chiffon doux, pinceau…), sur des objets en bon état, peut être réalisé, mais aucun produit ne doit être utilisé
La Commission d’art sacré, quant à elle, nous a répondu ne pas souhaiter réagir pour l’instant. La DRAC Île-de-France, en revanche, nous a répondu qu’elle n’était pas informée de cette affaire, et qu’elle en parlerait avec la Ville de Paris.
Après avoir pris connaissance de cette opération via Instagram, nous avons exprimé notre inquiétude sur Twitter. Il est intéressant de constater la petite tempête que cela a déclenché chez certains. Beaucoup ont prétendu que ce n’était somme toute pas très grave car il s’agissait d’une image générée par IA, alors que le problème n’était évidemment pas là, mais bien dans le message que cela véhiculait.
D’autres (voir le tweet ci-dessous) racontaient absolument n’importe quoi, prétendant que Saint-Eustache était dans un état lamentable, ce qui était vrai il y a quelques années, mais ne l’est plus du tout, la Ville de Paris ayant depuis plusieurs années (grâce notamment à l’adjointe au patrimoine Karen Taïeb) restauré une grande partie de l’église, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Si cet effort se poursuit, toute l’église sera bientôt en excellent état, il faut le souligner.
Quand on constate l’état de St-Eustache, ce n’est pas du luxe !!
— Benoît Tublain (@service_aig) June 17, 2026
D’autres (voir le tweet ci-dessous) nous invitaient à faire le ménage nous-même (c’est vrai que nous avons du temps à revendre et que nous ne rêvons que de nettoyer des œuvres d’art avec du O’Cedar !).
Venez faire le ménage si vous me permettez pas que les autres le fassent !
— Daniel SHAQED (@Kirfelix) June 17, 2026
D’autres enfin (voir le tweet ci-dessous) niaient purement et simplement la loi, qui rappelle que ces œuvres n’appartiennent pas à l’église et, quoi qu’il en soit, sont pour certaines protégées au titre des monuments historiques.
C'est pas parce que la république a volé les biens de l'Eglise que ces biens n'appartiennent pas à l'Eglise.
Tout a été financé par les catholiques, ces biens sont à l'Eglise.
La loi on s'en tape.— leFrancGarçon (@momenervepas) June 18, 2026
Les réseaux sociaux sont un vaste café du commerce, où, souvent, n’importe qui vient raconter n’importe quoi, en général sous un pratique pseudonyme. Rien de nouveau.
Il faut rappeler ce qui devrait être largement connu des prêtres français : ils sont affectataires de l’édifice religieux, l’entretien est à leur charge, mais cela ne concerne aucunement les œuvres d’art ou les décors qui ne leur appartiennent pas. Tous les nettoyages de ces objets sont délicats, et ils peuvent en souffrir.
Le père Vivarès doit, quoi qu’il en soit, savoir qu’il ne nous impressionnera pas et qu’il ne nous empêchera pas de faire notre travail de journaliste et de défenseur du patrimoine. Si nous sommes un « fouille-merde », comme il l’a dit élégamment et très fort dans son église, il devrait méditer sur ce fait : cela signifie qu’il y a, pour reprendre son expression, de la merde à fouiller. À Saint-Eustache, c’est manifestement une certitude.

