Né(e)s de l’écume et des rêves

Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux, du 5 mai au 9 septembre 2018.

Dès le début du parcours, l’exposition surprend agréablement en présentant une œuvre fascinante, de l’Américain Edward Moran. Ce frère du plus connu Thomas Moran peint en 1862, alors que l’exploration du fonds des océans n’a pas encore commencé, une « vallée dans la mer » (ill. 1) purement imaginaire. Si l’on ne reconnaissait pas des anémones (qui ressemblent d’ailleurs un peu à des champignons), quelques poissons et une étoile de mer, on pourrait penser qu’il s’agit d’un paysage terrestre, montagneux, où le bleu de l’eau remplace le bleu du ciel et où les poissons se substituent aux oiseaux. À cette époque, comme d’ailleurs dans les romans de Jules Verne, les fonds des mers ne peuvent être issus que de l’imagination des artistes. C’est à la redécouverte de la mer vue par les artistes, du milieu du XIXe jusqu’à la fin du siècle suivant que nous convie le Musée André Malraux, pour une exposition thématique qui réunit des œuvres dont beaucoup sont de véritables découvertes.


1. Edward Moran (1829-1901)
La Vallée dans la mer, 1862
Huile sur toile - 102,9 x 162,6 cm
Indianapolis, Museum of Art
Photo : Museum of Art Indianapolis
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2. François-Auguste Biard (1799-1882)
Vue de l’océan glacial, pêche aux morses par des Groënlandais, 1841
Huile sur toile - 130 x 160 cm
Dieppe, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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S’il est ici question du fond des mers, la découverte des océans et de leur nature souvent inhospitalière est aussi illustrée par des œuvres d’artistes voyageurs tel que François-Auguste Biard qui représente les grandes étendues arctiques. Le Musée de Dieppe a ainsi prêté une de ses œuvres les plus évocatrices, la Pêche aux morses par des Groënlandais (ill. 2), tableau qui n’a guère d’équivalent en France à cette époque et qui rappelle davantage les peintures de l’école de l’Hudson.


3. Adolf Hirémy-Hirschl (1860-1933)
Aphrodite, vers 1893
Huile sur toile - 110,7 x 275,6 cm
Paris, galerie Tibermont
Photo : Didier Rykner
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La première partie du parcours donne à voir les représentations symboliques de la mer telles que les concevaient les peintres académiques. Ils suivent ici une tradition déjà ancienne, qui était celle de Botticelli dans sa Naissance de Vénus. Une œuvre de Jan van Kessel I, Le Triomphe d’Amphitrite, vient rappeler ces nombreux précédents.
Plutôt que de montrer une nouvelle fois le célèbre tableau de même sujet par Cabanel, l’exposition propose des œuvres moins connues. C’est ainsi que ce thème fut peint par Henri Gervex ou encore par le peintre roumain Adolf Hirémy-Hirschl (ill. 3). Les Vénus marine peintes sont nombreuses, celles sculptées également comme Pradier qui réalise une Vénus à la coquille. D’autres créatures marines inspirent les artistes : les sirènes peuvent avoir leur fameuse queue de poisson mais sont aussi parfois dotées de jambes, comme chez Rodin, tandis que Francis Auburtin les représentent sous la forme de femmes-hippocampe (ill. 4) ou Mathurin Maheut de femmes-pagures (c’est-à-dire de femmes-bernard-l’hermite).


4. Jean-Francis Auburtin (1866-1930)
Femme hippocampe, 1898
Huile sur toile - 104 x 76,5 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner
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5. Anna Atkins (1799-1871)
Polysiphonia fucoides, vers 1845
Cyanotype sur papier - 34 x 28 cm
Paris, Muséum national d’histoire naturelle
Photo : MNHN
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Ce qu’il y a de plus intéressant dans ce genre d’exposition lorsqu’elles sont réussies, est moins le discours d’histoire de l’art - qui existe néanmoins, même si l’on aurait souhaité le catalogue plus riche en textes et surtout en notices - que la découverte d’œuvres parfois peu connues hors d’un cercle de spécialistes. Certains avaient ainsi pu découvrir lors de l’exposition « Jardins » du Grand Palais les cyanotypes d’Anna Atkins (voir l’article). L’exposition en montre ici plusieurs exemplaires reproduisant des algues et conservées au Museum d’Histoire Naturelle de Paris (ill. 5).


6. Charles-Alexandre Lesueur (1778-1846)
Méduse Rhizostoma octopus
Aquarelle sur vélin - 42,3 x 28,5 cm
Le Havre, Museum d’histoire naturelle
Photo : Didier Rykner
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7. Gustave Moreau (1826-1898)
Études de plantes marines d’après Gosse pour le tableau Galatée
Aquarelle sur papier
Paris, Musée Gustave Moreau
Photo : Didier Rykner
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Encore plus méconnues, des aquarelles de Charles-Alexancre Lesueur (ill. 6) appartenant au Museum d’Histoire Naturelle du Havre sont mises en regard d’autres aquarelles de Gustave Moreau représentant des études de plantes marines (ill. 7). C’est probablement parce que le peintre n’a pu en voir de ses yeux que ces esquisses préparatoires pour sa peinture représentant Galatée sont des copies d’après un autre artiste, Nicolas Gosse. Des représentations étonnantes de ces espèces marines qui ne le sont pas moins aux yeux des observateurs du XIXe siècle se voient aussi dans les photographies gelatino-argentiques de Louis Boutan.


8. Jean-Émile Laboureur (1877-1943)
Les Trois Merlans, 1934
Gravure au burin - 18,3 x 22,5 cm (hors marges)
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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9. Pascal-Désir Maisonneuve (1863-1934)
La Reine Victoria, avant 1925
Coquillage, peinture, plâtre et clou sur bois - 33 x 37 x 22 cm
Villeneuve d’Ascq, LaM
Photo : Didier Rykner
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Il n’est pas étonnant que le caractère étrange des animaux et des plantes aquatiques aient inspiré les Surréalistes. Plusieurs œuvres de Max Ernst sont ainsi exposées ; quant à Jean-Émile Laboureur, que l’on ne peut qualifier ainsi, ses gravures, contemporaines de celles d’Ernst, ont parfois cette saveur, comme Les Trois Merlans (ill. 8). Et l’objet le plus surprenant peut-être de cette exposition est un collage de coquillages par Pascal-Désir Maisonneuve, à la manière d’Arcimboldo, provenant de la collection d’André Breton et représentant sous une forme caricaturale la reine Victoria (ill. 9).
Cette œuvre introduit une des dernières sections de l’exposition consacrées aux « Monstres Marins », un sujet où auraient pu prendre place d’autres œuvres déjà vues, avant, dans le parcours. Celui-ci n’est pas linéaire et mélange diverses dates et artistes de provenances multiples, ce qui le rend un peu confus mais lui donne aussi son charme. On verra là tant une gravure de Valère Bernard (ill. 10), un pastel d’Odilon Redon (ill. 10) ou encore un dessin d’Étienne-Jules Marey (ill. 11).


10. Valère Bernard (1860-1936)
Le Parilho. La Pieuvre, 1898
Eau forte, vernis mou et gravure au soufre - 34,8 x 26,3 cm
Marseille, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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11. Odilon Redon (1840-1916)
Vision sous-marine, vers 1900
Pastel - 65,8 x 52 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : Didier Rykner
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On aura compris que cette exposition fait partie de celles dont il est le plus difficile de rendre compte. À la fois passionnante et agaçante (reprendre le catalogue après l’avoir lu est presque impossible, faute d’index et de notices), elle ne remplit que très partiellement la promesse trop large de son sous-titre « Les artistes et la mer » mais mérite néanmoins d’être visitée pour le choix des œuvres présentées.


Commissaires : Annette Haudiquet, Denis-Michel Boëll et Marc Donnadieu.


Collectif, Né(e)s de l’écume et des rêves. Les peintres et la mer, Octopus éditions, 2018, 256 p., 29 €. ISBN : 9782900314036.


Informations pratiques : Musée d’Art Moderne André Malraux, 2 Boulevard Clemenceau, 76600 Le Havre. Tél : +33 (0)2 35 19 62 62. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 11 h à 18 h (les samedi et dimanche jusqu’à 19 h). Tarifs : 10 € et 6 €.

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